Le larmier de Job, céréale asiatique apparentée au maïs, alimentaire et médicinale, aujourd’hui un peu oubliée !

Le larmier de Job1 (Coix2 lacryma-Jobi L., 1753), connu aussi en français sous les noms de coïx, coïx larme, larme, grain de Job, herbe à chapelets, herbe à rosaire, herbe collier, larmier, larmilles, (allemand : hiobsträne, hiobstränebgrass ; anglais : adlay, adlay millet, coix millet, gromwell reed, Job’stears ; arabe : damu Ayub, damu Daud ; catalan : liagrimles de Job ; espagnol : cuenta de la Virgen, Lágrimas de Job, Lágrimas de San Pedro, ruema ; chinois : chuān gu, ma-yuen (forme céréale), ta-wan-tzu, yì yǐ ; hindi : gangī, sankru ; hollandais : jobstranen ; italien : lacrima di Gesu, lacrima di Giobbe, lacrime delle Indie ; japonais : hatomugi ; portugais : erva dos rosários, lágrimas de Job, lágrimas de Nossa Senhora; swahili : mtasbihi, mtasubihu ; tchèque ; stzovka), est une robuste céréale tropicale asiatique.

Cette monocotylédone appartient à la famille des Poacées (Graminées) et à la tribu des Andropogonées avec le maïs, le sorgho et la canne à sucre ; son génome a été estimé à 1,56 Gb et son nombre chromosomique est 2n = 4x = 203.

A gauche, port du larmier de Job, jardin botanique de Pékin, 1999 ©AlainBonjean. A droite, détail d’une inflorescence ©PlantUse

Comme son « cousin » le maïs, c’est une plante4 monoïque glabre de 50 à 300 centimètres de haut à racines fibreuses qui talle fort et pousse en touffes. Cultivée comme annuelle (cycle de 4-7 mois), elle peut être vivace dans des conditions très chaudes ; son métabolisme est en C45.
Les tiges rameuses sont couvertes de feuilles rubanées, larges de 2 cm environ, lancéolées-acuminées, rudes aux bords, auriculées, à ligule très courte 
Les épillets sont distribués en panicules formée d’épis pédonculés et en partie cachés dans les gaines foliaires, les mâles biflores assez nombreux au sommet de l’épi et les femelles uniflores, solitaires à la base de l’épi, renfermés dans un involucre persistant et très dur, ovoïde-conique, blanc-bleuâtre à brun noir, luisant, étroitement ouvert au sommet ; glumes et glumelles presque égales, mutiques, 3 étamines, stigmates terminaux, assez courts. L’espèce est partiellement autofertile (surtout certaines variétés cultivées), soit pollinisée par le vent (mode dominant).

A gauche, morphologie et couleurs de différentes larmes de Job de Chine ©Xi, 20166. A droite, gros plan X2 de grains de larmes de Job après décorticage ©Alibaba.com


On récolte les larmes ou perles, qui sont des faux fruits formés par un involucre (bractées soudées de la fleur), pendants à maturité. Ceux-ci présentent une grande diversité de taille, de forme et de couleur : ils sont tantôt oblongs, tantôt très ronds ou encore fins et tubulaires ; leur surface est soit lisse, nacrée et brillante, soit striée ; les tons varient du blanc ivoire au noir en passant par plusieurs nuances de bleu et de marron.

Les vrais grains y sont encapsulés dans cette enveloppe très dure à parcheminée et doivent être décortiqués après la moisson ; ce sont des caryopses hémisphériques, canaliculés à la face interne. Pour mémoire, le poids de 1000 grains varie de 80 à 90 g.

Le larmier de Job7 est aujourd’hui cultivé et naturalisé comme céréale secondaire ou mineure dans plus de 90 pays tropicaux, subtropicaux à tempérés chauds ; il est parfois considéré comme une espèce envahissante en zone tropicale.
Cette espèce apprécie les milieux humides et les environnements anthropisés (bordures de forêts et de ruisselets, canaux, marais, etc.) entre le niveau de la mer et 2000 m d’altitude bien qu’elle ne supporte pas les températures inférieures à 9°C. Les terrains ensoleillés avec des sols moyennement fertiles aux pH compris entre 4,5 et 8,4 lui sont favorables.
Le rendement en faux fruits varie de 2 à 4 t/ha et la proportion de coque de 30 à 50% selon les variétés. En fourrage, il est possible de réaliser plusieurs coupes par an.

Des analyses phylogénétiques8 ont démontré que le larmier de Job et le sorgho ont divergé il y a environ 10,41millions d’années, soit à peu près 1,49 million d’années plus tard que la divergence entre le sorgho et le maïs – leurs distributions respectives résultent de la dérive des continents et en constitue une preuve.

Source: Kang et al., 20189

Le processus de domestication du larmier de Job n’est pas totalement élucidé, tout comme le détail de sa chronologie, mais l’on en sait suffisamment pour regrouper les éléments convergents suivants :
Sa culture passe pour être parmi les plus anciennes du globe. Pour certains auteurs, sa domestication pourrait être liée à des pratiques antérieures à son utilisation alimentaire, à partir de types sauvages vivaces à involucre dur – production de tisanes (pseudo-thés), usages médicinaux des racines, des tiges et des feuilles, production de bracelets et colliers, pratiques très anciennes pouvant avoir été favorisées par une multiplication asexuée de variétés (végéculture) à la période des moussons10.
– Le centre de domestication primaire du larmier pourrait se situer en Indochine et/ou dans l’archipel malais11. Les types à faux fruit à enveloppe dure (C. lacryma-jobi var. lacryma-jobi L.) intégrent aujourd’hui le progéniteur de ceux domestiqués à enveloppe tendre (Coix lacryma-jobi L. ssp. ma-yuen T. Koyama) et des formes adventices ou férales.
Il est à souligner également que les formes cultivées possèdent très fréquemment un endosperme glutineux (waxy) alors que l’ancêtre sauvage est non glutineux12.
– Le sud-ouest subtropical de la Chine semble avoir été un centre de domestication secondaire13 important de l’espèce, ayant évolué vers des zones tempérées simultanément à la domestication du millet commun et du millet des oiseaux. L’espèce sauvage était en effet collectée voici 28 000 ans avant le présent (AP) par des populations chinoises au Paléolithique comme aliment riche en amidon, puis elle a du largement disparaître durant la période froide et sèche du Trias récent dans une grande partie du nord de la Chine et on n’en connait pas de traces ensuite au nord du Fleuve Jaune avant 9 – 8000 ans AP14. Elle pourrait avoir été cultivé en Chine du sud avant le riz et a été retrouvée ensuite en quantité importante sur le site archéologique de Hemudu daté de plus de 6000 ans15. Ensuite, son extension pourrait avoir été freinée par celle du riz au cycle plus court et plus facile à décortiquer. L’histoire de l’introduction en Chine au Ier siècle avant notre ère (AEC) de la variété comestible ma yuen par un général chinois à partir du Vietnam16, citée dans de nombreux ouvrages, pour vraisemblablement véridique qu’elle soit, n’est donc qu’une réintroduction tardive de l’espèce dans l’empire chinois.
Le larmier a été introduit plus tard en Corée, puis au Japon et probablement cultivé avec le riz durant le début de la période Jomon environ vers 4000 AEC17.

Distribution du larmier dans le nord-est de l’Inde. Source: Abora, 197718.

– Avant que le maïs s’implante en Asie du sud, le larmier aurait aussi été durant 3 à 4000 ans une importante céréale secondaire en alimentation humaine et un fourrage dans le nord-est de l’Inde19. Cette plante est citée dans les Védas et possède plusieurs noms en sanscrit : gavedu, gavidhuka, jardadi20.
– Les explorateurs arabes auraient ensuite diffusé cette céréale versl’Europe et l’Afrique.
– L’espèce aurait été introduite en Colombie vers 1760, vers 1870 à Hawai et en 1876 à Puerto Rico21.

Valeur nutritiveLarmier de JobGrits de maïs blancRiz completRiz blanc
Energue (kcal)356135129110
Glucides (g)73,924,627,922,9
Protéines (g)12,82,62,72,6
Lipides (g)1,00,70,30,9
Fibres (g)0,30,70,41,8
Composition comparative de la valeur nutritionnelle du larmier de Job et d’autres céréales consommées en Asie, pour 100 g – source: https://businessdiary.com.ph/9996/eating-adlai-good/


Cette très ancienne culture dispose d’un haut potentiel nutritionnel (en moyenne 67-79% d’amidon pour 12-20% de protéines22). Elle est riche en fer, manganèse, phosphore, selenium et vitamines B et E. Selon la base PROTA4U, « les types dont les faux fruits ont une coque tendre peuvent être facilement décortiqués et leurs gros grains sont consommés de la même manière que le riz, seuls ou mélangés avec celui-ci. Ils peuvent le remplacer dans tous les produits alimentaires. Les grains peuvent également être grillés avant d’être décortiqués, puis utilisés dans des bouillies, des gâteaux, des soupes et autres aliments, ou dans la préparation de bonbons. La pâte obtenue à partir de la farine ne lève pas à cause de l’absence de gluten. En boulangerie, un bon mélange est constitué de 70% de farine de blé et de 30% de farine de larmes de Job. Les grains crus sont sucrés et sont souvent consommés en amuse-gueule. En Afrique, les larmes de Job passent pour un aliment de famine. Elles servent à élaborer tant des boissons alcoolisées que non alcoolisées. Une bière fabriquée à partir des grains pilés est appréciée en Inde chez les tribus des montagnes et aux Philippines ». En Chine du sud-ouest, la graine fermentée sert encore à faire du vin et de l’alcool tandis qu’aux Philippines certaines tribus des collines en font de la bière et qu’au Japon on prépare une sorte de « thé » avec l’enveloppe dure de la graine. En Malaisie, le grain est fréquemment rôti et consommé sous forme de porridge ou de gâteaux, tandis qu’en Thaïlande om sert à la préparation de pâtisseries, de soupes et d’autres mets23.

Permettez-moi en complément des ces propos très généraux de vous proposer une délicieuse recette que j’ai apprise au Yunnan : le faisan en soupe de larmes de job.

Ingrédients pour 4 personnes :Recette:
. Un faisan coupé en morceaux (à la rigueur un poulet, deux perdreau ou autre cailles.
. 8 tranches fines de gingembre non pelé
. 1 gros oignon, 1 belle carotte, 1 navet, 1 radis daikon, une douzaine de belles girolles – tous coupés en dés et 6 gousses d’ail
. 5 poignées de larmes de Job décortiquées, trempées dans l’eau froide à l’avance durant toute une nuit
. 6 clous de girofles, 3 étoiles de badiane, ½ batonnet de cannelle, 3 cuillères à soupe de vin de riz jaune
. 2-3 bok-choy (chou de Chine) hâchés finement, deux poignées de pousses de mungo
. Placer tous les ingrédients sauf le bok choy et les pousses de mungo dans un grand faitout et recouvrir d’eau.
. Faire bouillir, puis cuire à feu doux au moins 30 minutes jusqu’à ce que la chair de la volaille se détache facilement des os.
. Saler et poivrer à votre convenance.
. Ajouter le bok-choy et les pousses de mungo, puis faire cuire à feu moyen 5 minutes. . Servir dans de grands bols et ajouter un peu de citron si vous le souhaitez.

En médecine traditionnelle chinoise, le larmier de Job de nature douce et insipide, légèrement froide « favorise l’élimination de l’eau et de l’humidité, élimine la chaleur, évacue le pus, tonifie la rate et arrêtes diarrhées »24. Les tisanes de faux-fruits sont considérés comme particulièrement efficaces pour dissoudre les calculs de l’appareil urinaire, pour prévenir l’ostéoporose, avoir une belle peau et les racines en décoction bonnes pour les règles difficiles.
Des recherches en laboratoire menées depuis les années 1990 pour définir ses utilisations en pharmacologie ont notamment isolé des propriétés anti-cancéreuses25.

Bracelet bouddhiste en larmes de Job ©VaijayantiMala/WishBroderie de larmes de Job sur une tunique akha
© https://www.pha-tad-ke.com/jobs-tears/
Chapelet catholique en larmes de Job ©holyart

Pour clore cette note, il me reste à évoquer l’utilisation transculturelle des « perles » de larmier depuis des temps très lointaines dans la fabrication de colliers, de chapelets et de divers ornements (parures de vêtements, instruments de musique, cranes, etc.) tant en Asie qu’au-delà, impliqués pour partie dans de nombreux rituels religieux26.

Alain Bonjean,
Orcines, le 3 avril 2021.

Mots-clefs : Larmier de job, coix, Coix lacryma-Jobi, céréale, graminée, poacée, andropogonée, Asie, plante alimentaire, plante médicinale, fabrications de bijoux et d’ornements, rituels religieux, recette

1 – Personnage biblique dont l’histoire est racontée dans le livre de Job classé parmi les Ketouvim de la Bible hébraïque et parmi les livres poétiques de l’Ancien Testament pour les chrétiens. Cet archétype du juste est également cité dans le Coran en tant que prophète. Dans ces récits, Job ayant obéi aux injonctions de Dieu et beaucoup souffert verse de copieuses larmes, d’où l’origine du nom « larmier de Job », avant que Dieu ne le console.

2 – Du latin coix, pour palmier éthiopien. Le genre Coix comprend selon les auteurs de 4 à 11 espèces asiatiques et australiennes.
C. Guo et al. (2020). The Coix genome Provides Insights into Panicoideae Evolution and Papery Hull Domestication. Mol. Plant. 13, 309–320 ; Panuganti N. Rao (2012). Coix : an unique and remarkable genus. J. Indian Bot. Soc. 91, 1-3, 33-43 ; Geneviève Mimeur (1951). Systématique spécifique du genre Coix et systématique variétale de Coix lacryma-jobi. Morphologie de cette petite céréale et étude de sa plantule. Revue internationale de botanique appliquée et d’agriculture tropicale, 341-342, 197-211, https://www.persee.fr/doc/jatba_0370-5412_1951_num_31_341_6397

3http://bch.cbd.int/database/record.shtml?documentid=115839 ; J.J. Arago, L.M. Engle and A.C de la Viña (1997). Cytogenetics of Job’s tears Coix lacryma-jobi L. Philipp. J. Crop Sci. 22, 2, 64-73 ; https://bmcgenomics.biomedcentral.com/articles/10.1186/1471-2164-15-1025#Abs1

4https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/92114/tab/taxo ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&module=fiche&action=fiche&num_nom=18512&onglet=synthese ; https://www.cabi.org/isc/datasheet/15648#tohistoryOfIntroductionAndSpread

5 – P.C.M. Jansen (2006). Coix lacryma-jobi. In: Plant resources of tropical Africa 1: Cereals and pulses, [ed. by Brink M, Belay G]. Wageningen, Netherlands: Backhuys Publishers, 46-49.

6 – Xiu-Jie Xi et al. (2016). Assesment of the genetic diversity of different Job’s tears (Coix lacryma-jobi L.) accessions and the active composition and anticancer effetcts of its seed oil. PLoS One 11, 4 :e0153269, DOI: 10.1371/journal.pone.0153269

7http://bch.cbd.int/database/record.shtml?documentid=115839 ; http://www.kew.org/data/grasses-db/www/imp02499.htm

8 – Hongbing Liu et al. (2020). Evolution and domestication footprints uncovered from the genomes of Coix. Molecular Plant 13, 2, 295-308.

9 – S.-H. Kang et al. (2018). The complete chloroplast geneome sequences of Coix lacryma-jobi L. (Poaceae), a cereal and medicinal crop. Mitochondrial DNA, Part B Resources 3, 2, https://doi.org/10.1080/23802359.2018.1507653

10 – Yukino Ochiai (2002). Domestication and Cultivation of Edible Job’s Tears (Coix lacryma-jobi subsp. Ma-yuen) Under the influence of Vegeculture. In Yoshida, S. and Matthews, P. J. (eds.) Vegeculture in Eastern Asia and Oceania. Osaka: JCAS Symposium, Series 16, 59-75; Hiroshi Ikehashi (2007). The origin of flooded rice cultivation. Rice Science 14, 3, 161-171.

11 – A .C. Zeven and P.M. Zhukovsky (1975). Dictionary of cultivated plants and their centres of diversity. PUDOC, Wageningen, p. 47 ; https://hort.purdue.edu/newcrop/Hort_306/text/lec05.pdf

12 – J.H. Kempton (1921). Waxy endosperm in coix and sorghum. J. Hered. 12, 396-400 ; Takehiro Hachiken et al. (2012). Deletion commonly found in Waxy gene of Japanese and Korean cultivars of Job’s tears (Coix lacryma-jobi L.). Mol. Breeding 30, 1747-1756.

13 – Li Liu et al. (2015). Plant domestication, cultivation and foraging by the first farmers in early Neolithic Northeast China : Evidence from microbotanical remains. The Holocene 25, 12, https://doi.org/10.1177/0959683615596830 ; Yu-Hua Fu et al. (2019). Genetic diversity and structure of Coix lacryma-jobi L. from its world secondary diversity center, South west China. Int. J. of Genomics, ID 9815697, https://doi.org/10.1155/2019/9815697

14 – Ling Yao et al. (2016). Early Neolithic human exploitation and processing of plant foods in the Lower Yantgrze river, China. Quternary International 426, 56-64 ; Li Liu et al. (2018). Exploitation of Job’s tears in Paleolithic and Neolithic China : Methodological problems and solutions. Quaternary International 529, 25-37, https://doi.org/10.1016/j.quaint.2018.11.019

15 – C.B. Chen (2003). Protection and utilization of Job’s tears resources in Guangxi. Guangxi Agricultural Sciences 2, 10-13.

16https://uses.plantnet-project.org/fr/Coix_lacryma-jobi

17 – M. Takahashi (2003). Itaya III site phytolith analysis and identification of cultivated flora, and observations – in Japanese. In: Shimane Board of Education Buried Cultural Properties Center (ed.), p27.

18 – R.K. Abora (1977). Job’s tears (Coix lacryma jobi) – a minor food and fodder crop of Northeastern India. Economic Botany 31, 358-366.

19 – R.K. Arora (1977). Job’s tears (Coix lacryma-jobi) – a minor food and fodder crop of Northeastern India. Economic Botany 31, 3, 358-366 ; Mark Nesbiit (2005/2012). Grains. In : Prance et al. (eds.) The cultural history of Plants. Routledge, 53, 343-344.

20 – Michel Chauvet (2018). Encyclopédie des plantes alimentaires. Belin, 287-288.

21https://www.cabi.org/isc/datasheet/15648#tohistoryOfIntroductionAndSpread

22 – La protéine principale, la coixine, est une prolamine. On la trouve également dans les racines : elle est analgésique et sédative.

23 – G.J.H. Grubben and Soetjipo Partihardjono (ed.) (1996). Cereals. In : PROSEA , Plant resources of South East-Asia, 10, p.84.

24 – G. Guillaume, D. Mach-Chieu (1987). Pharmacopée et médecine traditionnelle chinoise. Ed. DésIris, 274-275.

25https://fr.iliveok.com/health/les-medicaments-contre-le-cancer-ce-qui-existe-les-noms_128230i15828.html ; https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4778515/ ; https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01909669/document ; https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1674638417600868

26http://nathaliecuriel.over-blog.com/la_lagrima_de_job_ou_larme_de_job-5132119.html ; https://www.lescereales.fr/culture/une-cereale-therapeutique-et-ornementale-la-larme-de-job ; http://140.128.69.63/ir/retrieve/39182/AA-EF00_20120714100619.pdf ; https://pubs.acs.org/doi/pdf/10.1021/jf021142a#

Le trèfle d’eau, joyau aquatique et médicinal !

Le trèfle d’eau (Menyanthes1 trifoliata L., 1753), encore appelé ményanthe trifolié, herbe à canards ou trèfle des marais (allemand : breiblattriger fieberklee, magenklee, moosklee, sumpf-fieberklee, wasserfieberkraut ; anglais : bagbean, buckbean, marsch clover, water trefoil ; catalan : trévol d’aigua ; espagnol : trebol aquatica, trebol de agua ; hollandais : waterdrieblad ; italien : trifoglio fibrina), est une plante vivace semi-aquatique que j’ai découverte dans ma jeunesse en pêchant la truite fario dans des rus cristallins des Hautes-Combrailles à la limite du Puy-de-Dôme et de la Corrèze : sa floraison blanche, discrètement rosée, très délicate, m’a toujours frappé et ébloui.
Longtemps classée parmi les Gentianacées, cette espèce est désormais intégrée dans la famille des Ményanthacées comme monotypique dans son genre, et n’a rien à voir avec les vrais trèfles qui sont des légumineuses.

Port de la plante, Bilthères (64). ©Telabotanica/AlainBigou

C’est une plante2 vigoureuse, stolonifère, traçante aux nombreuses racines adventives, rampante, charnue, articulée-écailleuse qui atteint 30 à 100 cm de long et aime l’ensoleillement. Les tiges épaisses naissant à l’aisselle d’une écaille des stolons montent à 20-40 cm de haut. Elles portent à leur sommet des feuilles vert pomme, dressées au-dessus de l’eau, alternes et comme radicales, robustes, à long pétiole engainant, à 3 folioles obovales-obtuses, d’où le nom de trèfle attribué par analogie à cette espèce bien qu’elle ne soit pas une Fabacée.
La floraison qui a lieu de début avril à juin sur des toges florifères est brève. Les fleurs assez grandes (1,5 à 2,0 cm) se présentent en grappe lâche simple bractéolée sur une hampe axillaire, nue, longue de 20-40 cm et sont d’un beau blanc rosé (face dorsale rosée) ; leur calice comporte 5 lobes profonds, lancéolés-obtus ; la corolle caduque, est en entonnoir, à 5 lobes triangulaires, étalés-réfléchis en étoile, fortement barbus en dedans avec 8 étamines et un style filiforme, saillant, persistant, stigmate à 2 lobes. Le fruit mûrit de juin à juillet. C’est une capsule subglobuleuse de 6-7 mm de diamètre, demi-adhérente, à 2 valves au sommet, à graines ovoïdes (2,0 à 2,5 mm de diamètre), brun jaune et lisses soumises à une diffusion flottante. L’espèce se reproduit aussi par propagation clonale3.

Grappe en pleine floraison, Allemagne, 2009 ©Wikimedia/GHagedomDétails d’une fleur, col du Guéry (63), 2006 ©Telabotanica/CFigureauFructification en capsules, Bellefontaine (39). 2018©Telabotanica/JCBouzat

C’est une plante commune dans tout l’hémisphère nord (Eurasie, Amérique du nord) des tourbières, ruisselets, ruisseaux, marais et étangs en dessous de 1800 m. Très résistante au froid, elle est fréquente en moyenne montagne et peut être considérée, là où on la rencontre encore, comme une relique post-glaciaire. Dans les eaux stagnantes elle peut former parfois des radeaux, souvent en relation avec Potentilla palustris. Elle est présente dans presque toute la France sur sols acides, voire tourbeux, mais pratiquement absente dans la région méditerranéenne, rare dans les Pyrénées et s’avère globalement menacée en raison de la destruction de ses milieux naturels et de la pollution des eaux qui en fait un excellent marqueur biologique de la qualité de l’eau.

Aucune partie de la plante n’est toxique même si elle possède un goût fort et amer. Les auteurs antiques lui ont trouvé de nombreuses vertus médicinales proches de celles de la gentiane au trèfle d’eau, redécouvertes ou remises à jour au cours du XVIIe siècle. La plante4 était alors employée pour ouvrir l’appétit, atténuer le surmenage, en cas d’ulcérations, d’affections catarrhales, de douleurs rhumatismales, d’hydropisie, de troubles gynécologiques, de divers maux de digestion et de mal des transports – une véritable panacée ! En marine, la plante possédait une bonne réputation d’antiscorbutique, qui a été validée depuis par la pharmacologie moderne. Le trèfle d’eau apparaissait aussi dans la liste des fébrifuges et des fortifiants naturels recommandés durant la convalescence du bétail (pour mémoire, dans les années 1970-1980, les paysans des Hautes-Combrailles n’hésitaient pas en donner à leurs vaches quand ils trouvaient qu’elles manquaient d’appétit ou de forme au printemps).

Selon Nathalie Robert de l’Université Grenoble-Alpes – UFR Pharmacie5, « la Pharmacopée Française préconise l’utilisation de la feuille séchée de ményanthe en allopathie et de la plante entière fleurie fraîche pour les préparations homéopathiques. Les principaux composés chimiques du ményanthe sont les suivants : des principes amers : sécoiridoides (foliamenthine, menthiafoline, dihydrofoliamenthine, sweroside), iridoïdes (loganine, traces d’hydroxyloganine) ; des lactones terpéniques et des alcaloïdes monoterpéniques (gentianine, gentianidine, gentialutine, gentiabétine). .. ; des polyphénols : flavonoïdes (rutoside, hyperoside, trifolioside et autres flavonoïdes), acides phénols (acide férulique, acide caféique, acide chlorogénique, acide isochlorogénique, acide néochlorogénique), coumarines (scopolétine et coumarine) ; des tanins ; et d’autres composés divers (stérols, triterpènes, minéraux, vitamine C, acide folique, autres composés) ».

Elle ajoute que « le ményanthe possède aussi quelques utilisations autres que celles citées précédemment :
– En alimentation : fabrication de certains alcools (bières6 et liqueurs), consommation du rhizome comme légume, mélangé à la pâte à pain (dans certaines régions) ;
– Dans l’environnement : nourriture des rennes, décoration des pièces d’eau, indicateur de pollution
 ».

Si vous avez la chance de posséder un bassin dans votre jardin, n’hésitez pas à y planter du trèfle d’eau qui y viendra à merveille et l’embellira !

Alain Bonjean,
Orcines, le 2 avril 2021.

Mots-clefs : trèfle d’eau, Menyanthes trifoliata, Ményanthacée, plante aquatique, plante ornementale, plante médicinale, plante sauvage alimentaire, indicateur de pollution.

1 – Son nom scientifique provient du grec Minyanthes triphyllon, de minuthô, « abréger », et anthos, « fleur » car la floraison s’épanouit en peu de temps ; triphyllon fait allusion aux trois folioles de ses feuilles.

2https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/108345 ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=42314&type_nom=&nom=&onglet=synthese ; https://www.preservons-la-nature.fr/flore/taxon/741.html ; http://flora.huh.harvard.edu/china/PDF/PDF16/menyanthes.pdf

3 – Pour en savoir plus sur ses divers modes de reproduction, lire notamment : https://www.researchgate.net/profile/Eimear-Nic-Lughadha/publication/227845850_Heterostyly_and_gene-flow_in_Menyanthes_trifoliata_L_Menyanthaceae/links/5aa8080a0f7e9b0ea307ab0f/Heterostyly-and-gene-flow-in-Menyanthes-trifoliata-L-Menyanthaceae.pdf?origin=publication_detail ; https://cdnsciencepub.com/doi/abs/10.1139/b87-208?journalCode=cjb1 ; https://www.researchgate.net/profile/Luise-Hermanutz/publication/237166273_The_reproductive_ecology_of_island_populations_of_distylous_Menyanthes_trifoliata_Menyanthaceae/links/0c96053b42784c23a9000000/The-reproductive-ecology-of-island-populations-of-distylous-Menyanthes-trifoliata-Menyanthaceae.pdf?origin=publication_detail ;

4https://www.ema.europa.eu/en/documents/herbal-monograph/draft-european-union-herbal-monograph-menyanthes-trifoliata-l-folium_en.pdf ; https://escop.com/downloads/bogbean-leaf/ ; https://www.doctissimo.fr/html/sante/phytotherapie/plante-medicinale/menyanthe.htm

5https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02121280

6 – Dans le Hampshire en Angleterre, les brasseurs l’utilisent traditionnellement à la place du houblon.

Le bois-joli : tueur de loup costumé en fleur suave !

Le bois-joli (Daphne1 mezereum2 L., 1753), aussi signalé comme bois d’oreilles, bois-gentil, cancerille, daphné morillon, faux-garou, garoutte, jolibois, lauréole femelle, lauréole gentille, lauréole jolie, merlion, méséréon, mézéréon, plante du paradis, verdelet (allemand : Beißbeere, Gemeiner Seidelbast, Gewöhnlicher Seidelbast, Kellerhals ; anglais : Common Mezereon, February Daphne, Paradise-plant, Ziland ; catalan : Tintorell ; espagnol : Laureola hembra, Matacabras, Mecerón, Mezeréon, Olivareta ; hollandais : Rood Peperboompje ; italien : Camalea, Dafne Mezereo, Fior di stecco, Pepe di Monte), est un arbuste caducifolié de la famille des Thymélaeacées3.

Port du bois-joli, hêtraie de Saint-Laurent-de Muret (48), Rameau floral, Solignac-sur-Loire (43), 2013 – ©TelaBotanica-JeanClaudeCalais 2016 – ©TelaBotanica-JeanJacquesHoudré

C’est un arbrisseau4 dressé (0,5-1,2 m) aux racines charnues peu ramifiées, profondes et à tiges souples et grisâtres (2 n = 18).
Les rameaux sont nus à pubescents, avec des feuilles en rosette au sommet. Ces dernières sont vertes dessus et vertes-bleuâtres en dessous, glabres ou ciliées, minces, oblongues-lancéolées (4-8 cm) à court pétiole, nervées, apparaissant avec ou après les fleurs.
La floraison a lieu en mars-avril. Elle est explosive et produit un nectar5 abondant attirant abeilles et papillons.
Les fleurs hermaphrodites sont d’un joli rose souvent intense, mutant très rarement en blanc, fortement odorantes (musquées, assoupissantes), sessiles, disposées sur un racème simple en petits faisceaux de 1-4 à l’aisselle des feuilles de l’année précédente. Le périanthe est velu, à lobe ovale égalant presque le tube. L’espèce est autogame.
Le fruit est une drupe ovoïde, nue, rouge vif luisant. Dissémination endozoochore des graines, surtout par les passereaux (bergeronnettes. chardonnerets, grives, merles, rouges-gorges, etc.).

Le bois-joli est un arbuste solitaire, très résistant au froid, essentiellement de sous-bois ou de bois clairs, distribué spontanément en Europe, Caucase, Altaï et Sibérie, et aussi parfois multiplié comme plante ornementale. Il aime les sols frais, drainés à légers, au pH neutre, exposés mi soleil-mi ombre.

Toutes les parties du bois-joli sont très toxiques pour les mammifères6, notamment ses fruits même si ces derniers peuvent être mangés par divers oiseaux qui possèdent de puissants enzymes digestifs et disséminent ainsi ses graines. Le contact de la sève avec la peau amène chez l’homme des cloques et des démangeaisons. Cette toxicité est due à un hétéroside, la daphnétoxine qui a longtemps été utilisée pour empoisonner les loups7 et les renards, ou pour « endormir » les poissons en mélange avec d’autres herbes. Des cas d’empoisonnements mortels précédés de douleurs violentes, de convulsions et de comas, sont aussi connus chez l’homme comme chez le bétail (chèvres surtout).

Racème d’un rare mutant blanc, Vois-Vacon (55), Fruits, Saint Agan-en-Vercors (26), 2019, 2011 – ©TelaBotanica-JeanClaudeEstatico – ©TelaBotanica-Michel Pansiot

Au niveau médical8, l’extrait eau-alcool de bois-joli a montré des effets anti-leucémiques sur des lymphocytes P388 de souris. L’actif qui en a été isolé, la mézéréine (substance résineuse d’un jaune brunâtre, irritante, âcre, amère, drastique, vésicante et sternutatoire) a dévoilé également un effet inhibiteur notable les cellules P388 et les leucémies de type L-1210 chez la souris. La teinture d’écorce de racine est laxative. Des décoctions d’écorce ont été utilisées comme anticoagulants dans le traitement de la syphilis et d’autres pathologies, les rhumatismes en particulier.

En matière de pigments9, les fruits ont servi à fabriquer une belle teinture rouge utilisée en peinture. Dans le sud de l’Europe, l’écorce a fréquemment été employée en teinture de la laine à laquelle elle donne seule une belle couleur jaune et en association avec le pastel, un aspect vert. L’écorce, et à un moindre degré les feuilles et les baies, contenant de la daphnitine, hétéroside soluble dans l’eau bouillante, permettent aussi de teinter la laine : en présence de mordants d’étain, la laine devient jaune pâle ; avec ceux de chrome et d’alumine, jaune olivâtre et avec ceux de fer brune olivâtre.

Alain Bonjean,
Orcines, le 25 mars 2021.

Mots-clefs : bois-joli, Daphne mezereum, arbuste, plante ornementale, plante toxique, plante médicinale, plante tinctoriale, daphnétoxine, daphnitine, mézéréine, Thymélaeacée.

1 – Le genre Daphne, du nom d’une nymphe de la mythologie grecque, comprend une centaine d’espèces.

2Mezereum provient d’un mot arabe dont la signification est « toxique ».

3 – Cette famille comprend environ 500 espèces dans 44 genres. Ce sont principalement des arbres et des arbustes, plus rarement des lianes ou des plantes herbacées des régions tempérées à tropicales, avec une diversité plus importante dans l’hémisphère sud.

4https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-21595-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/94435/tab/fiche

5 – M. Chwil (2014). The nectary structure and necater production in flowers of Daphne mezereum L. Modern Phytomorphology 6, 47.

6 – Attention : 30 grammes de feuille sèche suffiraient à tuer un cheval selon P. Fournier (1948). Le livre des plantes médicinales et vénéneuses de France. Ed. Lechevalier, Paris, Tome II, p. 53.

7 – Jean de Clamorgan (1583). La chasse au loup nécessaire à la maison rustique. Rééd. Par ernest Jullien de 1881, Paris, Lib. des Bibliophiles, 122 p.

8 – M.M. Sovrlic et al. (2016). Plants from the genus Daphne : A review of its traditional uses, phytochemistry, biological and pharmacological activity. Ser. J. Clin. Res. 18, 1, 69-79.

9 – P. Fournier (1948). Le livre des plantes médicinales et vénéneuses de France. Ed. Lechevalier, Paris, Tome II, 54-55.

De l’observation de l’orge nue à six rangs du Tibet au questionnement des modalités de domestication de l’orge !

Au début des années 2000, j’ai commencé de cotoyer régulièrement en R.P. de Chine l’orge nue à six rangs du Tibet (Hordeum vulgare var. trifurcatum (Schlechtendal) Alefeld, Landw. Fl., 1866)1 dans les cultures des contreforts himalayens des provinces du Yunnan et du Sichuan, puis j’en ai vraiment perçu l’importance alimentaire pour les populations tibétaines lorsqu’avec mon épouse et quelque proches, durant l’été 2007, j’ai eu la chance de pouvoir traverser le plateau tibétain en voiture de Xining à Lhassa malgré les innombrables contraintes administratives qui nous furent imposées sur ce trajet. Localement, cette Poacée est appelée « nas» en tibétain et « qingke » en chinois. Sa farine grillée, mélangée à du thé au beurre de yack et à du sel, sert à la fabrication de la « tsampa », nourriture de base traditionnelle des Tibétains nomades.

Champs d’orge nue vers 3500 m au Tibet central, 2007 – ©AlainBonjean

C’est aujourd’hui la principale céréale cultivée sur le plateau tibétain (2n = 2x = 14 ; génome de 3,89 Gb pour la variété d’orge nue tibétaine Lasa Garma-guri2). Cette herbacée annuelle atteint de 50 à 130 cm de haut. Elle talle fortement et est caractérisée par des épis à six rangs robustes et barbus. Chaque épi comprend plusieurs fleurs hermaphrodites à trois étamines et à deux stigmas poilus. La pollinisation est partiellement autogame, moindrement anémophile. Les grains sont des caryopses nus.
Il a été mis en évidence que les grains, la farine et les produits issus d’orge nue ont des effets positifs sur la santé humaine et peuvent être considérés comme des aliments fonctionnels du fait de leur teneur en bêta-glucane, car ce polysaccharide aide à réguler les teneurs de sucres et de cholestérols dans le sang, réduit le risque de maladies cardiaques3, prévient les diabètes de type-2, élimine les troubles gastro-intestinaux et régule le poids du corps en provoquant un sentiment de satiété4.

Plats et bière d’orge nue du Tibet, Zhongdian, Yunnan, avril 2012 – ©YunfangBonjeanZhao


En avril 2012, après avoir assisté à un congrès international sur l’orge à Hangzhou, R.P. de Chine, avec mon ami américain Patrick Hayes de l’université d’Etat d’Oregon, grand sélectionneur d’orge s’il en est, voulant lui montrer la culture traditionnelle de qingkenous avons passé un week-end dans la petite ville de Zhongdian, rebaptisée touristiquement Shangri-La5 en 2001, située à 3200 m dans le nord du Yunnan. Nous y avons vu sur place de l’orge nue tibétaine à peine levée et l’importance de son grain dans l’alimentation locale.

Champ en pleine levée d’orge nue vers 3200 m en bordure de Zhongdian, Yunnan, avril 2012 – ©AlainBonjeanStockage de farine d’orge nue, Yunnan 2012 – ©AlainBonjeanTsampa de mon ami Anka, Qinghai, 2007 – ©AlainBonjean


Le lendemain, ayant appris après avoir discuté avec des paysans de ce terroir que la même orge était étonnamment récoltée au même moment 130 kilomètres plus au sud dans une vallée située aux alentours de 2000 m, nous avons loué un chauffeur pour la journée et sommes allés observer ce phénomène inattendu. Le spectacle était fort différent de celui de Zhongdian : l’orge nue, fréquemment pourpre, était récoltée pas tout à fat mûre à la serpe par les paysans et mises en bottes, lesquelles étaient ensuite transportées en chariots dans les villages pour finir de mûrir sur de grands espaliers de bois.

Champ d’orge nue, 130 km sud de Zhongdian à 2000 m, Yunnan, avril 2012 – ©AlainBonjeanEpis d’orge nue presque mûrs, 130 km au sud de Zhongdian, Yunnan, 2012 – ©AlainBonjeanSéchage d’orge nue sur espaliers, 130 km au sud de Zhongdian, Yunnan, 2012 – ©YunfangBonjeanZhao

Depuis ce déplacement, je me posais la question de l’origine et de la domestication de cette sous-espèce particulièrement rustique. En effet, si l’orge a été domestiquée dans le Croissant Fertile voici environ 11 000 ans à partir d’une orge sauvage vêtue à deux rangs et épi fragile6, cette céréale est un bon exemple de culture pour laquelle la question d’une domestication simple ou multiple est fortement débattue.

Plusieurs scientifiques ont argumenté pour une origine monophylétique7 de l’orge cultivée tandis que d’autres ont suggéré des voies di-ou polyphylétiques8. Par suite, différentes zones géographiques de domestication de l’orge ont été proposées, incluant l’ouest méditerranéen et l’Ethiopie9, le Maroc10 et le Tibet11. D’autres auteurs ont simultanément proposé l’occurrence d’une seconde domestication qui aurait eu lieu dans l’est du Croissant fertile au sein de la culture Jeitun dans le sud du Turkménistan12 ou dans la vallée de l’Indus au Pakistan.

Patrick Hayes m’ayant aimablement mis en relation avec le professeur japonais Kazuhiro Sato de l’université d’Okayama, spécialiste renommé de ces questions, celui-ci m’a fait remarquer lors de nos échanges qu’il était difficile de justifier sur la base des découvertes archéologiques existantes un second événement de domestication totalement indépendant en Asie de l’est considérant les flux d’échanges et de technologies ayant débuté en Asie centrale voici 8000 ans13. L’argument est fort, surtout que les orges à six rangs semblent avoir muté plusieurs fois14 et qu’on sait aujourd’hui induire aisément des mutants à six rangs nus15. On a appris aussi au niveau archéologique que des orges nues ont été cultivées jusqu’à la charnière entre Chalcolithique et Âge de Bronze au Proche Orient et jusqu’à celle se situant entre la fin de l’Âge de fer et la période romaine en Europe16. De plus, il existe aussi encore des orges cultivées nues à six rangs en Ethiopie dont les origines restent également incertaines17.

Selon Kazuhiro Sato que je tiens à remercier pour la profondeur de nos discussions, l’hypothèse d’une domestication d’orge au Tibet apparaissait à priori tentante compte tenu de la signification culturelle profondément enracinée de l’orge sur le plateau dont on pensait qu’elle remontait profondément dans l’antiquité. Cependant, si certains chercheurs ont proposé que l’orge ait été indépendamment domestiquée au Tibet18, peut-être parfois sous la pression d’un certain nationalisme chinois, d’autres qui paraissent plus convaincants soutiennent qu’une petite population d’orge nue déjà domestiquée aurait été introduite voici 4500-3500 ans AP dans le sud du Tibet probablement par le nord du Pakistan, l’Inde et le Népal sur le plateau tibétain, avec des introgressions d’orges sauvages locales19, – une découverte archéologique récente d’orge nue carbonisée un peu antérieure (4500 ans cal. AP) dans le nord de l’Inde appuie considérablement cette hypothèse20, et que cette population fondatrice aurait évolué dans ce milieu d’altitude en orge nue à six rangs avec un fort effet de perte de diversité génétique entre 4500 et 2000 cal. AP sous la pression des populations locales qui auraient préféré une orge à six rangs parce qu’elle était plus productive qu’une à deux rangs et des types à grain nus parce qu’ils s’avéraient plus appétants en alimentation humaine.
En effet, la faible diversité génétique trouvée au sein des populations actuelles de cette orge nue suggère que le Tibet peut être exclu comme son centre d’origine ou de domestication. De récents travaux paléobotaniques ont par ailleurs démontré que millet commun (Panicum miliaceum) et millet des oiseaux (Setaria italica) étaient les premières céréales cultivées de ce plateau, l’orge ayant été introduite plus tard au plus tard durant le IVe millénaire av. J.-C. mettant également en doute la possibilité d’une domestication indépendante de l’orge dans la région21. Par suite, Hordeum agriocrithon et les autres orges dites sauvages trouvées au Tibet seraient à considérer comme des adventices ou des plantes d’origine férale22.

Plus globalement au vu de l’ensemble des arguments génétiques existants et des découvertes archéologiques successives, je penche pour ma part avec Kazuhiro Sato pour une domestication unique de l’orge au Levant suivie d’une série d’événements de sélection naturelle ou humaine lors de la diffusion de cette culture dans des environnements géographiques et culturels différents. Ainsi, à titre d’exemple, deux zones de sélection anthropogénique semblent être survenues au Levant pour ce qui est des phénotypes à épi solide : des orges de type btr-1 paraissent avoir émergé dans le sud du Croissant fertile, puis des types btr-2 dans le nord-est, dont dérivent d’ailleurs les orges diffusées en Asie centrale23.

Routes proposées de diffusion en Eurasie de six pool génétiques d’orge repérées dans une étude récente de 351 accessions. Les lignes continues correspondent à des voies attestées de diffusion de l’agriculture Les routes indiquées en pointillées sont plus spéculatives et basées sur une répartition plus clairsemée de pools génétiques d’orge et/ou de données archéobotaniques – source : Lister et al., 2018.

Partant de cette hypothèse, une étude récente24 conduite sur un relativement grand nombre d’échantillons d’orges eurasiatique a permis de les regrouper en six pools génétiques distincts et d’en proposer les voies de diffusion historiques représentées ci-dessus.

La recherche des origines de l’orge, grande randonneuse, me fait en l’occasion souvenir de ce proverbe tibétain : « Le voyage est un retour vers l’essentiel » !

Alain Bonjean,
Orcines, le 15 mars 2021

Mots-clefs : Hordeum vulgare, Hordeum trifurcatum, Poacée, céréale, orge cultivée, orge nue, orge à six rangs, nas, qingke, tsampa, aliment fonctionnel, Tibet, domestication, millet commun, millet des oiseaux.

1http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=200025545

2 – Jianhui Li, Jie Zhang, Renxiang Cai (2020). Is Tibetan Qingke Barley a Member of Common Barley Family Based on Comparative Genomic Evidence. Biological Evidence 10, 2.

3 – K.M. Behall et al. (2004). Diets containing barley significantly reduce lipids in mildly hypercholesterolemic men and women. American Journal of Clinical Nutrition, 80, 1185–1193.

4 – D. Dodig, S. Ţilić, & M. Milašinović. (2007b). Golozrni ječam – značaj i upotreba u ljudskoj ishrani (Hulless barley – – importance and use in human nutrition). Žito-hleb, 34, 3-4, 73-77 ; P. Sullivan et al. (2010). Chemical composition and microstructure of milled barley fractions. European Food Research and Technology, 230, 4, 579-595.

5 – Nom tiré du célèbre roman « Lost horizon » (1953) de l’écrivain britannique James Hilton (1900-194).

6 – Zohary et al (2012). Domestication of plants in the Old World, 4th ed. Oxford University Press, p.53. ; Simone Riehl (2019). Barley in Archaeology and Early History. Oxford Research Encyclopedia of Environmental Science, DOI: 10.1093/acrefore/9780199389414.013.219

7 – A. Badr et al. (2000). On the Origin and Domestication History of Barley (Hordeum vulgare). Mol. Biology Evol. 17, 4, 499-510 ; Frank R. Blattner and Ana G. Badani-Mendez (2001). RAPD Data do not support a second centre of barley domestication in Morocco. Genetic Resources and Crop Evolution 48, 13-19 ; Li et al. (2004) Genes controlling seed dormancy and pre-harvest sprouting in a rice-wheat-barley comparison. Functional & Integrative Genomics 4, 84–93.

8 – J.L. Molina-Cano et al. (2005). Chloroplast DNA microsatellite analysis supports a polyphyletic origin for barley. TAG 110, 613-619 ; P. Azhaguvel and T. Komatsuda (2007). A phylogenetic analysis based on nucleotide sequence of a marker linked to the brittle rachis locus indicates a diphyletic origin of barley. Ann. Bot. 100, 1009–1015 ;

9 – J.L. Molina-Cano et al. (2005), précité.

10 – J.L. Molina-Cano et al. (1987). Morocco as a possible domestication center for barley : biochemical and agromorphological evidence. TAG 73, 531-536.

11 – T.W. Xu (1982). Origin and evolution of cultivated barley in China. Acta Genet. Sin. 9, 440-446 ; S. Yang et al. (2008). Sequence polymorphisms and phylogenetic relationships of hina Gene in wild barley from Tibet, China. Agri.

Sci. China 7, 796–803. ; Xifeng Ren et al. (2013). Tibet as a Potential Domestication Center of Cultivated Barley of China. PloS One 8, 5, e62700.

12 – P.L. Morrell, M.T. Clegg (2007). Genetic evidence for a second domestication of barley (Hordeum vulgare) east of the Fertile Crescent. Proceedings of the National Academy of Sciences, USA 104, 3289–3294.

13 – Huw Jones et al. (2016). The trans-Euraisan crop exchange in prehistory : Discerning pathways from barley phylogeography. Quaternary International 426, 26-32.

14 – Takao Komatsuda et al. (2007). Six-rowed barley originated from a mutation in a homeodomain-leucine zipper I-class homeobox gene. Proc. Natl. Acad. Sci. USA 104, 4, 1424-1429.

15 – S. Taketa et al. (2008). Barley grain with adhering hulls is controlled by and ERF family trasncription factor gene regulating a lipid biosynthesis pathway. Proc. Natl. Acad. Sci. 105, 4062-4067, doi :10.1073/pnas.0711034105 ; M. Pourkheirandish et al. (2015). Evolution of the grain dispersal system in barley. Cell 162, 527-539.

16 – Diane Lorraine Lister (2012). Is naked barley an eastern or a western crop? The combined evidence of archaeobotany and genetics. Vegetation History and Archaeobotany 22, 5, DOI: 10.1007/s00334-012-0376-9

17 – A. Orlov (1929). The barley of Abyssinia and Eritrea. Bull. Appl. Bot. Genet. Plant Breed. 20, 283–345 ; R. Ciferri (1944). Osservazioni ecologico-agrarie e sistematiche su piante coltivate in Etiopia (/Guizotia, Linum, Avena, Sorghum, Eragrostis, Eleusine, Pennisetum, Hordeum, Triticum/). Atti dell’Istituto Botanico e del Laboratorio Crittogamico dell’Universita di Pavia 5,2, 232 p.

18 – T.W. Xu (1982), précité ; D. Ma (2008). The research on classification and origin of cultivated barley in Tibet Autonomous Region. Sci. Agric. Sin. 21, 7–14.

19 – Fei Dai et al. (2012). Tibet is one of the centers of domestication of cultivated barley. PNAS 109, 42, 16969-16973; C. Li et al. (2004). Genes controlling seed dormancy and pre-harvest sprouting in a rice-wheat-barley comparison. Functional & Integrative Genomics 4, 84-93; Xingquang Zeng et al. (2018). Origin and evolution of qingke barley in Tibet. Nature communications 9, 5433, https://www.nature.com/articles/s41467-018-07920-5

20 – X. Liu et al. (2017). Journey to the east: diverse routes and variable flowering times for wheat and barley en route to prehistoric China. PLoS One 12, e0187405; D.X. Fu et al. (2000). The ancient carbonized barley (Hordeum vulgare L. var. nudum) kernel discovered in the middle of Yalu Tsangpo river basin in Tibet. Southwest China J. Agric. Sci. 13, 38–41.

21 – Jade d’Alpoim-Guedes et al. (2013). Moving agriculture onto the Tibetan plateau: The archaeobotanical evidence. Archaeological and Anthropological Sciences, DOI: 10.1007/s12520-013-0153-4 ; Jade d’Alpoim-Guedes (2015). Rethining the spread of agriculture to the Tibetan plateau. The Holocene 1, 13, doi: 10.1177/0959683615585835

22 – M. Pourkheirandish et al. (2018). Elucidation of the origin of “agriocrithon” based on domestication genes questions the hypothesis that Tibet is one of the centers of barley domestication. Plant J. 94, 525–534.

23 – M. Pourkheirandish et al. (2015). Evolution of the grain dispersal system in barley. Cell, 162, 3, 527–539 ; R.G. Allaby et al. (2017). Geographic mosaics and changing rates of cereal domestication. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 372, 1735.

24 – Lister et al. (2018). Barley heads east : Genetic analyses reveal routes of spread through diverse Eurasian landscapes. PLoS One 13, 7, e0196652 

Wild genes for wild climates

Imagine a plate of pasta, falafel or hummus – and you are by the Mediterranean. The ingredients – durum wheat, chickpeas and eggplant, plus garlic, olive oil and more – were all (except eggplant) cultivated in the region since the dawn of agriculture. The countries from Maghreb to Afghanistan are the world’s wheat civilizations. Durum makes pasta in Italy, bulgur in Turkey, couscous in North-Africa. With wheat bread, people eat up to three times the world average of wheat. With more people, more and more is imported and countries less self-reliant. Too often years are too dry and warm.


And warmer they will be – by 2100 up to 4.8 Celsius degrees are predicted for the Middle East. Can crop plants adapt to a tougher future? Then they need genes that make them withstand stress. We have long known that their wild relatives and progenitors, today confined to barren places, are places to look. Potato and tomato varieties already have wild genes in them that protect against diseases. But what about climates? There is an historical lesson: Some 8000 years ago in Iran a durum wheat was «seduced» by wild goat grass. The progeny, bread wheat or common wheat, is today the widest cultivated plant on the planet. The wild genes made it adapt to climates from Central Norway to New Zealand, Patagonia and the foothills of the Kilimanjaro.


Over the last 30 years, international genebanks like the International Maize and Wheat Improvement Center, https://www.cimmyt.org/ (CIMMYT) and The International Center for Agricultural Research in the Dry Areas, https://www.icarda.org/ (ICARDA) have repeated a thousand times what happened a few times near the Caspian Sea, producing new, more resilient wheat varieties. These new wheats now grow in fields all over the globe. But the «minor» crops – often staples for the poor – lag far behind in this agricultural development.

However, this is changing. A unique and global initiative funded by the Norwegian Agency for Development Cooperation (NORAD) has done just that through the project Adapting Agriculture to Climate Change: Collecting, Protecting and Preparing Crop Wild Relatives (https://www.cwrdiversity.org/), known as the Crop Wild Relatives (CWR) Project. The initiative is unique due to its large budget of USD 50 million and its long timeframe of 11 years, running from 2011 to 2021. It’s managed by the Global Crop Diversity Trust, in collaboration with genebanks, research institutes and national breeding programs all over the world.

This endeavor supported pre-breeding projects – a process that broadens the elite genepool by re-capturing lost beneficial genetic diversity – for 19 crops important for food security with more than 100 partners in 50 countries (https://www.cwrdiversity.org/project/pre-breeding/).

Durum wheat trials in Marchouch and Cooperative Tradi Bio Malika, Morroco, 2018 ©CWR Crop Trust-M.Major

Ahmed Amri at ICARDA. During is PhD studies, in the early1980s, he crossed durum wheat with wild Triticum araraticum, and in 2007 the variety Faraj was released in Morocco. To make a “civilized” wheat again takes time, but in the «drought of the century» in 2016, Faraj out-yielded the current check variety Karim by c. 70%, also due to a gene resisting the Hessian fly. Then came the variety Nachit in 2017. From its wild emmer progenitor, its deeper roots reach the water. Through cooling transpiration from the leaves, grains fill well despite the heat, and its extra yellow flour is an unexpected bonus for growers as well as eaters of couscous or pasta. Although to have 10-15% CWR genes makes durum plants tolerate more heat or drought, flour often gets paler, so breeding continues. This has involved both academics like Gill, CIMMYT, ICARDA, national agricultural research in the Maghreb including active on farmer testing

(see: https://acsess.onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1002/csc2.20223 and https://acsess.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/csc2.20319)

In Bangladesh carrots have become very popular since the 1990s. In a country where 2/3 of calories and proteins come from rice, people frequently suffer from “hidden hunger”, the lack of microelements and vitamins. Half a carrot a day may counteract the lack of beta-carotene – the precursor of Vitamin A – a major cause of blindness in children. Originally from Central Asia, the carrot was grown for leaves (like parsley) or seeds (like caraway) and became a root crop (like parsley root) 900 years ago. From being an adapted winter crop, harvested before bolting in Spring, it went to northern latitudes 600 years ago as a summer vegetable, seeding next year. From there carrot seeds went to warmer countries, such as the tropical Bangladesh which is too hot, too dry and soils often saline. In the project stress tolerance wild carrots has been found that may enrich the base for new and adapted varieties. This has involved breeders and farmers in both Bangladesh, Pakistan and the US, where tolerance to heat has affected the California production in recent years. Through Dr. Philipp Simon from the USDA and University of Wisconsin, PhD students in all countries are involved, combining field data with genomics (see https://www.cwrdiversity.org/wild-carrot-and-stick/ and https://acsess.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/csc2.20333).

On-farm trials for salinity tolerance in CWE-Rice lines at the shrimp-rice production area in Bac Lieu province in the Mekong delta, wet season 2019; Osmotic stress screening to drought tolerance by PEG-6000 (0 and 20%) at seedling stage of CWR-rice line in Can Tho University Lab., Vietnam ©Dr.Tin

In the past 30 years, Vietnam has become a major rice exporter. Half the crop is grown in the 4.1 mill ha Mekong delta. Professional farmers reap three crops a year with modern varieties. Most seeds (80%) are home grown (farm-saved seeds), the commercial market supplies only 5-10%. It fails both in the desired range of cultivars, timely delivery and high prices. In contrast, 30% is supplied through >300 farmer operated cooperative seed clubs initiated by Dr. Huynh Quang Tin in Cantho University. Realizing the potential of participatory methods and enhancing farmer skills, this has resulted in many varieties tested, developed or multiplied by the club members. They are keenly aware of climate change and the need for adapted varieties. Some of the varieties have also been released also through national trials.

The coastal range rice fields suffer seasonal damage from salt intrusion. In the 2015 El Nino-induced drought, damage was extensive. In the rainy season, the Mekong usually pushes the saltwater back into the ocean, and the opposite in the dry season. Then many farmers raise one or two “crops” of high value shrimps. However, when rains resume, soils often are too salt for the rice. Traditional tolerant varieties are too late and low yielding. The Indian rice variety Pokkali is known to have tolerance, but can wild rice also be a source? Through the club network the CWR project tested 200 unfinished rice lines containing 10-15% genes from four types of wild rice not initially tested for salt tolerance. The lines were screened hydroponically in the University while farmers screened and discarded lines with undesirable agronomy (see https://acsess.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/csc2.20354). In the end the 12 best lines were tested on farm on coastline farms, with shrimps as a “pre-crop”). Several were high yielding in saline conditions will be tested and studied further (https://acsess.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/csc2.20405).

With the help from the CWR project new lentils, chickpeas and pigeon peas are in the pipeline. The latter is a typical poor woman’s crop, with minimal research and low yields, but progenies with wild genes are now in official trials in India.

In the Far-East, small animal husbandry farmers in Inner Mongolia (China) call to the university for seeds of alfalfa, the superior hay and pasture crop. The newly released CWR-derived variety Zhongcao No. 3, developed by Prof. Linqing Yu and released in 2019 can stand the cold and the drought (https://www.cwrdiversity.org/an-alfalfa-that-loves-the-cold/).

What made this possible is that when domesticated during the Stone Age, many genes were left behind – a genetic bottleneck. To use crop wild relatives means to reintroduce them. Wild traits we do not want, we now may remove through our knowledge of the genomes. Still it takes time. A lesson from this project is that valuable traits in the CWR cannot be predicted in advance, but that pre-bred lines with 10-15% wild in them have a lot to offer. Well, cannot new methods like gene editing speed this up? Yes, but still we need to know and have those genes.

After as little as 10 years the first from the CWR project are reaching fields and kitchens. Hopefully NORAD will decide to launch a new phase. In the mountain in Svalbard they will certainly be safe and cold, but the climate is changing outside.

Åsmund Bjørnstad
Norwegian University of Life Sciences (NMBU)
Member of the project advisory board

L’érythrone dent-de-chien, joli marqueur du mois de mars !

Avec son nom excentrique qui dérive du grec erythros pour la couleur rouge de ses fleurs et des taches marbrant ses feuilles et du latin dens-canis pour la forme en dent de chien de son petit bulbe, l’érythrone dent-de-chien (Erythronium dens-canis L., 1753), parfois appelé satyrion rouge, est pour moi, Auvergnat, le marqueur biologique élégant du passage au mois de mars, de venue du printemps et d’ouverture de la pêche à la truite fario dans nos ruisseaux de Hautes-Combrailles et des Dores – les Anglophones la nomment d’ailleurs « trout lily ». C’est une Liliacée herbacée et la seule espèce indigène représentante de son genre en Europe1.

Plants en cours de floraison, Chaumont (74), 2011 – ©Bernard Machetto-TelaBotanica

Petite géophyte2 vivace rustique de 10-30 cm de haut au bulbe blanchâtre, oblong, assez profondément enfoui (15 cm), légèrement courbe qui donne naissance à des caïeux.
Elle porte deux feuilles basales elliptiques à lancéolées au vert glauque joliment marbré de brun à pourpre, plus rarement de blanc, qui apparaissent en même temps que la hampe florale.
La floraison hermaphrodite a lieu chez les bulbes de 4-5 ans de mars à début juin selon l’altitude. Chaque plant donne une fleur solitaire pendante, rose-violette à plus rarement blanche relativement importante au bout d’une hampe rougeâtre. Le périanthe est à six divisions libres (tépales) rapprochées à la base et recourbées à 90 degrés rapidement vers la tige ; on note six étamines saillantes, plus courtes que le périgone, saillantes, à anthères bleu foncé.

La pollinisation est considérée comme entomogame et autogame.
Le fruit est une capsule à trois côtes charnues. Les graines, petites, tombent autour de 10-20 cm du pied-mère. Elles sont pourvues d’un élaiosome, organe riche en lipides et protéines, qui attire les fourmis (myrmécochorie) qui s’en nourrissent notamment Formica lugubris dans les zones boisées, lesquelles facilitent ainsi la dissémination de l’espèce3.

Détails du bulbe, Larrau (4), 2014, ©FlorentBeck-TelaBotanica
Une feuille, Saint-Beaudille-de-la-Tour (38), 2020 – ©LilianeRoubaudi-TelaBotanica

Début de floraison, Marchastel (48), 2018 – ©JeanClaudeBouzat-TelaBotanica; détails de la fleur, Saint-Beaudille-de-la-Tour (38), 2020 – ©LilianeRoubaudi-TelaBotanica

Fleur blanche plus rare, Haux (64), 2005 ; détail du fruit, Arbonne (64), 2017 – ©Bernard ClementineGuichard-TelaBotanica

Cette espèce eurasiatique méridionale se trouve entre 0 et 2300 m et aime les sols frais, profonds et à pH neutre à légèrement acide en situations héliophiles ou de demi-ombre (2n = 2x = 24). On la trouve en plaine dans des bois frais essentiellement caducipholiés, aussi dans des prairies sous des climats à influence montagnarde ainsi que dans des pelouses d’altitude.

Distribution de l’érythrone dent-de-chien ©MNHN, 213

Selon Wikipedia qui a regroupé les données de plusieurs flores, elle est répartie « dans le sud de l’Europe et les Balkans. On le trouve au Portugal, en Espagne, en France, en Italie (vers le sud jusqu’en Toscane et dans les Marches), au pied sud de l’arc alpin jusqu’au Burgenland, dans le sud-est de la Hongrie et jusqu’au nord de la Grèce. Au nord des Alpes, il existe en République tchèque et en Slovaquie. L’érythrone dent-de-chien est très rare en Europe centrale. Par contre l’espèce est encore répandue et non menacée au pied sud des Alpes. Plus à l’est, il est remplacé au Caucase par Erythronium caucasicum4, en Sibérie par Erythronium sibiricumet au Japon par Erythronium japonicum ».

Comme l’érythrone dent-de-chien forme souvent des caïeux, historiquement cette plante a été multipliée, sélectionnée et cultivée comme ornementale bien qu’elle soit assez sensible aux dégâts de limaces.

Dans les zones de demi-montagne comme l’Auvergne, les feuilles et ses bulbes riches en amidon étaient traditionnellement consommées en salades, en beignets, en assaisonnement de l’aligot ou bouillis comme légumes pour accompagner poissons et ris-de-veau. Séchés, ils ont parfois été réduits en farines5. Par contre, malgré la théorie des signatures6 chère à Paracelse (1493-1541), je n’ai pas connaissance d’usages de cette plante dans la pharmacopée européenne.

Comme l’érythrone dent-de-chien est devenu une plante menacée dans certains de ses habitats, je recommande de ne plus la cueillir à l’état naturel. Il est toutefois possible de la cultiver dans son jardin d’autant que cette espèce est facilement associable à d’autres bulbes et vivaces, et d’y récolter alors une fois l’an une feuille sur deux pour agrémenter ses plats, tout en préservant l’enchantement de sa floraison.

Alain Bonjean,
Orcines, le 1er mars 2021.

Mots-clefs : érythrone dent-de-chien, Erythronium dens-canis,Liliacée, géophyte, Eurasie, plante ornementale.

1 – Le genre compterait 27 espèces : celle sujet de cet article en Europe, trois en Asie et le solde en Amérique du nord, notamment dans l’ouest.
Cf . Geraldine A. Allen, Douglas E. Soltis and Pamela S. Soltis (2003). Phylogeny and Biogeography of Erythronium (Liliaceae) Inferred from Chloroplast matK and Nuclear rDNA ITS Sequences. Systematic Botany, 28, 3, 512-523 ; John C. B. Clennett et al. (2012). Phylogenetic systematics of Erythronium (Liliaceae): morphological and molecular analyses. Botanical Journal of the Linnean Society, 170, 504–528.

2https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-25640-description ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/97325

3 – Pablo Guitián, Mónica Medrano et Javier Guitián (2003). Seed dispersal in Erythronium dens-canis L. (Liliaceae) : variation among habitats in a myrmecochorous plant. Plant Ecology 169, 171-177.

4 – L. Bartha et al. (2014). Patterns of plastid DNA differentiation in Erythronium (Liliaceae) are consistent with allopatric lineage divergence in Europe across longitude and latitude. Plant Syst. Evol. doi : 10.1007/s00606-014-1190-x

5 – J.C. Th. Uphof (1959). Dictionary of Economic Plants. Weinheim ; G. Usher (1974). A dictionary of plants used by Man. Constable

6 – Michel Denizot (2007). La théorie des signatures des plantes et ses implications. Académie des Sciences et lettres de Montpellier 3952, 37, 205-216, https://www.ac-sciences-lettres-montpellier.fr/academie_edition/fichiers_conf/Denizot2006.pdf

Hommage à Sanjaya Rajaram (1943-2021)

Sanjaya Rajaram et Norman Borlaug – ©CIMMYT ; Sanjaya Rajaram et Pierre Niquet de Verneuil Semences/Limagrain Nickerson dans une serre de croisements de blé d’hiver – ©AlainBonjean, 2002

Né en 1943 sur une ferme de cinq hectares dans l’état d’Uttar Pradesh au nord de l’Inde, Sanjaya Rajaram eut la chance de pouvoir suivre des études. Après un Master de génétique et de sélection végétale obtenu à l’IARI (Indian Agriculture Research Institute) de New Delhi et un PhD en sélection de l’université de Sydney, il rejoint en 1969 au Mexique Norman Borlaug, fondateur du CIMMYT (Centro Internacional de Mejoramiento de Maiz y Trigo) comme sélectionneur de blé sur les stations d’El Batán, Toluca et Ciudad Obregón. En 1972, à 29 ans, Norman Borlaug le nomma directeur des programmes de sélection de blé du CIMMYT, poste où il devint bientôt le « fils spirituel » du Nobel de la paix 1970 et un « citoyen du monde ». A partir de là, durant, 33 ans, sans relâche, il a sélectionné de pays en pays 480 variétés modernes de blé à haut potentiel et stabilité de rendement, large adaptation et résistance aux maladies et aux stress, tout en apportant ressources génétiques et savoir-faire aux sélectionneurs du monde entier. Il a ensuite rejoint l’ICARDA (International Center for Agricultural Research in the Dry Areas) comme Director of Integrated Gene Management, avant de prendre une retraite active en 2008 : une telle vocation ne pouvait s’interrompre sur de sèches normes administratives.

« Raj » comme nous l’appelions tous possédait, entre autres qualités humaines, un don particulier pour s’adapter à toutes les âmes, à tous les milieux. Il était proche des scientifiques les plus capés comme des sélectionneurs et des techniciens publics ou privés, il savait parler aux plus humbles paysans comme aux puissants de ce monde. Les innovations qu’il a créées, suggérées ou induites comme mentor sont considérables : elles ont été estimées à un bond de production de la production mondiale de blé de plus de 200 millions de tonnes et lui ont valu en 2014 le World Food Prize.

Raj savait aussi s’entourer des meilleurs – Ben Skovmand, Marten van Ginkel, Karim Ammar, Philippe Monneveux, Ken Sayre, Ravi Singh, Alex Morgounov, He Zhonghu, Hans Braun qui lui a succédé avec brio et tant d’autres. Ses travaux principalement tournés vers l’amélioration du sort des plus pauvres dans les pays en développement ne l’ont pas empêché de travailler avec les Européens sur le blé d’hiver pour lequel il créa une station en Turquie. Il a aussi ouvert le CIMMYT à une collaboration de recherche exemplaire avec le « Club des cinq » (Benoist, Florimond Desprez, Verneuil Semences, Ringot-Serasem et INRA). C’était aussi un formidable homme de réseaux : lorsque j’ai évoqué avec lui le premier, l’idée de réaliser une monographie mondiale des blés, The World Wheat Book : A history of wheat breeding, au moment charnière où l’émergence des biotechnologies et du juridisme commençait de bouleverser les filières végétales, il m’y a encouragé et facilité bien des contacts.

Raj, ton départ brutal dû à la Covid-19 nous prive d’un leader de l’amélioration variétale et d’un ami cher. Tes variétés continueront longtemps de nourrir l’Humanité. Te connaître fut à la fois un honneur et un bonheur. Merci pour tout ! Ton parcours tant professionnel qu’humain restera une source d’inspiration pour toute la communauté mondiale du blé !

Alain Bonjean,
Orcines, le 18 février 2021,

Mots-clefs : Sanjaya Rajaram, blé, CIMMYT

Le vergne, totem inséparable des Arvernes !

Arbre entier ©planfor.fr ; détail de troncs en bordure de ruisseau ©AlainBonjean

Le vergne (Alnus glutinosa (L.) Gaertn., 1790), ou aulne noir, dit encore ane, anel, arbre nègre, aunette, aulne commun, aulne glutineux, aulne poisseux, aulnois, averne, ber, oné, verne ou vernille en français, vèrnhe en occitan et, werna, as1, en gaulois est un arbre très commun des zones humides de la flore indigène2. Il a donné son nom à l’Auvergne, en celte « Ar Verne », le « pays du vergne »3 et à de nombreux toponymes tels par exemples La Vergne, Verneuil, Vernines, Vernon, Vernizeau ou noms de famille comme Duverne, Duverneuil, Varnerin, Varnerot, Varnières, Vergne, Vergnier, Vernaudon, Vernaz, Vernéjeol, Vernet, etc. Cette espèce très ancienne dépend de la famille des Bétulacées.

C’est un arbre4 généralement diploïde (2n = 2x = 28), parfois autotétraploïde (2n = 4x = 56)5.
Son important système racinaire sinueux et ramifié abrite des nodosités de bactéries symbiotiques6 et des ectomycorhizes avec des champignons,7 qui lui permettent entre autres de fixer l’azote de l’air pour fabriquer des protéines y compris lorsqu’elles sont totalement immergées ; cette particularité lui permet de vivre dans des conditions où peu d’autres peuvent subsister et lui confère un pouvoir fertilisant.
Le vergne est un arbre monoïque moyen à assez grand – 10-25 m, voire 30 m, à tronc(s) droit(s), souvent multiples, et houpier pyramidal à conique terminé en une voûte hémisphérique. Sa croissance est rapide dans sa jeunesse (0,5 m par an pendant les 30 premières années, alors qu’il peut vivre un siècle, voire 150 ans), puis se ralentit. Son écorce gris foncé, est fissurée par plaques et sa frondaison caduque, peu dense. Les jeunes pousses et feuilles printanières s’avèrent visqueuses au toucher. Ses jeunes rameaux sont glabres avec des bourgeons renflés, également nus. Adultes, les branches sont horizontales à arquées, retombantes.
Ses feuilles (10 cm x 7,5 cm) vert foncé sur le dessus, plus claires en dessous, ont la caractéristique d’être alternes, longuement pétiolées, suborbiculaires ou obovales en coin, tronquées ou échancrées, irrégulièrement sinuées-dentées, vertes et glabres sur les faces, sauf les aisselles des nervures poilues, à 6-9 paires de nervures secondaires ; elles tombent très tard à l’automne.


Chatons mâles et femelles jeunes, @AlainBonjean ; fruits secs ayant lâchés leurs graines @FreePhotos-Flickr

La floraison a lieu en France de février à avril, plusieurs semaines avant la feuillaison. Les chatons mâles jaune-brun apparaissent en fin d’hiver ou début de printemps ; ils sont d’une longueur de 5-10 cm et d’un diamètre de 0,6-0,8 cm, groupés par 3-6. Les cônes femelles sont ovoïdes, assez petits. La pollinisation se fait par le vent. Les fruits nommés strobiles sont en forme de cône vert devenant brun, globuleux, fibreux d’1-2 cm. Les graines sont des samares petites, presque pentagonales, à aile coriace étroite.

Cet arbre héliophile à tendance pionnière est natif d’Europe, et à un moindre degré d’Asie mineure, de Sibérie et d’Afrique du nord8, où on le trouve du niveau de la mer à 1300 m, voire 1800 m d’altitude. Pour mémoire, le vergne a été introduit en Amérique du nord.

Aire de distribution naturelle du vergne ou aulne noir @Euforgen, 2008

Très résistant au froid et aux fortes exigences hydriques, le vergne aime les sols acides, voire neutres, lourds, humides à très humide Il tolère même les inondations et l’eau stagnante mais cède sa place lorsque d’autres espèces viennent s’implanter à ses côtés. Ses biotopes favoris sont les bois et les bosquets humides à marécageux, les ripisylves, les berges de ruisseaux et de plans d’eau. De ce fait, le vergne a été et reste utilisé pour le maintien des berges, la stabilisation de terrains humides et le reboisement des terres incultes. Les forestiers le considèrent comme un engrais vert et l’emploient souvent avant la plantation de peupliers. Malheureusement, depuis le début des années 1980, l’espèce est victime d’une maladie fongique, Phytophthora alni9, qui en décime les populations si elles ne sont pas recépées (en effet, le champignon semble difficilement passer de la souche au rejet, ce dernier semblant « dopé » par la croissance rapide du recépage).

Lors de sa coupe, le bois de vergne blanchâtre à rosé, qui se fend facilement, prend une teinte rougeâtre sous l’effet de l’oxydation de l’air – d’où le caractère funéraire et parfois diabolique qu’on a pu lui attribuer, notamment au Moyen-Âge. Si on le plonge dans l’eau, il a la particularité de devenir dur et imputrescible10 : les Celtes l’ont employé pour de nombreuses constructions sur pilotis et notamment établir des ponts. Son bois était de même utilisé pour les fondations des habitations, les pieux, les gouttières, les pots à lait, les auges à cochon, les jougs de bœufs et la fabrication de boucliers et de sabots11. Les bois les plus petits étaient valorisés et appréciés en chauffage ou en fabrication de charbon de bois.
Longtemps, on a aussi extrait de ce bois une teinture rouge et de son écorce et de ses rameaux une teinture noire12 (teinture noire en présence de sels de fer) employées avec le tannin de son écorceen tannerie et en teinturerie.

Dans la tradition celte et en particulier chez les Arvernes qui avaient cette espèce pour totem clanique, le vergne était associé au courage, à la volonté, à la persévérance, à l’authenticité et à la capacité d’adaptation13 ; associé aux nemetons (enceintes sacrées qui tenaient lieux de temples à ces peuples avant qu’ils n’en érigent), le vergne était aussi l’arbre de la paix et participait à des rituels médiateurs lors de disputes.
Vu sa proximité avec l’eau, les druides lui attribuaient les pouvoirs d’éloigner le feu, de protéger l’homme des rongeurs et des puces (ses feuilles les attirent) et de faciliter la fécondité du bétail. Ils faisaient aussi des baguettes magiques de son bois et trouvaient sa fumée propice aux invocations14. Ils récoltaient l’écorce, les bourgeons et les feuilles au printemps de cette espèce antalgique et anti-inflammatoire15 pour leurs principes fébrifuges et soulager les douleurs, notamment intestinales, ainsi que les hémorragies internes.
Les bardes en faisaient des flutes et des sifflets, l’appelant « le bois à la tête chantante »16 et aussi des des amulettes car cet arbre était sensé favoriser la clairvoyance.

Parce qu’il poussait dans les marais peuplés de mauvais esprits, le vergne pouvait aussi être considéré comme un arbre ambivalent, et en couper un, sans rituel approprié, portait malheur. Selon Pline, pour cette raison, les Vates en faisaient avec le peuplier et l’orme des potences sacrificielles dédiées à Esus17. Bien plus tard, reprenant des thèmes germains et danois très anciens, Goethe a écrit en 1782 son célèbre poème, « Le Roi des Aulnes » (Erlkönig en allemand), où une créature éponyme attire dans la mort l’enfant qu’un père tient dans ses bras en galopant à travers une forêt pour rentrer dans son foyer. En 1970, transposant ce thème durant l’époque de l’Allemagne nazie autour d’un personnage ambigu en proie à des obsessions liées à l’innocence des enfants, Michel Tournier (1924-2016) obtint le Prix Goncourt avec « Le roi des Aulnes », œuvre qui sous prétextes de mythologies et d’intellectualisme ne serait probablement plus élue aujourd’hui.

Je lui préfère la fraicheur, l’authenticité et la capacité d’adaptation des vergnes qui bordent encore en Auvergne nos cristallins ruisseaux à truites farios.

Alain Bonjean,
Orcines, le 14 février 2021.

Mots-clefs : vergne, aulne noir, Alnus glutinosa, Bétulacée, espèce monoïque, symbioses microbiennes, ectomycorhizes, arbre pionnier, arbre à feuilles caduques, engrais forestier, Eurasie, bois imputrescible dans l’eau, teinture, totem clanique, Arvernes, symbolique, anti-inflammatoire, antalgique.

1 – Olivier Piqueron (2015). Yextis Keltica, précis de gaulois classique. Encyclopedia Universalis, p. 79

2 – Le genre Alnus regroupe plus d’une quarantaine d’espèces pionnières dominantes des zones humides et autres milieux difficiles de l’hémisphère nord développant des ectomycorhizes avec divers champignons.
Cf. Elisabeth Navarro et al. (2003). Molecular phylogeny of Alnus (Betulaceae), inferred from nuclear ribosomal DNA UTS sequences. Plant and Soil 254, 207-217 ; Juliette Rochet (2012). Le modèle ectomycorhizien aulnes – champignons : des assemblages d’espèces à la coévolution. Université de Toulouse III-Paul Sabatier, Ecologie, biodiversité et évolution, thèse de doctorat, 202 p.

3 – Des noms de lieu comme Aulnat, Aulnay, dérivent d’aulnaie qui est un bois d’aulnes.

4https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-3318-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/81569/tab/taxo

5Bohumil Mandák et al. (2016). Flow cytometry, microsatellites and niche models reveal the origins and geographical structure of Alnus glutinosa populations in Europe. Annals of Botany 117, 1, 107-120.

6 – Francis Hallé (2017). Les arbres amoureux ou comment se reproduire sans bouger. Ed. Salamandre, Paris, 24-25 ; Guillaume Schwob (2018). Rôle écologique in-planta dans les symbioses actinorhiziennes : cas de la symbiose Alnus-Frankia. Université de Lyon, Thèse de doctorat Ecologie-Environnement 253 p.

7 – Juliette Rocher (2012). Le modèle ectomycorhizien aulnes – champignons : des assemblages d’espèces à la coévolution. Université de Toulouse, Thèse de doctorat Ecologie-Biodiversité et Evolution, 202 p. ; Franck Nicomède (2007). Champignons et aulnes – résultat d’une étude écologique. Thèse, Université de Pharmacie de Lille, 128 p.

8http://www.euforgen.org/species/alnus-glutinosa/ ; http://phrygana.eu/Flora/Betulaceae/Alnus-glutinosa/Alnus-glutinosa.html ; https://www.plantes-botanique.org/espece_alnus_glutinosa

9 – Renaud Ioos. (2006). Caractérisation génétique de Phytophthora alni Brasier & S.A. Kirk, hybride interspécifique agent du dépérissement de l’aulne en Europe. Université de Lorraine Henri Poincaré, Nancy I, thèse de Doctorat en Biologie végétale et forestière, 202 p.

10 – Venise aurait été établie pour moitié sur des pilotis d’aulne.

11 – Nicolas Tisserand, Pierre Nouvel (2013). Sanctuaire de source, sanctuaire des eaux ou simple sanctuaire en milieu humide ? Découverte d’un complexe cultuel à Magny-Cours (Nièvre). Revue archéologique de l’est, 62, 157-185 ; J. Bullinger et al., ed. (2014). De l’âge du Fer à l’usage du verre. Mélanges offerts à Gilbert Kaenel. Lib. Archéo. (CAR151). 312 p.

12 – Domaine national de Saint Germain-en-Laye (2009). Partez en voyages à la découverte des écorces. Ministère de la Culture, 19 p.

13 – Marie-Emilia Vannier (2000). L’arbre guérisseur. Nogent-Sur-Marne. Auto-édition Amazon. 189 p.

14 – Longtemps, en Roussillon et en Catalogne, on a prétendu que les guérisseuses utilisaient son charbon de bois pour tracer des cercles magiques.

15 – La médecine moderne attribue au bourgeon d’aulne des propriétés antivirales, anti-infectieuses et des propriétés soignantes notamment de la sphère ORL (bronchites, laryngites, sinusites, …). D’où parfois son surnom de « quinquina indigène ». Cf. Nelly Cazau-Beyret (2013). Prise en charge des douleurs articulaires par aromathérapie et phytothérapie. Thèse de doctorat, Université Toulouse III Paul Sabatier, faculté des sciences pharmaceutiques, 195 p. ; http://bauer.gilbert.free.fr/chlorophylle/aulne.htm

16http://ignis.le-sidh.org/fearn-aulne/

17 – Esus, le « bien né », est un dieu gaulois assimilé à Mars ou Mercure, associé parfois à un taureau et trois grues.

L’égilope de Taush : source notoirement méconnue du pain !

Chacun est informé depuis l’école primaire que le pain est fabriqué à partir de farine de blé tendre, d’eau, de levure et de sel : nous en avons tous apprécié maintes fois la saveur. Moins savent que le blé tendre (Triticum aestivum) est une espèce hexaploïde à trois fois sept paires de chromosomes (2n = 6x = 42) où co-existent trois génomes dénommés BB, AA, et DD par les taxonomistes1dont la fantaisie n’est pas la qualité majeure. Peu savent que l’égilope de Taush2 (Aegilops3 taushii, Coss. 18494), sujet de cet article, est un blé sauvage diploïde (2n = 2x =14), progéniteur du génome DD du blé tendre.

Population native d’Aegilops taushii, sur une fertile terre de lœss du « cœur jaune » de la Chine, Yangling, province du Shaanxi, R.P. de Chine – ©AlainBonjean, 2013A droite épi de cultivar chinois de blé tendre, à droite épis d’Aegilops taushii – ©AlainBonjean, 2013

La dernière fois que j’ai pu en observer in situ, c’était en 2013 dans la campagne de Yangling croissant sur les lœssdu centre-ouest de la province du Shaanxi en Chine lors d’un audit de programmes de recherche conduits par l’université du Nord-Ouest en coopération avec l’ACIAR5 sur différents gènes du blé tendre impliqués dans le tallage et la hauteur de cette culture.

L’égilope de Taush est une plante discrète. Vous risquez de marcher dessus sans la voir même lorsque vous la connaissez…
C’est une graminée herbacée annuelle6 de 15 à 40 cm de haut, érigée ou ascendante. Les feuilles sont étroites (3-6 mm de large) et longues (6-20 cm), partiellement velues sur les bords. Les épis en position terminale sont longs de 5-9 cm, larges de 0,3-0,5 cm, compacts, cylindriques avec 5 à 13 épillets. Chaque épillet cylindrique (7-8 mm de long par 3-5 mm de large), scabre, porte des glumes de 5-7 mm de long, coriaces à apex tronqué ou légèrement dentelé, renfermant 2 à 5 fleurs. Floraison en mai-juin, suivie d’une fructification rapide – épi se désarticulant spontanément à maturité. Caryopses de 5-6 mm adhérents aux glumes.

Détails d’épis et épillets à maturité©USDA-ARS, 2013
Localisation des principales zones de distribution native d’Aegilops taushii (en bleu sous-espèce strangulata, en rouge, sous-espèce taushii) ; suite à des analyses SNP récentes, les populations chinoises du bassin du Fleuve jaune proviennent très probablement de populations du sud du Turkménistan – ©Yasong su et al., 20207

Pourtant depuis trois quarts de siècle, grâce aux publications indépendantes de Kihara en 19448 et de McFadden et Sears en 1944, 19469, la modeste égilope de Taush a été identifiée sans contestation comme le progéniteur du génome DD du blé tendre. Parmi les espèces constitutives du blé tendre, cette espèce eurasiatique10 possède la distribution géographique la plus étendue: Europe (Ukraine), Asie de l’ouest (Afghanistan, Iran, Irak, Syrie, Turquie), Caucase (Fédération russe-Ciscaucasie, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie), Asie centrale tempérée (Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan, Asie tropicale (Inde : Jiammu et Kashmir ; Pakistan), Asie de l’est (Chine). Cette zone est un patchwork de sols et de climats fort constrastés, ce qui est très intéressant au niveau de la réponse génétique de l’espèce à ces environnements. L’égilope de Taush est aussi naturalisée aux USA sur les côtes est et ouest.

Distributions réciproques des sous-espèces strangulata et taushii au Proche-Moyen Orient – ©Ogbonnaya et al., 2005.

Deux sous-espèces sont connues11, Aegilops tauschii subsp. strangulata (Eig) Tzvelev et Aegilops tauschii subsp. Tauschii, ainsi que plusieurs variants12correspondant à des adaptations éco-géographiques. La sous-espèce strangulata, la plus proche du génome D du blé tendre au niveau moléculaire13, est présente dans deux aires géographiques séparées, la Transacaucasie (Arménie, Azerbaidjian) et dans le sud de la mer Caspienne en Iran ce qui a donné lieu à des controverses dans les années 1960-1990 quant au lieu d’apparition du blé tendre au Néolithique. Wang et al.14ont toutefois mis en évidence en Iran près de Ramsar des populations hybrides entre les deux sous-espèces et 4% du génome DD du blé tendre dériverait du pool génétique de la sous-espèce taushii.

Depuis d’autres travaux de marquage moléculaires ont été réalisés. Ils mettent en évidence que la région au sud de la Mer Caspienne constitue le centre d’origine et de diversification d’Aegilops taushii15 et aussi que très vraisemblablement le blé tendre y est apparu16. A cette époque, l’homme cultivait déjà dans la région  des champs d’amidonnier cultivé (Triticum dicoccon) de génome BBAA: c’est au sein de telles parcelles que voici 9 à 8000 an va s’y additionner par croisement spontané le génome DD de l’égilope de Taush natif de la région, via son pollen, pour arriver par polyploïdisation aux premiers blés hexaploïdes de génome BBAADD17. Talbert et al. ont montré par séquençage que la création des blés hexaploïdes s’est passée et conservée au moins à deux reprises18.

Phylogénie hyper-simplifiée des blés cultivésPhylogénie des blés vêtus (à droite) et nus (à gauche) avec datations expliquée par quelques gènes et mutations


Via d’autres flux de gènes et diverses mutations au fil du temps retenues ou non par nos ancêtres, le blé hexaploïde, né des amours persanes d’une céréale cultivée rustique tétraploïde avec ce blé sauvage diploïde, évoluera ensuite en les différentes formes vêtues de grand épeautre et nues de blé tendre19 que nous connaissons. L’égilope de Taush ayant ainsi apporté le génome DD chez les blés hexaploïdes, leur a simultanément conféré une plus grande résistance au froid, certaines caractéristiques morpho-physiologiques qui ont fait leurs succès sous diverses latitudes et aussi la capacité de leur farine à produire un gluten important, qui est à la base de l’appétence du pain. En fait, sans l’humble égilope de Taush, pas de blé tendre, pas de pain bien levé, pas non plus de civilisation indo-européenne, ou chinoise !

Et cette chère égilope, pourtant si réservée, si secrète, est depuis l’ère moderne de la sélection du blé tendre une ressource génétique à l’origine de progrès20 dans les variétés actuellement disponibles ou en cours de création : enrichissement de la biodiversité des blés par création de blés dit synthétiques en recombinant blés tétraploïdes et Aegilops taushii, tolérances à diverses maladies, tolérance à la sécheresse, tolérance à l’ozone, tolérance au stress azoté, accès à de nouvelles protéines de réserve du grain, génome séquencé en 2013, etc.

Comme l’écrivait Jean de La Fontaine dans sa fable « Le lion et le rat » (1668) :

« Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d’un plus petit que soi. »

Prendre soin des ressources génétiques in situ et ex situ de nos plantes cultivées pour préserver la sécurité alimentaire des générations de demain est un des devoirs majeurs de notre génération.

Alain Bonjean
Orcines, le x février 2021

Mots-clefs : Egilope de Taush, Aegilops taushii, Graminée, Poacée, blé sauvage, génome DD, blé tendre, Eurasie, gluten, pain, tolérance au froid, ressoure génétique, plante civilisatrice

1 – Le génome total du blé tendre est d’ailleurs près de cinq fois plus gros que celui de l’homme (espèce diploïde) : 15,5 milliards de paires de base pour le blé tendre ; 3,2 milliards de paires de base pour l’homme. Pour plus détails, lire : https://www.wheatgenome.org/About et International Wheat Genome Sequencing Consortium (IWGSC), Kanyuka, K. and King, R. (2018). Shifting the limits in wheat research and breeding using a fully annotated reference genome. Science – AAAS. 361 (6403), p. eaar7191. https://doi.org/10.1126/science.aar7191

2 – Ignaz Friedrich Taush (1793-1848), célèbre botaniste natif de Bohême, alors Autriche-Hongrie.

3 – Le nom du genre Aegilops est formé des mots grecs aïgos, la chèvre, et ops, l’œil, car la plante, selon le médecin antique Dioscoride, pouvait guérir des maladies oculaires des chèvres. Les Aegilops sont morphologiquement très distincts des Triticum, avec des glumes arrondies plutôt que carénées. Ils peuvent s’hybrider avec des espèces des genres Triticum, Secale, Dasypyrum et Elytrigia.
Si Aegilops taushii n’existe pas en France sauf en de rares jardins botaniques et sites de recherche, la Flore de France de l’Abbé Coste indique que notre pays recèle 7 espèces « cousines » : Ae. bicornis, Ae. cylindrica, Ae. macrochaeta, Ae. ovata, Ae. triarista, Ae. triuncialis et Ae. ventricosa.

4 – Précédemment aussi appelé Aegilops squarrosa auct., Patropyrum tauschii (Cosson) A. Löve; Triticum tauschii (Cosson) Schmalhausen : en anglais : Taush’s goatgrass, rough-spike hard grass : allemand : kurzgranniges Bartgras; chinois: 山羊草, shān yáng cǎo ; russe : эгилорс Тауша).

5 – Australian Centre for International Agricultural Research.

6http://beta.floranorthamerica.org/Aegilops_tauschii ;

7Yazhong Su, Mengwen Zou, Yumeng Zhu, Xue Han, Yuge Li, Dale Zhang & Suoping Li (2020). Analysis of population structure and origin in Aegilops tauschii Coss. from China through SNP markers. Genetic Resources and Crop Evolution 67, 926-934.

8 – H. Kihara (1944). Discovery of the DD analyser, one of the ancestors of Triticum vulgare (in Japanese). Agri. Horti. 19, 889-890.

9 – E.S. McFadden and E.R. Sears (1944). The artificial synthesis of Triticum spelta. Rec. Genet. Soc. Am. 13, 26-27 ; E.S. McFadden and E.R. Sears (1946). The origin of Triticum spelta and its free-threshing hexaploid relatives. J. Hered. 37, 81-89.

10http://gringlobal.iita.org/gringlobal/taxonomydetail.aspx?id=1550

11 – H. Kihara, K. Yamashita and M. Tanaka (1965). Morphological, physiological, geographical and cytological studies in Aegilops and Triticum collected in Pakistan, Afghanistan and Iran. In: Yamashita K (ed.) Cultivated Plants and their Relatives, Koei Printing, Japan, 1-118 ; S. Takumi et al. (2008). Two major lineages of Aegilops tauschii Coss. revealed by nuclear DNA variation analysis. Biology 1-3; Mohammad Jaffar Aghaei et al. (2008). Distribution and diversity of Aegilops tauschii in Iran. Genet Resour Crop Evol. 55, 341-349 ; F.C. Ogbonnaya, G.M. Halloran and E.S. Lagudah (2005). D genome of wheat – 60 years on from Kihara, Sears and McFadden. « Frontiers of Wheat Bioscience, Memorial Issue », Wheat Information Service 100, 205-220.

12 – Y. Matsuoka et al. (2008). Flowering Time Diversification and Dispersal in Central Eurasian Wild Wheat Aegilops tauschii Coss.: Genealogical and Ecological Framework. PLoS ONE 3(9): e3138. doi:10.1371/journal.pone.0003138 ;

A. Ju. Dudkinov (2011). Waxiness in Aegilops taushii : its occurrence in natural habitats of the species. Cereal Research Communication 39, 2, 283-288 ; M.S. Bazhenov et al. (2020). The Allelic Diversity of the Gibberellin Signaling Pathway Genes in Aegilops tauschii Coss. Plants 9, 1696; doi:10.3390/plants9121696 ;

13 – V. Jaaska (1978). NADP-dependent aromatic alcohol dehydrogenase in polyploid wheats and their relatives. On the origin and phylogeny of polyploid wheats. Theor. Appl. Genet. 53, 209-217 ; V. Jaaska (1980). Electrophoretic survey of seedling esterases in wheats in relation to their phylogeny. Theor. Appl. Genet. 56, 273-284 ; V. Jaaska (1981). Aspartate aminotransferase and alcohol dehydrogenase isozymes: Intraspecific differentiation in Aegilops tauschii and the origin of the D genome polyploids in the wheat group. Plant System. Evol. 137, 259-273 ; K. Nishikawa (1974). Alpha-amylase isozymes and phylogeny of hexaploid wheat. 851-855 in Proc. 4th Int. Wheat Genetics Symposium (G. Kimber, ed.). Columbia, Missouri, USA ; K. Nishikawa, Y. Furuta and T. Wada. (1980). Genetic studies on alpha-amylase isozymes in wheat. III. Intraspecific variation in Aegilops squarrosa and birthplace of hexaploid wheat. Jpn. J. Genet. 55,325-336.

14 – J. Wang, M.-C. Luo M‐C., Z. Chen, F.M. You, Y. Wei, Y. Zheng, J. Dvorak (2013). Aegilops tauschii single nucleotide polymorphisms shed light on the origins of wheat D‐genome genetic diversity and pinpoint the geographic origin of hexaploid wheat. New Phytologist 198, 925937.

15 – E.L. Lubbers, K.S. Gill KS, T.S. Cox, B.S. Gill (1991). Variation of molecular markers among geographically diverse accessions of Triticum tauschii. Genome 34, 354361.

16 – B.S. Gill, W.J. Raupp. (1987). Direct genetic transfers form Aegilops squarrosa L. to hexaploid wheat. Crop Science 27, 445450 ; Ibid 12 ; B.S. Gill (2013). SNPing Aegilops tauschii genetic diversity and the birthplace of bread wheat. New Phytologist 198, 3, 641-642.

17 – Moaine El Baidouri et al. (2017). Reconciling the evolutionary origin of bread wheat (Triticum aestivum). New Phytologist 213, 1477-1486 doi : 10.1111/nph.14113

18 – L.E. Talbert, L.Y. Smith and N.K. Blake (1998). More than one origin of hexaploid wheat is indicated by sequence comparison of low-copy DNA. Genome https://doi.org/10.1139/g98-037

19 – Jan Dvorak et al. (2012). The origin of spelt and free-threshing hexaploid wheat. Journal of Heridity 103, 3, 426-441 : Alain Bonjean (2016). The wheat Saga – the successful story of wheat and human interaction. In : A.P. Bonjean, W. J. Angus and Maarten Van Ginkel, ed. The World wheat Book : A History of Wheat Breeding, vol III, Lavoisier, Paris, 1-90. ; Hong Cheng et al. (2019). Frequent intra- and inter-species introgression shapes the landscape of genetic variation in bread wheat. Genome Biology 20, 136, https://doi.org/10.1186/s13059-019-1744-x ; Sylvain Glémin et al. (2019). Pervasive hybridizations in the history of wheat relatives. Sci. Adv. 5, 1-10 ;

20 – Bernard Rolland, Joseph Jahier, Gerard Branlard, Bermard Duperrier, Philippe Lonnet, Patrice Senellart, Eric Margalé, Axel Olivier (2014). Exploitation de la variabilité génétique d’Aegilops tauschii dans l’amélioration du blé tendre.Innovations Agronomiques, INRA, 35, 119-131. hal-01287160 ; Peng Qin et al. (2016). Genome-wide association study of drought-related resistance traits in Aegilops tauschii. Genetics and Molecular Biolgy 39, 3, 398-407 ; Aman Kumard et al. (2019). Potential of Aegilops sp. for Improvement of Grain Processing and Nutritional Quality in Wheat

(Triticum aestivum). Frontiers in Plant Science doi: 10.3389/fpls.2019.00308 ; Clare Brewster et al. (2019). Ozone Tolerance Found in Aegilops tauschii and Primary Synthetic Hexaploid Wheat. Plants 8, 195, doi:10.3390/plants8070195 ; Hafid Aberkane et al. (2020). Transferring diversity of goat grass to farmers’ fields through the development of synthetic hexaploid wheat. Food Security 12, 1017-1033 ; M. Kishii (2019). An update of recenr use of Aegilops species in wheat breeding. Front. Plant Sci. https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpls.2019.00585/full

Le perce-neige, « violette de la Chandeleur » !

Le perce-neige, « violette de la Chandeleur1 » (Galanthus2 nivalis L., 1753), modeste révolutionnaire, se regroupe en multitudes de grandes plaques pour se donner du courage et sonne de sa clochette la fin proche de la tyrannie de l’hiver. Cumulant une grande diversité d’appellations dans notre langue – chandeleur, clochette d’hiver, galant d’hiver, galanthe des neiges, galanthine, goutte-de-lait, leucoïon du printemps, treffeuille, violette blanche, violette de la Chandeleur, violier bulbeux, violier d’hiver3, c’est une amaryllidacée d’intérêt horticole comme les amaryllis, les jonquilles, les lis de mer ou les narcisses.

Deux stations françaises : Gambaiseuil (78) sous la neige ©MichelParis, TelaBotanica, 2013, et Dunières (43) ©Jean-JacquesHoudré, TelaBotanica, 2017.

Le perce-neige4 est une plante vivace glabre à petit bulbe ovoïde (1 cm). Elle mesure 10-25 cm. Les feuilles insérées par deux sont linéaires, larges de 4-8 mm, planes et carénées. Elle sont plus courtes que la tige cylindracéee. La fleur solitaire, sortant d’une spathe canaliculée, arquée, membraneuse aux bords, est hermaphrodite, blanche et pendante.

Le périanthe a une forme de clochette, à divisions libres, inégales, les 3 extérieures obovales-oblongues obtuses, un peu étalées, les 3 intérieures de moitié plus courtes, conniventes en cloche, obovales en coin, échancrées et tachées ou rayées de vert au sommet. Les étamines insérées sur un disque épigyne sont jaune-orangé, à filets très courts et à anthères dressées lancéolées-acuminées. Le stigmate est simple. La floraison (pollinisation entomogame) au léger parfum de miel a lieu de janvier à mars, plus ou moins simultanément à celle du noisetier, selon les stations et l’altitude. Le fruit est une capsule charnue à 3 loges qui contient en moyenne 6 graines (dissémination endozoochore des graines surtout par les fourmis). 

Détails de la fleur ©JacquesMaréchals, TelaBotanica 2013 et du fruit ©DominiqueRemaud,TelaBotanica, 2017.

Peu de temps après la dispersion des graines, soit de mi-mai à juin selon l’altitude et la météorologie, les parties aériennes fanent rapidement. Après une apparition d’environ cinq mois, le perce-neige qui est une géophyte disparaît de la surface mais subsiste, dans le sol, entre 12 et 15cm de profondeur, via son bulbe jusqu’au début de la prochaine saison.

Distribution européenne du perce-neige ©CITES Bulbs-KewGarden

C’est une espèce mellifère jouant chaque printemps un rôle dans la reprise d’activité des rûchers, plus intéressante pour sa production abondante de pollen jaune-orangé que par celle de son nectar7.

Cette plante contient des alcaloïdes toxiques particulièrement concentrés dans son bulbe qui peuvent provoquer des diarrhées, des hallucinations, voire des paralysies à forte dose8. Néanmoins, le perce-neige peut aussi être un remède. Ainsi, dans l’Odyssée d’Homère, la magicienne Circé fait boire à l’équipage d’Ulysse une boisson renfermant des graines de datura (Datura stramonium) qui les fait délirer et se croire transformés en pourceaux. Hermès apportant du perce-neige comme contre-poison à Ulysse permet au héros grec de sauver ses marins, ce qui se tient d’un point de vue biochimique : l’atropine, drogue du datura est anticholinergique et réduit les effets de l’acétylcholine qui joue le rôle de médiateur du système nerveux tandis que la galanthamine, principe actif du perce-neige, agit comme inhibiteur de l’acétylcholinestérase9.
Par ailleurs, il semble que les fleurs de perce-neige aient un temps été utilisées en Angleterre pour la préparation d’une boisson fermentée10, la fermentation détruisant ou limitant certainement leur nocivité.

Depuis le XXe siècle, la galanthamine a été utilisée en médecine dans le traitement des séquelles de la poliomyélite et de la maladie d’Alzheimer11. D’autres molécules, des agglutines, ont un effet antiviral et sont employées, entre autres, contre l’hépatite C et le VIH-112.

Dans la mythologie celte, il était une fois la fée du Printemp qui était un avatar de la très puissante Brigit13. Elle se piqua à un doigt en se battant avec le sylvain Hiver bardé de houx qui ne voulait pas lui céder la place et désirait garder les ours, les loirs et les écureuils en hibernation. Des gouttes de sang tombèrent sur la neige : elles la firent fondre et un perce-neige y poussa. Emu, l’Hiver laissa la place au Printemps. Selon une légende plus récente (renouveau du mythe ?), avec l’accord de Dieu, un ange aurait créé en sa bonté le perce-neige pour consoler Eve des rigueurs de l’hiver après qu’elle eut été chassée avec Adam du Paradis : il aurait soufflé sur un flocon de neige en le transformant en fleur, ouvrant le renouveau du cycle végétal.
Brigit, longtemps fêtée par les Celtes lors de la fête solaire d’Imbolc (1er -2 février), a été transformée en sainte Brigitte lors de la christianisation de l’Europe de l’ouest. La fête est simultanément devenue la Chandeleur, littéralement la fête des chandelles, et le perce-neige la « violette de la Chandeleur » d’où le titre de cet article. Dans certaines régions d’Angleterre, placer à la Chandeleur des bouquets de perce-neige dans un foyer le purifie et protège toujours ses habitants pour la saison à venir.
Dès le Moyen-Âge, la plante a été dédiée à la Vierge et souvent plantée dans les vergers et jardins des monastères. Elle symbolise le renouveau, la chasteté et l’espérance.

Reprenant ce symbolisme, l’acteur Lino Ventura (1919-1987) fut le fondateur avec sa femme de l’association Perce-Neige https://www.perce-neige.org/ – destinée à venir en aide aux personnes handicapées, devenue la fondation Perce-Neige en 2013.

N’hésitez pas à lui faire un don en ce début d’année 2021 !

Alain Bonjean
Orcines, le 1er février 2021

Mots-clefs : perce-neige, Galanthus nvivalis, amaryllidacée, plante à bulbe, géophyte, plante ornementale, plante mellifère, plante toxique, galanthamine, symbolisme, fondation Perce-Neige

1 – Premier vers du poème de Robert Desnos (1900-1945), Le Perce-neige, tiré de son recueil Chantefables et chantefleurs :
Violette de la Chandeleur,
Perce, perce, perce-neige,
Annonces-tu la Chandeleur,
Le soleil et son cortège
De chansons, de fruits, de fleurs ?
Perce, perce, perce-neige
À la Chandeleur.

2Galanthus du grec gàla pour lait et anthos pour fleur.

3 – Anglais : common snowdrop, snow-flower ; allemand : echtes schneeglöckchen, kleines schneeglöckchen, marzblumchen ; catalan : lliri de neu, vigla d’hivern ; espagnol : campanilla de invierno ; hollandais : gewoon sneeuwklockchen ; italien : bucaneve.

4https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-75144-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/99233

5 – On suppose que la sociabilité du perce-neige qui aime à vivre en grandes colonies participe à une meilleure attractivité des pollinisateurs à une époque où les températures les rendent encore rares.

6 – Chris Selby et al. (2005). Snowdrops : developing cost-effective production methods through studies of micropropagation, agronomy and bulb storage. HDC Project BOF 48. Horticultural Development Council 89 p.

7 – Elżbieta Weryszko-Chmielewska, Mirosława Chwil (2016). Flowering biology and structure of floral nectaries in Galanthus nivalis L. Acta Societatis Botanicorum Poloniae 85, 1, 3486. http://dx.doi.org/10.5586/asbp.3486

8 – J. Bruneton (2016). Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales (5e éd.). Lavoisier, 1488 p.. ; Strahil Berkov et al (2007). Alkaloids from Galanthus nivalis. Science Direct 68, 1791-1798.

9 – A. Plaitakis et R. C. Duvoisin (1983). Homer’s Moly Identified as Galanthus nivalis L.: Physiologic Antidote to Stramonium Poisoning. Clin. Neuropharmacol., 6, 1, 1 ; M.R. Lee (1999). The snowdrop (Galanthus nivalis) : from Odysseus to Alzheimer. Journal 29, 4, 17-21.

10 – F. Couplan (2009). Le régal végétal : plantes sauvages comestibles. Editions Ellebore, 528 p.

11 – L. Bézanger-Beauquesne (1980). Plantes médicinales des régions tempérées. Maloine, 439 p. ; J.-M. Morel (2008). Traité pratique de phytothérapie, Grancher, 620 p.

12 – T. K. Lim (2012). Edible Medicinal And Non-Medicinal Plants – Volume 2, Fruits. Springer, 1100 p. ; L. Izquierdo et al. (2016). Hepaptitis C virus resistance to carbohydrate-binding aagents. PLoS One 11, 2 : e0149064. doi: 10.1371/journal.pone.0149064 ; Lei Wu and Kin-ku Bao (2013). Anti-tumor and anti-viral activities of Galanthus nivalis agglutinin (GNA)-related Lectins. Glycoconjugate Journal 30, 269–279.

13 – Déesse Mère, nourricière, source de la lumière, de l’eau et de la vie des Celtes.