La Saga du soja !

Le soja est une légumineuse alimentaire en Chine et en Asie depuis des millénaires1, utilisée dans la préparation de mets variés (tofu, lait de soja, sauce soja, pâte de soja fermenté, nattō japonais, tempeh indonésien, soupe miso, etc.). En 1924, le soja apparaît pour la première fois dans les statistiques agricoles des Etats-Unis2 et jusqu’à la seconde guerre mondiale son statut est resté incertain en Amérique du Nord entre plante fourragère ou oléagineuse3. Selon la FAO, en 1950, le soja devenu un oléo-protéagineux, avec des graines contenant environ 20% d’huile et 40% de protéines, restait au niveau mondial une culture de second rang : on en cultivait 19,150 millions d’hectares, pour une récolte de 18,537 millions de tonnes, soit un rendement moyen de 0,968 tonne par hectare. Enrichissant le sol via sa symbiose avec une rhizobactérie, il est aujourd’hui la quatrième grande culture mondiale à grains après le maïs, le blé et le riz. En 2020/21, selon l’USDA, 127,6 millions d’hectares de soja en ont été ensemencés sur la planète pour une récolte estimée à 364,07 millions de tonnes, soit un rendement moyen de 2,853 tonnes par hectare. Une large part de ces surfaces, à peu près 72% d’entre elles, provenaient de semences transgéniques4.

Culture de soja, nord-ouest d’Harbin, Heilongiang, R.P. de Chine ©Alain Bonjean, 2010
Production mondiale, surfaces cultivées et rendement moyen de pour la période 1950- 2050 – Source : Earth Policy Institute, 1950-1963 ; USDA, 2010 ; Terzic et al, 2018

Comment expliquer ce succès agricole fulgurant en 70 ans et son impact, essentiellement indirect, dans l’alimentation humaine mondiale depuis la Seconde guerre mondiale ?

La domestication est-asiatique de l’espèce dédiée à l’alimentation humaine et sa diffusion régionale antique Le soja cultivé [Glycine max (L) Merr., 1917] est une plante annuelle de la famille des Légumineuses (Fabaceae) et du genre Glycine qui comprend deux sous-genres : Soja (Moench) F. J. Herm (2 espèces annuelles indigènes d’Asie de l’est) et Glycine Willd (26 espèces sauvages pérennes endémiques d’Australie)5. D’un point de vue botanique6, au niveau morphologique le soja cultivé présente à la germination une racine pivotante sur laquelle se développe ensuite un grand nombre de racines secondaires. Celles-ci établissent une relation symbiotique avec une bactérie fixatrice d’azote atmosphérique, Bradyrhizobium japonicum, via la formation de nodules racinaires. La partie aérienne de la plante, de 0,30 à 1,50 m selon les variétés et le milieu, arbore un port branchu, buissonnant déterminé, semi-déterminé ou indéterminé selon les cultivars. Elle possède quatre types de feuilles correspondant à des phases de son développement : les feuilles cotylédonaires, puis des feuilles simples, des feuilles pennées trifoliées, et enfin des paires de feuilles simples de 1 mm de long à la base de chaque branche latérale. La floraison apparait en clusters à partir de bourgeons axillaires. Les fleurs petites sont caractéristiques des Papillonacées avec des étamines hautes entourant le stigmate, assurant une autopollinisation à plus de 99%7. Chaque nœud floral porte de 1 à plus de 20 gousses de 4 à 7 cm de long, chaque gousse contenant 1-3 grains, voire rarement 4, sauf chez les plantes porteuses de l’allèle na, aux folioles étroites, qui ont une proportion plus élevée de gousses à 4 grains. La couleur des gousses à maturité varie de crème clair à brun plus ou moins nuancé de noir. Celle des graines est variable : jaune, rougeâtre, brune, noire, verte ou panachée, le hile et l’amande étant souvent de couleur différente du tégument du grain. Le nombre chromosomique du soja est 2n = 408. Son génome, issu d’allopolyploïdie et séquencé en 20109, a une taille de 1,10-1,15 Gb10. L’origine des premières cultures de soja touche à la préhistoire de la Chine, de la péninsule coréenne et du Japon, même si elle reste géographiquement et historiquement débattue dans son détail. Les traces connues les plus anciennes de collecte et de stockage de graines de soja sauvage proviennent à ce jour du site de Jiahu, situé dans la province du Henan en Chine, et sont datées entre 9000 et 7800 ans cal AP (calibrés avant le présent)11. Selon plusieurs études moléculaires réalisées durant la dernière décennie12, le soja cultivé proviendrait d’une simple origine de soja sauvage Glycine soja13 provenant du sud de la Chine. Le soja aurait ensuite été disséminé dans les régions nord de la Chine où durant cette seconde étape, des loci liés à la période de floraison et d’autres gènes auraient sélectionnés comme des adaptations environnementales formant de nouveaux groupes génotypiques. Le passage aux formes cultivées pourrait avoir pris 1000 à 2000 ans, voire plus. 

Comparaisons de gousses de soja sauvage et de soja cultivé issus de mon jardin de Pékin, Chine ©AlainBonjean, 2011

Au terme de cette évolution, le soja cultivé semble avoir perdu presque la moitié de la richesse allélique et de la diversité des nucléotides par rapport à son progéniteur sauvage. Selon un autre travail15, cette perte de diversité génétique se serait déroulée en deux étapes : elle aurait été de 37,5% durant les premières phases de domestication, puis de 8,3% dans les phases plus tardives et l’autogamie au sein du genre Glycine pourrait y avoir fortement contribué.

Aliment bénéfique pour la santé humaine, le soja a été considéré dès l’antiquité comme la plus noble des cinq plantes sacrées de Chine16 ; pour sécuriser l’alimentation des Chinois, chaque année, l’empereur de chaque dynastie « était supposé assumer l’héritage du « laboureur divin » Shennong (神農), à qui l’on prête l’invention de la houe, de l’araire et du champ, ainsi que de la culture des cinq aliments de base »17, et en premier lieu du soja notamment pour ses aspects bénéficiaires en rotation avec les autres cultures. Les courants de son expansion néolithique et antique en Asie à partir de son centre de domestication restent toutefois encore à préciser aujourd’hui.

Les deux mutations occidentales d’usages du soja Bien que les Occidentaux aient connu à partir de la fin du XVIe siècle les emplois variés du soja développés en Asie de l’Est et du Sud-Est en alimentation humaine et utilisé de la sauce soja dès le XVIIe siècle18, peu d’entre eux ont tenté de développer sa culture en alimentation humaine. L’Allemand Englebert Kaempfer (1651-1716)19 a initié ce mouvement en publiant en 1712 son livre Amoenitatum Exoticarum qui contenait les premières descriptions écrites occidentales de la plante de soja et de ses graines, accompagnées d’illustrations, ainsi que des recettes japonaises de production de miso et de shoyu faisant comprendre en Europe pour la première fois la relation entre soja et ces produits d’alimentation humaine. Friedrich J. Haberlandt (1826-1878), directeur de l’université de Vienne des ressources naturelles et des sciences de la vie durant l’empire austro-hongrois tenta pourtant d’en promouvoir la sélection et la culture à partir de 1873 et publia son ouvrage, Die Sojabohne (La fève de soja)20, l’année de son décès. 

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Gravure du soja potager d’Etampes Vilmorin-Andrieux ©Les plantes potagères. Description des principaux légumes des climats tempérés, livre publié par Vilmorin-Andrieux en 1883

En France, à partir de 1855, la distribution de graines par la Société d’Acclimatation21 permit divers essais et publications ; en 1880, le semencier Vilmorin & Andrieux qui s’intéressait au soja comme plante potagère introduisit dans son catalogue une variété cultivée en Autriche-Hongrie qui rendit facile la culture de l’espèce en France, mais lui préféra ensuite le pois et le haricot même si en 1892 A. Pailleux et D. Bois écrivaient encore dans leur livre, Le potager d’un curieux : « le Soya fournit un aliment très nourrissant pour l’homme… Un certain nombre des produits qui en sont tirés en Chine et au Japon, et qui entrent dans l’alimentation quotidienne de centaines de millions d’hommes, seront peut-être un jour acceptés en Europe. Le Soya est certainement l’une des plantes dont la culture mérite le plus d’être encouragée chez nous »22.Beaucoup en Europe trouvant alors aux essais de fabrication de produits du soja (lait, tofu, etc.) un goût trop marqué de pois cru, l’Europe rata alors l’introduction à grande échelle de produits issus du soja dans son régime alimentaire et, à l’instar d’Edmund von Blaskovics de l’Académie royale hongroise d’Altembourg classa le soja parmi les espèces fourragères utiles à l’alimentation du bétail ; ce dernier publia ultérieurement en 1880 à Vienne une brochure intitulée, Le Soja : de sa culture, de son emploi et de sa valeur comme fourrage23. Durant la période qui suivit, les Occidentaux ont par suite principalement valorisé cette espèce comme fourrage sur leurs territoires propres en Europe et en Amérique du Nord ainsi que dans ceux de leurs colonies – première mutation d’usage, dévalorisante de l’espèce, comme cela s’est souvent passé dans l’histoire quand une civilisation a agressivement « emprunté » des cultures à d’autres qu’elle dominait militairement24.Tableau d’introductions historiques tardives du soja hors de Chine liées aux Occidentaux

Continents

Pays

Dates

Références

Asie de l’Ouest

Turquie

1931

NC Soybean Producers Association, 2019. History of soybean. Blog NC SPA.

Afrique

Egypte

1857

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Europe

Allemagne

1794, K. Mönch

Shurtleff and Aoyagi, 201625

Angleterre

Vers 1790

Shurtleff and Aoyagi, 2007

Autriche

1873, F.J. Haberlandt

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

France

1740, puis 1779, jardin royal, Paris

Pailleux et Bois, 189226

Shurtleff and Aoyagi, 2007

Hollande

1737

Shurtleff and Aoyagi, 2007

Italie

1760, Turin

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Suède

1737, Linné

Shurtleff and Aoyagi, 2007

Amérique du Nord

USA

1765, Géorgie,

S. Bowen & J. Flint ; He. Yonge

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Canada

Vers 1855

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Amérique latine

Argentine

1882

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Brésil

1882

Shurtleff and Aoyagi, 200427

Mexique

1877

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Australie-Pacifique

Australie

1879

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Nouvelle-Zélande

1910

Shurtleff and Aoyagi, 200

Aux Etats-Unis29, bien que le soja ait été initialement introduit en 1765 dans la colonie britannique de Géorgie, ce n’est qu’à partir de 1851 que des semences de cette culture ont été distribuées plus au centre du pays dans l’Illinois et dans les états voisins. Dans les années 1870, le soja fut popularisé par les agriculteurs étasuniens comme fourrage pour le bétail, puis se développa en Caroline du nord où les étés chauds et humides lui étaient favorables. Vers 1900, le département US de l’agriculture réalisa des essais et encouragea les fermiers d’autres états américains à planter du soja en tant que fourragère. 

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George Washington Carver (1864-1943).En 1904, le fameux chimiste américain George Washington Carver30, travaillant de manière comparative sur une série de légumineuses découvrit la capacité du soja à enrichir les sols en azote et la richesse de ses graines en protéines et en huiles. Il encouragea les producteurs de coton du sud des Etats-Unis à adopter cette nouvelle culture ainsi que d’autres espèces (arachide, patate douce, etc.) dans leurs rotations faisant potentiellement du soja l’oléo-protéagineux que nous connaissons – seconde mutation d’usages à triple vocation : alimentation humaine (essentiellement l’huile), aliment du bétail (le tourteau riche en protéines) et diversification industrielle.L’amélioration des procédés de trituration-raffinage dans la première moitié du XXe siècle et le développement concomitant de la chimie organique permirent de transformer ce potentiel en réelles opportunités d’affaires. Ainsi, après la Première guerre mondiale, tout en important des graines de soja de Chine – alors premier producteur mondial de l’espèce, la société civile américaine devenant de plus en plus urbaine commença à développer ses propres productions d’huile et de tourteau de soja pour alimenter sa classe moyenne urbaine de plus en plus nombreuse avec un régime riche en graisses et en viandes, correspondant à ses nouveaux types de distribution et de restaurations (supermarchés, fast food, etc…). L’huile bénéficia dès lors aussi d’usages industriels. De plus, le tourteau après chauffage s’avéra à la fois plus appétent et plus digestible par les animaux.Expansion de la culture du soja sur la période 1924-2015 – Source : Kepler, 202031 

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Par suite dès 1945, alors qu’auparavant les USA importaient auparavant des graines de soja de Chine32 pour leur approvisionnement en huile, la sole de soja se développa sur le territoire américain en remontant du sud vers des zones plus septentrionales. Le soja qui était jusqu’alors cultivé en rotation principalement avec des céréales à paille, du coton, des pommes de terre fut accompagné au niveau agronomique dans cette expansion par un partenaire privilégié, le maïs alors devenu hybride33, lui apportant de l’azote résiduel et établissant un nouveau système de culture qui se mondialisera ensuite.La Seconde guerre mondiale offrit aussi au soja des possibilités de nouveaux débouchés dans l’industrie. L’émergence post-1960 du soft power alimentaire et industriel US s’appuyant sur des exportations de soja (et de maïs) Suite au second conflit mondial, selon les mots de Jacques Grall et Bertrand Roger Lévy34, « les Américains se mirent à cultiver eux-mêmes le soja pour subvenir à leurs besoins. Les progrès accomplis en peu d’années par les universités et les sélectionneurs américains permirent de mieux cultiver la plante et d’augmenter le rendement en huile, puis en protéines. Parallèlement, chercheurs et éleveurs maîtrisaient la production de volailles, poulets et dindes, tant par la mise au point de races et de souches que dans leur reproduction et leur nutrition. Grâce à la complémentarité maïs-soja ou blé fourrager-soja en dosages savamment étudiés, ce modèle alimentaire devint en quelques années, la clef de voûte de la production intensive des volailles, puis des porcs, non seulement aux Etats-Unis mais dans les pays développés, et par contrecoup, chez tous ceux qui peuvent et veulent améliorer leur niveau de vie. Ce modèle a franchi les océans et a conquis jusqu’aux pays arabes pour les poulets, et il continue de servir de point de mire à tous ceux qui aspirent au confort alimentaire35 ».L’Europe, qui avait pu se reconstruire après 1945 en s’appuyant sur le soutien du plan Marshall, vit rapidement son alimentation largement américanisée (émergence de la grande distribution, chaînes de restauration rapide, industries agroalimentaires…), notamment dans ses grands centres urbains. Pour redéployer et nourrir ses élevages tout en consommant de plus en plus de viande et de produits laitiers, elle dut importer de plus en plus de maïs et surtout de soja. L’Europe des années 1960 avait laissé son approvisionnement en oléagineux ouvert à ses anciennes colonies (arachide du Sénégal et huile de palme de Côte d’Ivoire et de Malaisie. Cela sera entériné au GATT en 1962 (Kennedy round). L’essor des industries d’alimentation animale entrainera une importation significative d’importation de graines de soja en provenance des Etats-Unis. L’embargo de 1972 sur les exportations de graines de soja américaines conduira la France et l’Europe à développer les productions de colza et de tournesol jusqu’aux accords de Blair House en 1991.Production de soja dans les principaux pays producteurs (1970-2017). Source36 : USDA NASS, 2017 ; CONAB 2017

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A partir de 1960-70, de multiples transferts de technologies agricoles et agroalimentaires US, ont eu lieu des USA vers l’Amérique du Sud, incluant les productions de soja et de maïs au travers de grands groupes semenciers US (Monsanto, Pioneer, Asgrow, Dekalb, etc.). Ceci notamment au Brésil dès 1960, puis à partir de 1970 en Argentine où les surfaces de soja ont cru rapidement37notamment à partir de l’année 2000 où la Chine importe 10 millions de tonnes de graines pour avoisiner aujourd’hui les 100 millions de tonnes C’est à partir de la campagne 2002/2003 que la production de l’ensemble Brésil /Argentine dépasse la production des USA.

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Champ de soja transgénique, Rio Grande do Sul, Brésil 2008 ©Tiago Fioreze ; production, importation et exportations de soja de Chine (en tonnes, 1978-2009) ©Schneider, 201138 

Cette évolution a été favorisée par la demande croissante de la Chine pour nourrir à son tour le développement de ses élevages lorsque ce pays décida du fait de l’élévation de son niveau de vie en zone urbanisée de consommer plus de produits animaux.

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Développement des surfaces cultivées avec des sojas tolérant au glyphosate aux USA, en Argentine et au Brésil entre 1997 et 2009, les pourcentages cités dans les boîtes de couleur correspondent à leur taux dans le soja total en 2009 – Source : Soy Stats 201039

Elle a été aussi fortement influencée dès la fin des années 1990 par l’utilisation de semences transgéniques d’abord résistante à un herbicide, inventées aux USA par quelques firmes souvent liées à l’agrochimie ou à la pharmacie, notamment par Monsanto40. Il est à souligner que l’emploi de ces technologies a accru de manière significative la déforestation surtout dans le Cerrado et partiellement en Amazonie, accru la concentration de terres, poussé à la monoculture en Amérique latine et abouti à un certain degré de transnationalisation de l’économie du soja. L’augmentation en cours des surfaces de soja génétiquement modifiés ayant deux caractères associés (tolérance aux herbicides + résistance aux insectes) devrait se poursuivre dans les années à venir. D’ores et déjà, un soja édité à haute teneur en acide oléique a aussi été commercialisé aux USA à compter de 2019 par la société Calyxt41, filiale de Cellectis42. Ceci donne à penser que, rapidement, les sojas génétiquement modifiés actuels seront sous peu accompagnés d’un fort développement de sojas édités (utilisation de la technologie CRISPR-Cas en particulier)43.Tous ces éléments ayant généré ces dernières décennies d’immenses profits pour les semenciers américains concernés, dans les années 2000 à 2015, suite à diverses fusions et acquisitions, trois groupes ont pris au niveau mondial des position fortement dominantes dans le matériel génétique élite soja et les biotechnologies liées Bayer (issu de la fusion Bayer-Monsanto), Corteva (ex Dow-Dupont) et à un moindre degré Syngenta (Syngenta + Chem China), ce qui qui marginalise au moins pour un temps leurs concurrents44.

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Flux mondiaux du commerce du soja en 2018 – Source Rabobank/Durison & Dodge45 

Toutefois, la Chine, qui était alors en train d’adopter à son tour le modèle alimentaire mixte avec plus de viande mais laissant une certaine place à une consommation végétaliste et aquacole, devenait en conséquence de plus en plus dépendante des USA et de l’Amérique du Sud, pour ses importations de soja (et de maïs). En 2014-2018, pour limiter cette menace géopolitique, la Chine a réagi en achetant consécutivement les traders Nidera46 et Noble47 bien implantés en Amérique latine, ainsi que les semenciers Syngenta48 et Nidera Seeds49. La création des nouvelles routes de la Soie50 et la forte implication chinoise dans les dépôts de brevets liés à l’édition de gènes51 suggèrent que demain la Chine pourrait participer activement à l’amélioration génétique du soja et à s’approvisionner sur des bassins de production de soja qu’elle pourrait développer à moyen-long terme dans des partenariats qu’elle établirait en Afrique ou en Eurasie. Les USA restent néanmoins par la puissance de leur agriculture un sélectionneur et un producteur de soja de premier rang dans le monde. Ils contrôlent aussi indirectement la filière soja en Amérique latine via leur génétique propriétaire et leurs brevets en biotechnologies. Par suite, le soja qui est devenu aujourd’hui la quatrième grande culture mondiale après le maïs, le blé et le riz, reste une production agricole majeure de leur géopolitique, en particulier dans leurs relations souvent tendues avec la Chine, voire avec l’Union européenne réduite à 2752, toujours frileuse sur l’emploi de nouvelles semences OGM ou considérées comme telles par ses propres membres.

Les contraintes et scenarii du futur Prédire l’avenir du soja dans une humanité de plus en plus urbanisée qui commence à peine à prendre en compte des conséquences à venir du changement climatique et à tenter de protéger l’environnement est loin d ’être simple.Globalement, le soja va-t-il être de plus en plus contesté dans les décennies à venir parce que certains considèrent de manière quelque peu simpliste que, comme le palmier à huile, il contribue à la déforestation de la planète. Sans nul doute par certains milieux, mais sur le fond, les demandes en huiles et en tourteaux continueront de croître : il est donc peu probable que ses surfaces mondiales régressent significativement. Nous aurions plutôt tendance à penser qu’elles vont continuer de s’accroître. De nouveaux bassins de production pourraient apparaître dans certaines régions du monde, certaines bénéficiant du réchauffement climatique et des progrès de la création variétale, élargissant de plus en plus la gamme des précocités : Afrique sub-saharienne, Sibérie, etc.Le soja va-t-il être chahuté ici ou là par l’apparition de nouveaux oléo-protéagineux ? Probablement pas pour deux raisons. D’une part, les marchés du colza/canola et du tournesol sont largement dominés et influencés par ceux du soja et de l’huile de palme qui a été favorisé par des soutiens de la Banque mondiale pour concurrencer l’offre de colza et de tournesol dont la teneur en huile des graines dépasse les 40%. D’autre part en protéagineux, même si certaines espèces comme le lupin des Andes (Lupinus mutabilis) ou le pois protéagineux (Pisum sativum) ont théoriquement un profil protéique capable de rivaliser avec celui du soja, leur niveau de productivité et les moyens financiers et scientifiques limités investis dans leur amélioration ne donnent pas à espérer qu’ils émergent à court-moyen terme.L’humanité, ou une part significative de l’humanité, va-t-elle changer drastiquement et durablement son type d’alimentation ? On peut sérieusement en douter puisque l’on constate dans les BRICS, que, dès que le niveau des habitants d’un pays s’élève, ils consomment de moins en moins de céréales et plus de produits animaux mais aussi de fruits et légumes.Le génome du soja a été séquencé pour la première fois fin 200853. Depuis, de nombreux gènes ont été identifiés par diverses équipes de chercheurs de par le monde qui codent pour des traits d’intérêts agronomiques, qualitatifs ou autres. L’utilisation des biotechnologies, notamment des nouvelles biotechnologies, doit permettre d’élargir encore la gamme déjà large des débouchés alimentaires et non alimentaires de l’espèce. Il existe là un vrai challenge entre les USA, leader historique du secteur, et la Chine, source historique de l’espèce, désormais bien implantée en Amérique latine à des latitudes voisines de celles de ses partenariats stratégiques africains et détentrice de nombreux brevets en édition génique.L’Union Européenne à 27 qui dispose de peu de germplasm élite propriétaire et freine depuis plus de trente ans l’emploi des biotechnologies peut-elle revenir dans la course avec un soja non génétiquement modifié, éventuellement édité en modifiants ses règlements ? Sans doute à l’échelle de quelques Etats soucieux de redevenir dans la durée moins dépendants d’importations étatsuniennes, brésiliennes ou argentines – au passage fortement génétiquement modifiées. Il s’avère donc douteux que l’Europe se relève de sa mauvaise évaluation de l’espèce au XIXe siècle et devienne un jour à son tour exportatrice de soja. Néanmoins, parce qu’ils ont fait l’expérience par le passé que le soja peut bien pousser sur leurs territoires, des pays européens dont la France pourraient profiter du soutien de leurs gouvernements et de l’attente de certains consommateurs – tendances fléxitariennes plus que végétariennes – pour initier de nouvelles filières soja sur des débouchés alimentation humaine bien tracés « du champ à la fourchette » et à valeur ajoutée attrayante. Le soja a surement une carte à jouer dans la tendance actuelle favorisant la substitution des protéines animales par des protéines végétales en offrant des produits beaucoup plus naturels que la viande artificielle dite de synthèse.

Alain Bonjean & Jean-Paul Jamet54, article 87 Orcines et Paris, 19 janvier 2022

Mots-clefs : Soja, Glycine max, Fabacée, légumineuse, fourragère, oléo-protéagineux, huile, tourteau, protéines, domestication, diffusion, Chine, Asie de l’est USA, Brésil, Argentine, Union Européenne, Afrique, alimentation humaine, alimentation du bétail, industrie, biotechnologies, édition de gènes

1 – Francesca Bray, Joseph Needham (1985). Science and civilization in China, vol. 6 Biology and biological technology, part II Agriculture. Caves Boos Ltd. Taiwan, 724 p.

2 – En 1929-1930, les Etats-Unis possédaient seulement 500 000 ha de soja, soja fourrager inclus. Cf. H. Gay (1935). La culture et les usages du soja (suite et fin). Revue de Botanique appliquée et d’agriculture coloniale 166, 447-453.

3 – J.P. Berlan, J.P. Bertrand, L. Lebas (1976). Eléments sur le développement du « complexe soja » américain dans le monde. Tiers-Monde 17, 66, 307-330.

4 – Estimations ISAAA. Essentiellement tolérance aux herbicides, même si l’association herbicides+résistances aux insectes augmente.

5 – T. Hymowitz and C.A. Newell (1981). Taxonomy of the genus Glycine, domestication and uses of soybean. Economic Botany 35, 272-288 ;

6 – H. Gay (1935). La culture et les usages du soja. Revue de Botanique appliquée et d’agriculture coloniale 165, 309-324 ; R.J. Singh (2017). Botany and cytogenetics of soybean. In : H.T. Nguyen, M.K. Bhattacharya (eds.), The soybean genome. Springer XII, 11-40.

7 – Cléistogamie fréquente.

8 – G.D. Karpechenko (1925). On the chromosomes of Phaseolinae. Bull. Appl. Bot. Genet. Plant Breed. Leningr. 14, 2, 143-148 (in Russian with English summary).

9 – N. Gill et al. (2009). Molecular and chromosomal evidence for allopolyploidy en soybean. Plant Physiology 151, 3, 1167-1174, J. Schmutz et al. (2010). Genome sequence of the palaeopolyploid soybean. Nature 463, 14, doi :10.1038/nature08670

10 – K. Arumuganathan, E. D. Earle (1991). Estimation of nuclear DNA content of plants by flow cytometry. Plant Mol. Biol. Rep. 9, 22-241.

11 – Z. Zhao (2004). Flotation, a paleobotanic method in field archaeology. Archaeology 3, 80-87.

12 – J. Guo et al. (2010). A single origin and moderate bottleneck during domestication of soybean (Glycine max): implications from microsatellites and nucleotide sequences. Annals of Botany 106, 505-514 ; E.J. Sedivy, F. Wu and Y. Hanzawa (2017). Soybean domestication : the origin, genetic architecture and molecular bases. New Phytologist 214, 539-553 ;

13 – M.Y. Kim et al. (2010). Whole-genome sequencing and intensive analysis of the undomesticated soybean (Glycine soja Sieb. and Zucc.) genome. Proceedings of the National Academy of Sciences 107, 51, 22032-22037.

14 – G.-A. Lee, G. W. Crawford, L. Liu, Y. Sasaki, X. Chen (2011). Archaeological soybean (Glycine max) in East Asia : Does size matter ? PLoS One 6, 11 : e26720. doi:10.1371/journal.pone.0026720

15 – S. Zhao, F. Zheng, W. He, H. Wu, and H.-M. Lam (2015). Impacts of nucleotide fixation during soybean domestication and improvement. B.M.C. Plant Biology 15, 1, 1-12.

16 – Avec le millet, le blé, le riz et le chanvre.

17 – J. Marx (2014). L’Empereur de Chine ouvrant le premier sillon : réception et exploitation politique de l’image dans la culture française du XVIIe siècle. National Central University of Bruxelles. Journal of Humanities 58, 1-48.

18 – La première description d’un soja par un Européen provient de Francesco Carletti, un navigateur florentin qui visita Nagasaki au Japon en 1597. Peu avant 1670, des Hollandais importèrent de la sauce soja en Europe, que Louis XIV leur acheta à partir de cette date. Cf. W. Shurtleff and A. Aoyagi (2007). History of Soy in Europe incl. Eastern Europe and the USSR (1597-Mid 1980s). Part I. Soyinfo Center on-line.

19 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). Englebert Kaempfer. Soyinfo Center on-line.

20 – F. Haberlandt (1878, rééd. 2008 from E. Von Krosigk). Die Sojabohne (en allemand). VDM Verlag Dr. Müller, 128 p.

21 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). The Society for Acclimatization, France. Soyinfo Center on-line.

22 – A. Pailleux et D. Bois (1892, rééd. 1993). Le potager d’un curieux. Jeanne-Laffitte, Marseille, 549.

23 – Edmund von Blaskovics (1880). Die Sojabohne. Etwas über deren Cultur, Verwendbarkeit und Wert als Futtemittel. Carl Gerold’s Sohn, Vienna, 24 p.

24 – Ainsi, après la conquête des empires mésoaméricains et andins, les Espagnols leurs imposèrent les cultures du blé et de l’orge, amorçant le déclin du maïs, domestiqué au Mexique, en nutrition humaine ; autre exemple : en Europe, après l’échange dit Colombien, on a longtemps cultivé des pommes de terre ou des topinambours comme aliments du bétail, avant de les introduire ensuite bien plus tard dans nos assiettes.

25 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2016). History of Soybeans and soyfoods in Germany (1712-2016), 2nd ed. W. Soyinfo Center on-line.

26 – A. Pailleux et D. Bois (1892, rééd. 1993). Le potager d’un curieux. Jeanne-Laffitte, Marseille, 541-545.

27 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). History of Soy in Latin America, page 1. Soyinfo Center on-line.

28 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). History of Soy in Oceania. Soyinfo Center on-line.

29 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). History of Soy in the United States, 1766-1900. Soyinfo Center on-line.

31 – J. Kepler (2020). Broadening and deepening : Soy expansions in a world – historical perspectives. Historia Ambiental Latinoamericana y Caribeña 10, 1, 244-277.

32 – La majorité des exportations chinoises provenaient de Mandchourie (nord-est de la Chine), région que les Japonais envahirent en 1931, ce qui avait déjà incité les Américains à produire eux-mêmes du soja. G. F. Deasy (1939). The Soya Bean in Manchuria. Economic Geography 15, 3, 303-10, https://doi.org/10.2307/141549 ; Kang Chao (1983). The Economic Development of Manchuria. Ann Arbor, University of Michigan Press, 44, https://doi.org/10.3998/mpub.19151

33 – R. L. Nielsen (2021). Historical Corn grain yiels in the US. Cornu News Network, https://www.agry.purdue.edu/ext/corn/news/timeless/yieldtrends.html

34 – Jacques Grall et Bertrand Roger Lévy (1985). La guerre des Semences. Quelles moissons, quelles sociétés ? Fayard, p. 152.

35 – A postériori, on peut noter que la dislocation de l’URSS et la fin de la guerre froide ont été plutôt favorables à la poursuite de l’américanisation de l’alimentation de l’humanité.

37 – A. J. Cattelan and A. D’ll’Agol (2017). The rapid soybean growth in Brazil. OCL 25, 1, 12 p., https://www.ocl-journal.org/articles/ocl/full_html/2018/01/ocl170039/ocl170039.html#R29 ; M.J. Haro Sly (2017). The Argentine portion of the soybean commodity chain. Palgrave Communications 3, 17095, https://www.nature.com/articles/palcomms201795

38 – M. Schneider (2011). Feeding China’s pigs : its implications for the environment, China’s smallholder farmers and food security. DOI:10.13140/RG.2.1.5132.4967

39 – D. E. Meyer, C. Cederberg (2010). Pesticide use and glyphosate-resistant weeds – a case study of Brazilian production. SIK Rapport Nr 809, 55 p.

40 – Le premier soja transgénique Roundup Ready (tolérance au glyphosate) a été commercialisé par Monsanto aux USA en 1994. Il a été introduit au Canada en 1995, au Japon et en Argentine en 1996, en Uruguay en 1997, au Brésil et au Mexique en 1998, puis en Afrique du Sud en 2001. Le premier soja développé par Monsanto, à la fois tolérant au glyphosate et résistant aux insectes (gène Bt), a été approuvé au Brésil en 2010.

42 – Groupe français de biopharmacie.

43 – Georges Freyssinet (2021). AFBV, communication personnelle.

44 – OECD (2018). Concentration in seed markets potential effects and policy responses. OECD Publishing, 236 p.

45 – M. Durisin & S. Dodge (2018). Why soybeans are at the heart of the US-China trade war ? Bloomberg July 5, 2018, https://www.bloomberg.com/graphics/2018-soybean-tariff/

51 – J. Cohen, N. Desai (2019). With its CRISPR revolution, China becomes a world leader in genome editing. Science, https://www.science.org/content/article/its-crispr-revolution-china-becomes-world-leader-genome-editing ; W. Zhou et al. (2020). A decade of CRISPR Gene Editing in China and Beyond : A scientometric landscape. Mary Ann Liebert, Inc., publishers 4, 3, http://doi.org/10.1089/crispr.2020.0148 ; https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02148307/document

52 – M. de Maria et al. (2020). Global Soybean Trade. The Geopolitics of a Bean. UK Research and Innovation Global Challenges Research Fund (UKRI GCRF) Trade, Development and the Environment Hub. 55 p. https://doi.org/10.34892/7yn1-k494

53 – J. Scmutz et al. (2010). Genome sequence of the palaeopolyploid soybean. Nature 463, 7278,178-83.

54 – Agronome et économiste. Ancien directeur des interprofessions d’oléo-protéagineux, puis laitière.

Incontournable origan !

Dans les collines sèches aux sols basiques d’origines sédimentaires ou volcaniques des Limagnes d’Auvergne, j’ai souvent ramassé en début d’été avec mes grands-parents et mes parents l’origan (Origanum1 vulgare L., 1753)2 qui y pousse spontanément. Ils l’appelaient aussi marjolaine vivace, thym des bergers ou thé rouge, et je continue d’en cueillir de temps à autre pour abonder ma cuisine autant que ma petite armoire d’herboristerie familiale. Cette dicotylédone appartient à la vaste famille des Lamiacées comme la menthe ou la mélisse. Elle comprend trois sous-espèces dans l’Hexagone : O. v. subsp. viridulum3, O. v. subsp. vulgare, et O. v. subsp. hirtum.

Touffe d’origan en fleur – Talus sous Chadrat (Puy-de-Dôme), 2017 -©AlainBonjean

Cette vivace mellifère4 se présente en touffes poilues de 40-80 cm. Elle porte des tiges rougeâtres dressées, rameuses aux feuilles pétiolées, ovales ou elliptiques, vaguement denticulées ou entières. La floraison a lieu en France de juillet à septembre. Les fleurs roses, subsessiles, en épis ovoïdes-subtétragones agglomérés au sommet des rameaux et formant une panicule. Leurs bractées sont larges, ovales-lancéolées, d’un rouge violet, dépassant le calice ; celui-ci tubuleux en cloche, à 13 nervures, à gorge barbue, à 5 dents presque égales. La corolle est bilabiée, à tube saillant, à lèvre supérieure dressée, plane, émarginée, l’inférieure étalée, trilobée, 4 étamines didynames, droites, divergentes dès la base avec des anthères à loges divergentes. Les carpelles sont ovoïdes et lisses. Fruit formé de 4 akènes.

Détails de la feuille, 2013 – ©TelaBotanica-HGoedu ; fleurs, 2013 © TelaBotanica-GSAlama

Sa distribution est large : Europe (Corse comprise), Asie non tropicale et Afrique septentrionale. Elle est fréquente dans les lieux incultes ensoleillés et secs : talus, pelouses, bords de haies, lisières de forêts, sous-bois clairs.

Aire de distribution du genre Origanum – Source : Ietswaart, 19805

Moyennement riche en huile essentielle principalement composée de thymol et de carvacrol (deux phénols)6, c’est une plante aromatique au parfum afréable caractéristique intermédiaire entre ceux du thym et de la menthe fraîche avec une note poivrée en plus, tonique et apéritive.

En cuisine, sa feuille ciselée, fraîche ou séchée7, seule ou associée au thym ou au basilic, parfois au fenouil, est un aromate souvent associé en fin de cuisson à la tomate cuite, aux pizzas, aux farces, aux marinades, aux plats de poissons ou aux grillades. La fleur peut s’utiliser de même ou en décoration des mets.
Les inflorescences peuvent aussi s’employer comme bouquets secs parfumés.

En pharmacopée8,l’origan est utilisé depuis des millénaire en Egypte et en Inde, où cette plante a même été considérée comme sacrée. C’est un antibiotique naturel ainsi qu’un antiparasitaire. Il stimule le système immunitaire et devient un allié de choix contre les maladies hivernales. On en fait traditionnellement dans la région Auvergne-Rhône-Alpes une tisane stimulante aux propriétés antiseptiques, antitussives et antioxydantes9, intéressante l’hiver contre les refroidissements, seule ou en mélange avec du romarin, des baies de cynorhodon et du miel ; elle possède aussi un léger effet sédatif qui améliore la qualité du sommeil et facilte la digestion.

Exemple de tisane d’origan – ©Sunday.fr

Champ d’origan de Provence – ©Spigol ; exemple d’huile essentielle – ©Naturactive

Il est à noter qu’à côté de l’origan sauvage, le marché de la feuille sèche (origan vert/herbe à pizza) et secondairement le marché des huiles essentielles ont recours à des cultivars sélectionnés sous formes de clones d’une autre sous-espèce européenne Origanum vulgare subsp. heracleoticum, plus riche en carvacrol.

Les producteurs disposent ainsi des cultures plus homogènes, plus productives, généralement conduites sous label bio. En Drôme, les rendements annuels sont de l’ordre de 30 kg/ha d’huile essentielle, selon les clones et les chémotypes retenus. Ceux en feuilles sèches sortie moissonneuses batteuses oscillent entre 600 et 1500 kg/ha en agriculture biologique. Les exploitants intéressés par ce type de production pourront apprendre plus de détails sur ces productions, y compris des notions de marges brutes, sur les liens : https://aura.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/Auvergne-Rhone-Alpes/AB_origan_2018.pdf ; https://occitanie.chambre-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/Occitanie/Productions_techniques/FT-Origan-IO-AB-web-2020.pdf

Alain Bonjean, 86e article,
Orcines, le 12 janvier 2022

Mots-clefs : Origanum vulgare, Lamiacée, vivace, mellifère, aromatique, médicinale, Eurasie, Afrique du Nord

1 – Ce genre comprend une trentaine d’espèces habitant l’Europe, l’Asie non tropicale et l’Afrique septentrionale ; son nom d’origine grecque signifie « qui rend la montagne riante ».

2 – Selon TelaBotanica, en Europe, l’espèce porte les noms suivants : allemand : Gewöhnficher Dast, Kostets, Perennirender, Wilder Majoran, Winter Marjoram, Wohlgemuthe ; anglais : common marjoram, perennial marjoram, wild marjoram ; catalan : orenga ; espagnol : orégano commun, organo ; hollandais : oreganana, wilde marjolein; italien : acciughero, angano, maggiorana selvatica, organo comune, regamo, rigano.

3 – En Auvergne, cette sous-espèce est présente dans les Monts du Cantal à Albepierre-Bredons et dans le bassin du Puy-en-Velay.

4https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=46407&type_nom=&nom=&onglet=synthese

5 – J.H.A Ietswaart (1980). Taxonomic Revision of the genus Origanum (Labiatae), Leiden Botanical Series, Vol 4, Leiden University Press, The Hague, Netherlands.

6 – Cette huile essentielle relaxante est employée en cosmétiques : crèmes de visage de nuit, crèmes de bien-être du corps.

7 – L’origan se sèche facilement. Son parfum se bonifie et devient même un peu plus épicé en quelques semaines.

8 – Chez les Grecs, cette plante symbolisait le bonheur et était offerte aux jeunes mariés. Selon la mythologie romaine, la Déesse Vénus aurait créé l’origan pour apaiser les blessures provenant des flèches de Cupidon, petit Dieu de l’amour.

9 – S. Bouhdid et al. (2012). Les huiles essentielles de l’origan compact et de la cannelle de Ceylan : pouvoir antibactérien et mécanisme d’action. Journal de Pharmacie Clinique 31, 3, 141-148.

Pour bien débuter l’année, adoptez la plante ZZ !

Ce blog né en mars 2019, peu avant l’arrivée de la pandémie dans nos vies, a pris de l’ampleur avec cette dernière, puisque nous je viens de mesurer que nous en arrivons à mon 85e article en ce début janvier 2022. Le Covid-19 nous incitant au rangement, parfois même à l’introspection, je suis tombé récemment sur des photos prises dans le bureau de Pékin d’où j’ai travaillé plusieurs années jusqu’en 2014.

Mon assistante Tina Sang y avait déposé une plante d’intérieur, 金钱树, en bonne pratiquante du feng shui1, végétation que j’appréciais beaucoup pour son vert émeraude, ses frondes au profil archaïque et son aspect vigoureux inspirant. N’ayant jusque-là pas abordé l’univers des plantes ornementales, je vous propose d’en faire mon premier article de 2022 : il s’agit du Zamioculcas zamiifolia (Lodd) Engl.2 que les professionnels de la décoration d’intérieur ont rebaptisé par facilité la « plante ZZ » !


Cette espèce monocotylédone que les Anglais nomment « emerald palm3 », « aroid palm4 », « fat boy5 », « arum fern6 », « Zanzibar gem7 » ou « eternity plant 8», appartient à la famille des Aracées (qui comprend de nombreuses autres ornementales et aussi quelques plantes alimentaires comme le taro géant des marais ou le konjac) et est la seule représentante connue à ce jour de son genre. Le ZZ9 est une plante vivace acaule à feuilles persistantes et à rhizome tubéreux souterrain. Il mesure de 0,3 à 1,1 m. Généralement toujours vert, il a la particularité de devenir caduc en cas de sécheresse et survivant grâce aux réserves en eau de son rhizome jusqu’à ce que les précipitations reprennent – ce qui, en intérieur, peut s’avérer très pratique si on oublie de l’arroser de temps à autre. Ses feuilles charnues, luisantes, épaisses et droites de 40-60 cm de long, rarement plus et ne dépassant pas 100 cm, portent 6 à 8 paires de folioles épaisses, luisantes, alternées et elliptiques de 5-15 cm de long. Elles contiennent plus de 90% d’eau.

©jardindeVavou

La floraison intervient de l’été au début de l’automne. Les fleurs sont rares, en parties cachées par la base des feuilles et mesurent 5-7, voire10 cm. Elles sont vert pâle, entourées de spathes vertes, puis brunâtres à maturité et se retournent alors vers le sol. A l’état naturel, les plantes ne sont pas auto-fertiles et sont pollinisées par des insectes.

Originaire d’Afrique de l’Est10 et en particulier de l’île de Zanzibar et de Tanzanie, le Zamioculcas pousse à l’état naturel dans des savanes sèches arborées et des forêts tropicales humides peu denses, sur des sols sableux, rocailleux et généralement bien exposés au soleil. Il est aussi présent au Mozambique, au Malawi et jusqu’à la province sud-africaine du Natal. Ce n’est pas une plante de désert, toutefois sa région d’origine connaît une période sèche assez longue mais aussi une saison des pluies très intenses. Au Malawi, il pousse même dans des forêts tropicales humides avec des taux d’humidité de 80% et des températures moyennes de 22-28°C.

Bien que connu des botanistes depuis le début du XIXe siècle, l’introduction de ZZ comme plante de jardinerie en Europe est relativement récente puisqu’elle daterait de 1996, date à laquelle des horticulteurs hollandais ont commencé à la multiplier sous serres à des fins commerciales à grande échelle11, puis à la sélectionner développant de nouveaux cultivars à feuilles brun foncé12 , d’autres nains13 et d’autres encore polyploïdes14. Le ZZ connaît depuis les années 2000 un succès rapide grâce à sa rusticité et sa forme compacte qui fait penser à un palmier mais sans l’inconvénient de la taille et l’aspect très graphique de ses feuilles. La croissance de la plante reste assez lente. Il lui faut éviter les températures inférieures à 10°C qui lui sont fatales et les attaques de cochenilles farineuses. En horticulture, la plante est multipliée par division des rhizomes ou par bouturage des feuilles.

Même si l’espèce entre dans la pharmacopée traditionnelle en Tanzanie et au Malawi15 et si un texte scientifique récent indique que la plante contient des substances antibactériennes16, certaines rumeurs sur Internet annoncent que le ZZ est toxique. Il est vrai qu’il contient de l’oxalate de calcium, mais on trouve aussi ces substances dans les carottes, l’épinard, le persil, le radis, etc. Pas de quoi s’inquiéter, surtout que comme ce n’est pas une plante alimentaire !

Par suite, n’hésitez pas à adopter sous nos latitudes le ZZ en pot comme plante d’intérieur17 puisqu’elle aime la chaleur et réprouve les excès d’eau !

Avant de clore cet article, je vous adresse à toutes et à tous mes meilleurs vœux pour 2022 en espérant qu’entre vaccinations et contaminations le Covid nous y laissera sous quelques semaines un peu en paix. Une année 2022 pleines de belles rencontres et de nouvelles plantes !

Alain Bonjean, 85e article,
Orcines, le 9 janvier 2022

Mots-clefs : Zamioculcas zamiifolia, Aracée, monocotylédone, plante d’intérieur, Afrique de l’est

1 – Dans leur pratique traditionnelle plurimillénaire qui a pour but d’harmoniser l’énergie environnementale d’un lieu de manière à favoriser le bien-être, la santé et la prospérité de ses occupant, les praticiens modernes du feng shui ont adopté la plante ZZ comme plante fortunée. Ils le placent dans le « coin de la richesse » de leurs pièces de vie pour apportre la fortune dans leur existence.

2 – Son nom générique dérive du genre Zamia (genre de Cycadales de la famille des Zamiacées), et de l’arabe qolqas (قلقاس, prononcé en arabe égyptien : [qolˈqæːs]), désignant le taro (Colocasia esculenta), plante alimentaire tropicale cultivée pour son tubercule. La référence au genre Zamia provient de la ressemblance avec les feuilles opposées de certaines espèces de ce genre de Cycadales présentant également des folioles vert sombre plus ou moins résistants à des stress hydriques dont la forme rappelle celles du « ZZ ». Cette ressemblance superficielle est répétée – amusette de botaniste, sans nul doute –dans l’épithète « zamiifolia » (à feuilles de Zamia).
Il a été décrit pour la première fois en 1829 par le Britannique Georges Loddiges (1784-1846) sous l’appellation de Caladium zamiifolium, puis muté en 1856 dans son nouveau genre Zamioculcas par le botaniste autrichien Henrich Wilhelm Schoot (1794-1865), avant d’être nommé en 1905 Zamioculcas zamiifolium par l’Allemand Adolf Engler (1844-1930).

3 – Palmier émeraude.

4 – Palmier aroïde.

5 – Gros lard.

6 – Fougère arum (même si ce n’est pas du tout une fougère)

7 – Joyau de Zanzibar.

8 – Plante d’éternité.

9https://www.ncbi.nlm.nih.gov/Taxonomy/Browser/wwwtax.cgi?id=78374 ; http://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Araceae/2944/Zamioculcas_zamiifolia ;

10http://www.exoticrainforest.com/Zamioculcas%20zamiifolia%20pc.html ; http://legacy.tropicos.org/Name/2104727

11https://www.petalrepublic.com/zz-plant-guide/ ; M. Blanchard and R. Lopez (2007). ZZ plant is an easy tough indoor use. GMPro, 1, 50-56 ; J. Chen and R.J. Henry. (2003). Tropical ornamental foliage plant. HorTechnology 13, 3,458-432

12https://www.ourhouseplants.com/plants/zzplant

13https://cjs.sljol.info/articles/abstract/10.4038/cjs.v49i2.7741/

14https://www.actahort.org/books/813/813_72.htm ; https://www.globethesis.com/?t=2143360242496981

15 – En Tanzanie, ZZ est employé dans le traitement de certaines inflammations et au Malawi pour soigner les maux d’oreille.

16 – S. Rattanasuk and T. Phiwthong (2021). A New Potential Source of Anti-pathogenic Bacterial Substances from Zamioculcas zamiifolia (Lodd.) Engl. Extracts. Pak. J. Biol. Sci. 24, 235-240.

17 – La plante se porte mieux avec une lumière claire et indirecte mais peut se contenter d’un endroit peu éclairé. Elle a besoin d’une atmosphère humide, d’arrosages suffisamment espacés pour laisser sécher la terre. Elle ne supporte pas l’excès d’arrosage. Pour plus détails, lire : https://www.nature-and-garden.com/gardening/zamioculcas.html

Le piment royal qui n’est pas une Solanée !

Comme nous serons bientôt plongés dans les Fêtes de fin d’année, je vous propose de clore l’an 2021 par un article sur une épice ancienne, presque oubliée : le piment royal (Myrica1 gale2 L., 1753) qui, malgré son nom, n’est pas une Solanée comme le piment commun (Capsicum annuum) et ses apparentées qui sont pour lui autant d’homonymes.
C’est un court arbuste de la petite famille des Myricacées de l’ordre des Fagales qui comprend environ 55 espèces3. En France, il porte une palette d’appellations très variées – gala odorant, lorette, myrte bâtard, myrte des marais, myrte du Brabant, piment aquatique, poivre du Brabant, romarin du nord, que nos cousins québécois enrichissent encore en le nommant joliment bois-sent-bon ou myrique baumier (allemand : Galestrauch ; Sumpfmyrte ; anglais : bay gale, bay myrtle, bog myrtle, Dutch myrtle, moor myrtle, sweet gale, sweetgale ; danois : mose-pors, porse ; espagnol : arrayan de los pantanos ; mirto de Brabante ; estonien : harilik porss, lutikarohi, murdid, soo kaerad, rabaumalad ; finnois : suomyrtti ; gaélique : rideag ; hollandais : gewone gagel ; italien : myrica ; lithuanien : pajurinis sotvaras ; norvégien : pors, post ; polonais : woskownica europejska ; portugais : alecrim-do-norte, samouco-de-brabante ; russe : voskovnik bolotny, datski mirt).

Buissons de piment royal – Biganos (Gironde) ©Telabotanica-DSautet, 2007 ; jeunes pousses – Bussac-Forêt (Charente-Maritime) ©Telabotanica-LRoubaudi, 2013

Les arbrisseaux et arbustes de piment royal4 ont un port touffu, arrondi, résineux et odorant de 0,5 à 2 m de hauteur pour 1 à 2 m de diamètre et drageonnent facilement. Leurs jeunes pousses sont anguleuses et pubescentes. leurs feuilles vert foncé mat, sont alternes, caduques, atténuées en court pétiole à la base, oblongues-elliptiques (2-5 cm), dentées dans le haut ou entières, uninervées, coriaces, glabres ou pubescentes, sans stipules.

Dans l’Hexagone, la floraison de cette espèce dioïque (sexes portés séparément par des plants femelles ou mâles) a lieu en avril-mai : les fleurs sont sans périanthe, solitaires à la base d’une écaille persistante, disposées en chatons dressés, cylindriques pu ovoïdes, sessiles, paraissant avant les feuilles ; on note selon les types, 4-5 étamines ou 2 styles courts, stigmatifères. La pollinisation est anémogame

Fleurs mâles et femelles de piment royal ©SivDomeij

La fructification a lieu entre juillet et septembre avec des fruits drupacés, ovoïdes, comprimés-résineux-poisseux, uniloculaires, monospermes et indéhiscents. Leur dissémination est anémochore et les graines sont connues pour leur grande longévité (nécessité de stratification en culture).

Fruits séchés – https://nativeapothicaire.com/products/fruit-du-myrique-baumier

De manière naturelle, le piment royal est une espèce indigène subarctique du nord et de l’ouest de l’Europe ainsi que d’Amérique du Nord et d’Asie extrême-orientale5 (voir carte de gauche ci-dessous en vert et zone rouge, distribution éteinte ; carte de droite précisant la distribution française) croissant sur des sols pauvres, détrempés, acides, des marais et des tourbières.

Ses racines hébergent des actinobactéries6 fixatrices de l’azote atmosphérique pour compenser la pauvreté de ces environnements en azote minéral.

Les graines et le feuillage du piment royal contiennent des composants aromatiques dont la senteur résineuse, sucrée, boisée et camphrée, rappelle celle des peupliers baumiers (Populus balsmifera, P. trichocarpa). Cette plante est spontanément consommée par les cervidés, les moutons, les chèvres, les bovins ainsi que par de nombreux papillons.

Historiquement7, l’appellation de piment royal provient du fait que les bouquets de mariages royaux devaient contenir son feuillage. Plus largement, cette espèce a longtemps été employée en parfumerie-cosmétiques8 et aussi comme épice : ses feuilles peuvent remplacer en cuisine celles du laurier-sauce et ses graines broyées au mortier parfumer poissons, viandes et desserts.
Les fleurs femelles étaient aussi employées en amorce lors de pêches en étangs ou en rivière en Allemagne, Belgique et Royaume-Uni.


Du Moyen-Âge au XVIe siècle, le piment royal faisait partie d’un mélange de plantes incluant aussi l’achillée millefeuille (Achillea millefolium) et le lédon des marais (Rhododendron tomentosum), appelé le « gruit » qui servait en Europe du Nord-Ouest à parfumer la bière avant le houblon9 – cette tradition se retrouve encore au Danemark dans la production de la « Gageleer » ou en Suède où le piment royal sert à parfumer le schnaps. Dans l’Encyclopédie de 1751 de Diderot et d’Alembert, un texte du médecin Gabriel-François Venel (1723-1775) nous apprend également que « les feuilles de cette plante, séchées, & ensuite infusées comme du thé, ont un goût […] qui n’est point désagréable. Les Flamands nomment cette plante « gagel » ; les gens de la campagne en mettent dans leurs paillasses pour écarter les punaises, mais il est à craindre que son odeur qui est très-forte, n’empêche de dormir ceux qui auroient recours à ce remède. On dit qu’en mettant cette plante dans de la bière, elle enivre très-promptement ; & que par-là, non-seulement elle ôte la raison, mais encore qu’elle rend insensés & furieux ceux qui en boivent »10. Les graines bouillies servaient aussi à préparer une teinture jaune pour teindre la laine11. L’écorce, riche en tanins, étaient usitées en tannage.

Au niveau de la pharmacopée12, le piment royal était réputé comme antiseptique respiratoire et stimulant, cordial, stomachique, hépatique. Il a aussi été utilisé comme traitement de la gonorrhée (feuilles), vermifuge (écorce séchée), produit abortif (feuilles) et pour repousser les piqûres d’insectes (feuilles, huile essentielle). Dans la tradition amérindienne, les tisanes de cet arbuste étaient sensées « favoriser le rêve lucide (lorsque la personne est consciente qu’elle est en train de rêver) 13».

Récemment, un projet a été lancé en Ecosse par la société Alliance Boots en relation avec The University of Highlands and Islands pour tenter de domestiquer cette espèce et de la cultiver pour en extraire l’huile essentielle utilisable dans les soins de l’acné et d’autres soins de la peau14, mais aussi comme base d’agent anti-cancéreux15. Par ailleurs, certains composés du feuillage de cette espèce pourraient permettre de développer des bio-herbicides, des bio-fongicides ou des répulsifs contre les moustiques16.

Bien que nous l’ayons quasiment oublié, le piment royal mériterait incontestablement d’être réexaminé à l’aune de nos besoins contemporains et peut-être cultivé dans certaines régions humides d’Europe où il est naturellement adapté !

Par ailleurs, comme nous nous trouvons déjà dans la semaine des longues nuits du solstice d’hiver et de Noël, permettez-moi par-delà les contraintes de la pandémie que nous continuons de vivre collectivement de vous adresser à toutes et à tous d’excellentes fêtes de fin d’année ainsi qu’à vos proches.

Bien fidèlement,

Alain Bonjean,
Orcines, le 20 décembre 2021.


Mots-clefs : Myrica gale, piment royal, Myricacées, Fagales, arbuste, Europe, Amérique du Nord, mycorhize, actinobactéries, plante fourragère, plante à parfum, plante aromatique, plante tinctoriale, épice, plante médicinale, tisanes, répulsif contre les insectes,

1 – Transcription du grec « myrtkê » qui désignait un tamaris africain selon P. Fournier (1949). Le livre des plantes médicinales et vénéneuses de France, tome III, Ed. Le chevalier, Paris, p.64.

2 – Ancien nom celte du piment royal d’après P. Fournier précité.

3https://stringfixer.com/fr/Myricaceae ; on trouve également dans ce genre, l’arbre à suif ou cirier (Myrica cerifera) au Canada et dans l’est des Etats-Unis dont le fruit est cireux, la fraise chinoise (Myrica rubra), en Chine, aux fruits comestibles, et Myrica esculenta, en Inde, qui y sert à faire des savons et des bougies.

4https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/109130/tab/sources ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=43387&type_nom=&nom=&onglet=description ; https://www.promessedefleurs.com/arbustes/arbustes-de-a-a-z/bois-sent-bon-myrica-gale.html

5https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:300581-2 ; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Myrica-gale-distribution-map.svg

6 – A. Moiroud (1996). Diversité et écologie des plantes actinorhiziennes. Acta Botanica Gallica 143, 7, 651-661.

7http://gernot-katzers-spice-pages.com/germ/Myri_gal.html

8 – En Europe de l’Ouest et du Nord, ces rameaux entraient dans la confection de bouquets mais aussi pour parfumer le linge. https://www.bcliving.ca/the-inconspicuous-sweet-gale

9 – K.E. Behre (1983). Plants and Ancient Man. Studies in Palaethnobotany. W. van Zeist and W. Capsarie ed. Rottredam, The Netherlands. 344 p. ; S. Verberg (2018). Medieval herbal ale : Gruit demystified. Medievalmeadandbeer.worldpress.com ; S. Verberg (2019). Medieval gruit beer reconstructed : New theories about old beverages. Poster presentation at Homebrew Con 2019.
Selon les régions et les brasseurs, ils ajoutaient souvent aussi de la résine de pin, du miel des aromates européens (anis, cerise, myrtille, genévrier, romarin, etc.) ou exotiques (cannelle, gingembre, muscade, etc.), voire des grains.

10https://www.wikit.wiki/blog/fr/Piment_royal

11https://books.google.fr/books?id=V1-Cg_DD0L4C&pg=PA477&lpg=PA477&dq=(Myrica+gale)+Sweet+Gale+Scotlande+Sweden&source=bl&ots=yQUNrBmFkl&sig=ACfU3U37ZhD1v1iJJPH6BX0A96NIdjQrDQ&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiN2oiBy_D0AhUSlhQKHZ-oDGo4HhDoAXoECAIQAQ#v=onepage&q=(Myrica%20gale)%20Sweet%20Gale%20Scotlande%20Sweden&f=false

12 – Ibid 1 ; http://dico-sciences-animales.cirad.fr/mobile/liste-mots.php?fiche=30951&def=piment+royal ; https://phytotheque.wordpress.com/2016/05/12/piment-royal-myrica-gale/

13https://www.beaucerc.com/sites/24519/realisations/PDZA/PFNL/Arbustes_Myrique_baumier(1).pdf

14 – Ibid 7 ; https://www.uhi.ac.uk/en/ ; P. Martin and X. Chang (2010). Developing sweet gale (Myrica gale) as a new crop for the cosmetic industry. Aspects of Applied Biology 101, 115-122 ; il est à souligner que l’huile essentielle, surtout riche en myrcène, limonène, alpha-phellandrène et 6-caryophyllène, est toxique et ne doit pas être employée en usage interne.

15 – M. Sylvestre et al. (2005). A chemical composition and anticancer activity of leaf essential oil of Myrica gale L. Phytomedicine 2, 4, 299-304.

16 – C. Bertrand, C. Prigent-Combaret (2012). Les alternatives aux pesticides. Biofutur 31, 330, 39-40 ; J. Popovici et al. (2011). An allelochemical from Myrica gale with strong phytotoxic activity against highly invasive Fallopia x bohemica taxa. Molecules, MDPI 16, 2323-2333

L’ers, un des plus anciens protéagineux !

L’année 2020 aura été en France une nouvelle période de promotion des protéagineux. Le présent nous offrant fréquemment des exemples de boucles temporelles sur des faits préexistants, l’idée d’évoquer ce protéagineux, plus cité à notre époque en archéologie qu’en agronomie ou sélection, m’est intuitivement advenue.

L’ers1 (Vicia ervilia (L.) Willd., 1802), cher aux cruciverbistes, encore parfois appelé erse, ervilier, ervilière, faux orobe, lentille bâtarde, lentille du Canada, vesce amère, vesce bâtarde, vesce blanche, vesce ervilia (allemand : Linsen-Wicke ; anglais : bitter vetch, blister betch, ervil ; arabe : kersannah, kersenna ; arménien : karsanna ; berbère : kiker ; catalan : erb ; espagnol : alcarceña, alcarraceña, alcaruna, alverja, ervilla, lenteja bastarda, yero, yeros ; hollandais : linzenwikke ; iranien : gavdaneh ; italien : mochi, veccia capogirlo, vecciola ; polonais : wyka soczewicowata ; portugais : gèro ; turc : kara burçak) appartient à la famille des Fabacées. C’est l’une des plantes compagnes de l’orge, des blés et du lin du centre d’origine d’agriculture du Proche-Orient au même titre que la fève, la lentille, le pois et le pois-chiche2. A la fin de la dernière ère glaciaire, son ancêtre sauvage faisait déjà partie de l’alimentation courante des populations de Néandertal et d’Homo sapiens sapiens chasseurs-cueilleurs vivant alors dans cette région de la planète3.
Pour les botanistes4, c’est une espèce « herbacée, ramifiée et glabrescente, à tiges dressées ou ascendantes, ramifiées, pouvant atteindre de 20 à 50 cm de haut, dont les racines forment un réseau dense. C’est une plante au port dressé, très ramifié, aux feuilles sans vrille ou avec une vrille simple, peu développée. Les feuilles, composées pennées, comptent de 4 à 20 paires de folioles mucronées, oblongues-linéaires, de 5 à 15 mm de long sur 1 à 4 mm de large, densément couvertes de poils apprimés. Elles portent à la base des stipules dentées, presque en forme de flèche. Les inflorescences, portées par un pédoncule plus court que les feuilles, sont composées de 1 à 4 fleurs. Les fleurs, de 6 à 12 mm, ont des sépales soudés en tube, dont les extrémités (dents), en forme d’arêtes, sont plus longues que le tube. La corolle est blanchâtre, rosâtre ou bleu pâle, parfois avec des stries violettes. Les gousses lomentacées (c’est-à-dire resserrées entre chaque graine), pendantes, de couleur jaune paille à maturité, mesurent de 15 à 30 mm de long sur 5 à 6 mm de large et comprennent 2 à 4 graines. Jusqu’à cinq gousses peuvent se développer à partir d’un même nœud. Celles-ci sont de couleur marron ou avec un motif noir en surface, angulaires (tétrahédriques) ou globuleuses, glabres et ont 5 à 6 mm de diamètre. On compte de 25 000 à 35 000 graines par kg ».

Hampe florale d’ers – ©Alchetron ; graines d’ers – ©CNPMAI

Cette légumineuse est diploïde (2n = 2x = 14) et autogame. Elle fleurit entre avril et juin. Ses graines, mûries en juillet, sont riches en protéines (au moins 24%) et contiennent aussi divers facteurs antinutritionnels, notamment des glucosides cyanogénétiques, de la canavanine et des inhibiteurs de la trypsine5, la protégeant de divers prédateurs. Il faut les tremper quelques jours dans l’eau avant utilisation, puis les faire bouillir et renouveler l’eau de cuisson plusieurs fois pour enlever leur amertume, le produit final ayant une saveur agréable proche de celle de la noisette6.

L’ers est distribué à l’état sauvage en Anatolie, en Arménie, dans le nord de l’Irak, avec une extension de cette aire principale au sud le long des montagnes de l’Anti-Liban, y compris le mont Hermon et le Djebel el-Druze, en Syrie, au Liban et en Jordanie, jusque vers 1100 m ; dans la mesure où y trouve la plus grande diversité, cette zone apparaît comme le centre d’origine de l’espèce.
On trouve également entre 800 et 2000 m  des formes adventices ou férales de l’ers7 sur le pourtour méditerranéen, en Europe et du Caucase au Kazakhstan et à l’Afghanistan ainsi que dans quelques autres spots des terres émergées.

Distribution contemporaine de l’ers – source : https://www.gbif.org/species/2974887

L’ensemble de ces types sauvages se caractérisent par une croissance à partir d’une rosette et par leurs gousses déhiscentes, trait contrôlé par deux gènes dominants.

Des restes archéologiques très anciens d’ers ont été trouvés au Levant entre les XIVe et Xe millénaires av. J.-C.8, mais ils proviennent probablement de plantes sauvages ou de protocultures – la domestication ayant principalement joué sur l’indéhiscence des gousses, la taille légèrement plus grosse des graines et la composition chimique des grains9.

Localisation et datation de divers sites archéologiques contenant de l’ers au Proche-Orient et en Europe – ©Mikić et al, 2015

Les spécialistes considèrent aujourd’hui que sa domestication a eu lieu en Anatolie autour de 7000 ans av. J.-C.10. Sa culture s’est ensuite répandue en Asie centrale et dans le Bassin méditerranéen où elle apparut en Grèce et en Bulgarie à la fin du Néolithique.

Consommé par l’homme durant la Préhistoire, l’ers ne l’a plus guère été depuis l’époque romaine et, quand ce fut le cas, c’était lors de famine ou de disette – ainsi, on sait par ses écrits que Bernard de Clairvaux servit du pain d’ers à ses moines entre 1124 et 1126 et l’écrivaine Maguelonne Toussaint-Samat a signalé que l’espèce réapparut ponctuellement au marché noir dans le sud de la France durant la Seconde guerre mondiale11. En dépit de ces faits ponctuels avérés, l’ers fut avant tout employé durant la période historique comme aliment des ovicapridés, des mules et des bovins. Il est à noter également que Pline l’Ancien lui attribuait des vertus médicinales ainsi que d’autres médecins antiques12. Au Maroc, où la farine a servi « sous forme de purée » à l’alimentation humaine en période de disette dans le Rif, les Jbala et le Gharb, la pharmacopée traditionnelle l’utilise toujours « mélangée à de l’huile et du vinaigre »… « pour faire des cataplasmes et des topiques sur les morsures et les plaies. On l’emploie aussi, par voie orale, mélangée à de l’huile d’olive, contre la toux »13.

De nos jours, sa culture reste maintenue sur de petites surfaces essentiellement en Turquie, Maroc et Espagne, principalement comme fourrage en vert ou en grains pour les moutons (rendement moyen de 300 à 800 kg/ha, pouvant aller avec des variétés modernes à 3000 kg/ha). Outre les gains de productivité, la résistance à l’orobanche14 et aux pucerons noirs sont considérés les besoins les plus importants d’amélioration de cette culture.

Etant une espèce adaptée à des conditions méditerranéennes semi-arides à arides et sa diversité génétique étant assez large (par exemple, certains génotypes ont une teneur en protéines de 30%15), l’ers pourrait certainement constituer demain un axe de recherche porteur pour un centre d’investigations agro-climatiques situé dans le sud de l’Union européenne d’autant qu’un certain nombres de travaux récents en font une source de composants alimentaires humains et animaux de grande valeur ainsi que de composants fonctionnels16.

Alain Bonjean,
Orcines, le 14 décembre 2021.


Mots-clefs : Vicia ervilia, ers, vesce amère, Fabacée, légumineuse, centre d’origine d’agriculture du Proche-Orient, facteurs antinutritionnels, culture relictuelle, alimentation humaine, alimentation du bétail, fourrage, grain sec, plante médicinale, Espagne, Maroc, Turquie

1 – Emprunt à l’ancien provençal ers (1150), tiré du latin ervus de même sens.

2 – D. Zohary, M. Hopff (1973). Domestication of Pulses in the Old World: Legumes were companions of wheat and barley when agriculture began in the Near East. Science 82, 4115, 887-894,

3 – A.Miki, A. Medovi, Z. Jovanovi and N. Stanislavjevi (2015). A note on the earliest distribution, cultivation and genetic changes in bitter seeds (Vicia ervilia) in ancient Europe. Geography DOI: 10.2298/GENSR1501001M ; E. Lev, M. Kislev & O. Bar-Yosef (2005). Mousterial vegetal food in Keba Cave. Mt. Carmel. Journal ofArchaeological Science 32, 475-484.

4https://science.mnhn.fr/institution/mnhn/collection/p/item/p03032231?lang=fr_FR ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&module=fiche&action=fiche&num_nom=71581&onglet=synthese ;

5 -J. Vioque et al. (2020). Characterization of Vicia ervilia (bitter vetch) seed proteins, free amino acids and polyphenols. Journal of Food Biochemistry, https://doi.org/10.1111/jfbc.13271, https://digital.csic.es/bitstream/10261/212619/1/PostP_2020_JFB_e13271.pdf

6 – FAO (1994). Cultures marginalisées : 1492, une autre perspective. FAO, collection Productions végétales et protection des plantes, 26, 378 p. ; https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/jfbc.13271 ; D. Enneking & N. F. Miller (2014). Bitter Vetch (Vicia ervilia) Ancient Medicinal Crop and Farmers’ Favorite for Feeding Livestock. IN: Paul E. Minnis (ed.), New Lifes for Ancient and Extinct Crops, University of Arizona Press, 254-268.

7http://temperate.theferns.info/plant/Vicia+ervilia ; https://www.gbif.org/species/2974887

8 – G.C Hillman (1975). The plant remains from Tell Abu Hureyra: a preliminary report. The excavation of

Tell Abu Hureyra in Syria: a preliminary report.AMT Proceedings of the Prehistoric Society 41, 70-73 ; G.C. Hillman, S.M. Colledge & D.R. Harris (1989). Plant-food economy during the Epipalaeolithic period at Tell Abu Hureyra, Syria: dietary diversity, seasonality, and modes of exploitation. In : Harris D.R. & Hillman G.C. (Ed.) Foraging and Farming. London, Unwin Hyman, 240-268 ; W. Van Zeist & J.A.H. Bakker-Heers (1986). Archaeobotanical studies in the Levant 2-Neolithic and Halaf levels at Ras Sharma. Palaeohistoria 26, 151-170.

9 – G. Ladizinsky, H. Van OSS (1984). Genetic relationships between wild and cultivated Vicia ervilia (L.). Willd. Botanical Journal of the Linnean Society 89, 2, 97-100.

10 – Ibid 9.

11https://britishwildlife.fandom.com/wiki/Bitter_vetch

12 – N.F. Miller & D. Enneking (2014). Bitter vetch (Vicia ervilia), Ancient medicinal crop and frmers’ favorite for feeding livestock. In : Paul E. Minnis, ed. New lives fror ancient and extinct crops. The University of Arizona Press, 9, 254-268.

13 – J. Belhakhdar (1997). La pharmacopée marocaine traditionnelle. Ibis Press, p. 321

14 – C.I. Gonzalez-Verdejo et al. (2020). Identification of Vicia ervilia Germplasm Resistant to Orobanche crenata. Plants 9, 1568, doi:10.3390/plants9111568

15https://search.emarefa.net/en/detail/BIM-780494-selection-for-high-yield-and-quality-related-traits-in-bitte

16 – Ibid 5 ; https://agris.fao.org/agris-search/search.do?recordID=IR2011009033 ; http://ijas.iaurasht.ac.ir/article_513491.html ; https://www.aniara.com/PROD/a05-0114-50.html ; https://www.internationalegg.com/app/uploads/2010/08/Mohammadi_-_2009_1.pdf ; https://horizonepublishing.com/journals/index.php/PST/article/view/563 ; https://www.cabdirect.org/cabdirect/abstract/20103120797 ; http://www.idosi.org/gv/GV7(4)11/17.pdf ; https://libres.uncg.edu/ir/uncg/f/K_Gruber_Use_2009.pdf ; https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/0377840194901651 ;

Sortie du livre, « Le tour d’Europe des dynamiques agricoles » !

Bonjour à Toutes et à Tous,

Deux mois après l’édition de « L’homme et le grain », ouvrage d’anthropologie réalisé avec Benoît Vermander (https://leschroniquesduvegetal.wordpress.com/2021/10/11/sortie-imminente-du-livre-lhomme-et-le-grain-une-histoire-civilisationnelle-des-cereales/) autour des céréales, j’ai le plaisir en compagnie de mon complice Christophe Dequidt de vous annoncer l’édition d’un nouveau livre très différent, « Le tour d’Europe des dynamiques agricoles », aimablement préfacé par Michel Barnier, Ministre de l’Agriculture (2007-2009), et introduit par Christiane Lambert, présidente du Comité des Organisations Professionnelles Agricoles, chez les éditions Campagne & Compagnie du groupe La France Agricole.


« Le tour d’Europe des dynamiques agricoles » regroupe de manière très illustrée des récits de visites d’exploitations agricoles réalisés dernièrement par Christophe et Sylvie Dequidt dans 18 pays de l’Union européenne qui constituent, en ces temps de pandémie, autant d’opportunités de mesurer la diversité et la richesse actuelles des productions végétales et animales de notre sous-continent – à la fois marché commun régional et puissance d’exportations vertueuses vers le reste du monde.

Il analyse pour tous nos contemporains les enjeux d’alimentation, de santé et d’environnement déjà pris en compte par la majorité des agriculteurs européens et les défis qui restent les leurs dans un contexte de plus en plus urbanisé et normatif, sachant que redonner le goût et l’envie de devenir agriculteur n’est sans doute pas le moindre pour préparer les jeunes générations de notre civilisation aux challenges de demain.

« Le tour d’Europe des dynamiques agricoles » comprend aussi des scénarios d’évolution de notre secteur agricole et agro-industriel d’ici 2950 : cet exercice prospectif, volontariste et à la marge caricatural, a pour objet de pousser le lecteur dans la profondeur de ses propres réflexions pour l’amener à devenir un acteur de la construction d’une « Union Européenne politique, sociale, médicale, économique et environnementale, capable avec son agriculture de répondre à deux défis majeurs : nourrir sa population et répondre aux défis environnementaux et climatiques ».

Pour en savoir plus sur « Le tour d’Europe des dynamiques agricoles » , cliquez sur le lien :

https://www.editions-france-agricole.fr/site/gfaed/BEAUX-LIVRES__gfaed.4464.43137__/fr/boutique/produit.html

Bonne lecture,

Alain Bonjean,
Orcines, le 6 décembre 2021.


Mots-clefs : Union Européenne à 27, agriculture, politique agricole commune, exploitations agricoles, contraintes structurelles, agriculteurs, alimentation, autosuffisance alimentaire, commerce international, géopolitique, gaspillage, défis nouveaux débouchés, , intérêts européens, prospective, Christophe et Sylvie Dequidt

Lumières sur les origines et la diffusion de la fève/féverole !

La fève (Vicia faba L., 1753) à grosses graines riches en protéines1 et en amidon est une plante herbacée annuelle bien connue comme légume frais ou sec de la famille des Fabacées. Cette légumineuse, dite aussi féverole2 lorsqu’elle produit de plus petites graines destinées au bétail est diploïde (2n = 2x =12 ; génome 1C = 13,3 pg) et développe une symbiose sur son système racinaire pivotant avec des bactéries fixatrices d’azote (Rhizobium).

Culture de féverole et détail de la fleur ©FStoddard


C’est une plante3 dressée, relativement rigide et droite qui peut atteindre 120 cm ou plus si elle reçoit suffisamment de précipitations ou d’irrigation. Sa tige est de section carrée, les angles sont mis en relief par une proéminence issue de la base des feuilles qui se prolonge vers le bas. Au niveau des premiers nœuds à proximité du sol, la plante peut former des pousses latérales. Les feuilles vert glauque ou grisâtres et pruineuses, alternes sont paripennées, sauf les deux qui suivent directement les cotylédons, avec deux larges stipules. Les plus grandes feuilles caulinaires d’une plante peuvent présenter jusqu’à 4-5 paires de folioles. La pointe de la feuille pennée se termine par un prolongement caractéristique. Des stipules, quelquefois nommées oreillettes, se trouvent de part et d’autre du point d’insertion de chaque feuille pennée ; ils se démarquent par une tache sombre correspondant à un nectaire où les fourmis se nourrissent du nectar sécrété par la plante. C’est une plante à floraison précoce, partiellement allogame (19 à 79%) attirant abeilles et bourdons ainsi que d’autres pollinisateurs. Les fleurs subsessiles, généralement blanches, parfois orangées, aux corolles typiques des Papilionacées, sont grandes (20 à 40 mm de long) et se distinguent fréquemment par des taches noires, voire rougeâtres à mauves, à la base des pétales latéraux, due à une concentration de pigments. Elles apparaissent soit isolées, soit groupées, par cinq à huit, en racème naissant de l’aisselle des feuilles supérieures. Les fruits sont des gousses robustes et épaisses de 5-30 cm de long pour 2-3 cm de large contenant des graines réniformes oblongues de taille variables (poids de 0,3 à 2,5 g pour 8 à 30 mm de long) pouvant contenir des facteurs antinutritionnels parfois dangereux (tyramine, viacine, etc.) pour des individus prédisposés4.

Détails des gousses et des fèves décortiquées


Fèves dans des sites préhistoriques du Proche-Orient : a) carte de tous les sites néolithiques connus où
Vicia faba a été retrouvée ; b) carte détaillée des 2 sites récemment découverts par V. caracuta et al.

L’espèce a très longtemps été connue uniquement comme plante cultivée et très peu était connu sur ses origines. Des découvertes récentes de fèves carbonisées provenant de trois sites néolithiques de Basse-Galilée5, dans le sud du Levant, et d’un autre à El-Wad, Mt. Carmel6 près d’Haifa, offrent de nouvelles perspectives sur l’histoire ancienne de cette espèce même si son progéniteur reste incertain, voire peut-être éteint7. Les mesures biométriques et les datations au carbone 13 ont permis de dater les graines découvertes en ces lieux respectivement aux alentours de 10 200 AP (avant le présent) et de 14 000 AP. La grande quantité de graines trouvées dans les sites adjacents ne peut avoir été obtenue que par le semis de graines non dormantes : elle suggère que la domestication de la fève y aurait débuté dès le XIe millénaire AP et se serait poursuivie durant le Xe millénaire en raison de la capacité des agriculteurs de cette période à sélectionner des semences capables de germer en conditions relativement sèches.

A partir du Proche-Orient8, on suppose que l’espèce a été diffusée très tôt par différents groupes humains en Europe, en Afrique et en Asie centrale sans que les dates des différente vagues successives puissent toutes être précisées. L’Ethiopie et l’Afghanistan apparaissent aussi comme des centres de diversité secondaire de l’espèce.
On pense toutefois savoir que :
– l’espèce était présente en Chine du sud voici 4000-5000 ans, venue par l’Inde via le Yunnan ou par mer, et en Chine du nord, sans doute introduite par les Routes de la Soie, voici 2100 ans9, en Egypte pharaonique il y a 3000 ans10, puis chez les Hébreux à l’époque biblique11 ;
– la fève a été trouvée dans divers sites de l’Âge de Bronze au Portugal, en Espagne, dans le nord de l’Italie, en Suisse, en Grèce et au Moyen-Orient12 ; seule la présence de la féverole à petites graines (V. faba ssp. minor) est alors attestée.

– la fève à grosses graines n’apparut qu’assez tardivement, vraisemblablement qu’après l’ère romaine. Dans l’édit Capitulare de villis de Charlemagne, la fève à grosses graines est mentionnée sous la désignation « fabas majore s»13.
– la fève a été introduite en Amérique du sud lors de l’échange dit colombien, aux USA et au Canada au XVIIe et plus récemment en Australie (1788)14.

Surfaces et productions mondiales de fèves de 1961 à 2017 et importance relative des 10 premiers producteurs mondiaux 2017. Source : FAO, 2019

De nos jours, l’espèce reste cultivée dans nombre de régions tempérées et subtropicales de la planète. Elle est même présente en altitude dans les régions tropicales à équatoriales15 et se situe au 5e rang mondial des protéagineux. Il n’est pas certain que le réchauffement climatique favorise son avenir.

Alain Bonjean
Orcines, le 20 Novembre 2021

Mots-clefs : fève, fèverole, Vicia faba, Fabacée, légumineuse, protéagineux, plante alimentaire, légume frais, légume sec, domestication, sud du Proche-Orient, diffusion

1 – Entre 20 et 30% dans les graines.

2 – Quelques autres noms européens – Ackerbohne (Allemagne, Autriche), bob obecny (République tchèque), broad bean, faba bean, field bean, horse bean, (Royaume-Uni), favetta (Italie), haba (Espagne), hestebønne (Danemark), põlduba (Estonie), favera (Portugal), boby kurmouvje (ex-URSS) et autres – bakela (Ethiopie), ful masri (Soudan), yeshil bakla (Turquie), kala matar, bakala (Inde), gourgane (Québec), etc.

3https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/129171 ; https://uses.plantnet-project.org/fr/Vicia_faba ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=77531&type_nom=&nom=&onglet=synthese

4 – Voir le point 10.

5 – V. Caracuta et al. (2015). The onset of faba bean farming in the Southern Levant. Scientific Reports 5, 14970, DOI : 10.318/srep14730

6 – A. Rottenberg (2020). The origin of Vicia faba (Fabaceae): a quest of five decades. — Fl. Medit. 30, 365-368.

7 – On ne connaît pas la forme primitive de V. faba, mais plusieurs chercheurs s’accordent pour reconnaître dans V. faba ssp. paucijuga une forme ancestrale par rapport aux représentants du groupe eu-faba dont la sous-espèce V. faba ssp. major serait la forme la plus évoluée. Voir notamment : J. Le Guen (1993). Incompatibilité unilatérale chez Vicia faba L. I. Analyse globale de croisements intraspécifiques entre quatre sous-espèces. Agronomie, EDP Sciences, 3 (5), 443-449. hal-02717982 ; A. Rottenberg (2020). Ibid. ; O.E. Kosterin (2014). The lost ancestor of the brod bean (Vicia faba L.) and the origin of plant cultivation in the Near East. Вавиловский журнал генетики и селекции (Vavilov Journal of Genetics and Breeding), 18, 4/1, 831-840

8 – D. Zohary, M. Hopf (1973). Domestication of pulses in the Old World : Legumes were companions of wheat and barley when agriculture began in the Near East. Science 192, 4115, 887-894.

9 – X. Zong et al. (2009). Molecular variation among Chinese and global winter faba bean germplasm. Theor. Appl. Genet. 118, 971-978.

10 – En Egypte ancienne, les prêtres ne consommaient jamais de fèves. En Grèce, selon Pausanias, il en était de même au sanctuaire de Demeter à Pheneus en ancienne Arcadie et les Pythagoriciens considérant que les âmes des morts se réfugiaient dans leurs graines refusaient aussi d’en consommer. Certains ont suggéré que cet interdit alimentaire pourrait avoir pour source le risque de favisme, maladie génétique affectant certaines personnes ayant un déficit en glucose-6-phosphate déshydrogénase après ingestion de fèves et se traduisant par la destruction des hématies, pathogénie parfois mortelle.
Pour en savoir plus sur ce thème, lire : K.B. Flint-Hamilton (1999). Legumes in ancient Greece and Rome. Hesperia 68, 3, 371-385.

11 – V. Mihailovic, A. Mikic, B. Cupina, P. Eric (2005). Field pea and vetches in Serbia and Montenegro. Grain Legumes 44, 25-26 ; A.K. Singh et al. (2013). An assessment of faba bean (Vicia faba L.) current status and future prospect. African Journal of Agricultural Research 8, 50, 6634-6641.

12 – K. Albala (2007). Beans : A history. New York, Berg.

13 – P. Schiperrord (2017). Plantes cultivées en Suisse – La fève commune des champs. Verein für alpine Kulturpflanzen, 33 p.

14 – L. Kaplan (2000). Beans, Peas and Lentils, in : Kenneth F. Kiple et Kriemhild Coneè Ornelas (ed.), The Cambridge World History of Food, vol. 1, Cambridge University Press, 279-280 ; B.K. Singh and A.J. Gupta (2012). Improvement of Faba bean (Vicia faba L.). https://www.researchgate.net/publication/256982114

15 – H. Khazaei et al. (2018). ILB 938, a valuable faba bean (Vicia faba L.) accession. In : Plant genetic Resources, vol.16. Special Issues 5 : Legume Genetic and Prebreeding Resources, 478-482

Le cakilier maritime, condiment de nos côtes sauvages !

Le cakilier maritime (Cakile1 maritima Scop., 1772) est aussi dénommé buniade maritime, caquilier, coquilier maritime, roquette de mer et de manière plus amusante tétine de souris (allemand : Meer-Senf ; anglais : European searocket ; catalan : rave de mar, ravenissa de mar ; espagnol : caquile, oruga de mar, oruga maritima, rabonillo maritimo, rucamar ; hollandais : zeeraket ; italien : bacherone, ravastrella maritima ; portugais, eruca marinha). Cette Brassicacée est une espèce pionnière des laisses de mer, des hauts de plages et des dunes littorales riches en nitrates de toutes les côtes de France. Autrefois très commune, elle est actuellement en régression du fait du nettoyage mécanique désormais fréquent des bords de mer.

Station de Tarnos (Landes), 2013 ©FlorentBeck, TelaBotanica ;  pied feuri, Les-Moutiers-en-Retz (Loire-Atlantique), 2017,©YvesHardouin, TelaBotanica

C’est une plante2 herbacée annuelle halonitrophyle de pleine lumière. Malgré sa vie de quelques mois, elle possède une importante racine pivotante d’au moins 1 m et forme des touffes vertes à port étalé. Elle mesure de 10 à 30 cm, voire 60 cm de haut, et est très ramifiée – ce qui lui permet de fixer le sable. Ses feuilles charnues subsucculentes, sinuées-dentées ou pennatifides, à lobes inégaux, obtus, entiers ou dentés sont verdâtres, luisantes. La floraison a lieu de mai à octobre (pollinisation entomogame/autogame). Les fleurs cruciformes sont grandes (0,5 à 1,5 cm), avec des sépales libres dressés, les latéraux bossus à la base, et des pétales libres blancs, roses ou violets, odorants. Elles forment des grappes fructifères simples, souvent à plus de 20 fleurs.

 Détails de la fleur et du fruit, Fleury (Aude) ©Liliane Roubaudi, TelaBotanica, 2014et 2015 ;

Le fruit est une silique caractéristique 4 fois plus longue que large (2-3 cm de long), coriace, à 2 articles indéhiscents, le supérieur tétragone-comprimé, caduc, à 1 graine dressée, l’inférieur en cône renversé, à 2 cornes au sommet, persistant, à une graine pendante, oblongue (dissémination anémochore et hydrochore : sa dispersion se fait en deux temps : emportée par la marée, la partie supérieure du fruit se détache et peut flotter jusqu’à quatre semaines grâce au tissu ouateux qu’elle contient ; dans un second temps, la partie inférieure, poussée par le vent, tombe au sol où elle s’enracine). Les graines brunes peuvent aussi être transportées par les grandes marées de plage en plage. Elles ne germent qu’après l’équinoxe vernal de fin mars.

En termes de distribution géographique3, le cakilier maritime est présent entre 0 et 50 m d’altitude sur les sables des littoraux d’Europe, d’Afrique septentrionale et d’Asie Mineure – en Europe, plusieurs sous-espèces4 sont décrites : Cakile maritima subsp. maritima distribué le long des côtes atlantiques et méditerranéennes ; C. m. subsp. baltica présent dans les régions donnant sur la mer Baltique ; C. m. subsp. euxina limité aux côtes de la mer Noire ; C. m. subsp. islandica qui est répartie en Islande, aux îles Féroé, à la zone arctique de la Norvège et au sud-ouest de la Russie.
Actuellement, la plante est aussi présente et en extension dans les archipels des Canaries, de Madère et des Açores. Elle a été diffusée en Amérique du Nord à l’est et à l’ouest des USA, à Saint-Pierre-et-Miquelon ainsi qu’à l’ouest du Canada. Son introduction récente est signalée sur les côtes de l’Atlantique Sud du Brésil et d’Argentine ainsi qu’en Australie après une introduction datant de la fin du XIXème siècle et sur les côtes nord de la Nouvelle Zélande à la suite d’une importation en 1940. Sa présence est aussi attestée, vraisemblablement introduit, en Nouvelle-Calédonie.

C’est une très ancienne simple mineure (on utilise toute la plante, de préférence fraiche) : antiscorbutique, apéritive, digestive, diurétique, excitante, purgative, etc5. On l’employait notamment en Bretagne dans le traitement des plaies et de l’eczéma en cataplasme, des pellicules et dartres en friction et contre l’anémie et les bronchites en usage interne mélangée à du vin blanc. L’abbesse bénédictine et guérisseuse Hildegarde de Bingen (1098-1179) la considérant également plus propice à éveiller aux jeux de l’amour qu’à la méditation religieuse l’interdisait à ses moniales.
Elle s’avère très riche en vitamine C, en soufre et en minéraux6. Des études récentes7 ont aussi révélé des activités biologiques nouvelles, antioxydante, antibactérienne, antifongique, molluscicide et un intérêt dans le traitement des maladies démyélinisantes, ainsi que des propriétés anti-cancéreuses (chimio-préventives et anti-mutagéniques). Cette plante présente aussi une propriété hydratante ouvrant sur des applications et soins dermatologiques ou cosmétiques8.

Cette espèce a été collectée depuis le Moyen-Âge, sans doute auparavant, parmi des mélanges d’autres herbes. Ses racines ont été utilisées au Canada en temps de disette nous dit l’ethnobotaniste François Couplan : on les broyait pour les mélanger à de la farine avant d’en faire du pain9.
Ses jeunes feuilles ainsi que ses fleurs un peu acres et amères peuvent se consommer encore aujourd’hui en salades sauvages (ou pour corser un vinaigre), mais leur saveur en bouche est amère, puis très piquante – un peu comme celle des radis anciens, et saline. Attention : tout le monde n’est plus habitué à des saveurs aussi relevées !

On peut de préférence les faire bouillir légèrement avec d’autres herbes alimentaires ou les faire sauter dans une poêle avec de l’ail, de l’oignon et de l’huile, voire avec une tomate et du piment pour agrémenter un plat de pâtes et de fruits de mer. A doses raisonnables, le cakilier maritime devient alors un parfait condiment.

Alain Bonjean
Orcines, le 10 novembre 2021

Mots-clefs : cakilier maritime, roquette de mer, téton de souris, Cakile maritima, Brassicacée, espèce pionière, halonitrophyle, annuelle, plante médicinale, pharmacie, cosmétiques, alimentation humaine, salade sauvage, condiment

1 – Le genre Cakile semble originaire d’Asie occidentale et d’Europe méridionale et comprend une quarantaine d’espèces. Son nom scientifique est emprunté à partir de l’arabe kakeleh, qaqila ou qaqulla, un nom qui ferait référence à la cardamome. Il aurait été choisi par le médecin et physicien syrien Jean Sérapion (seconde moitié du IXe siècle).

2https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/87197 ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=11756&type_nom=&nom=&onglet=synthese

3http://www.plantsoftheworldonline.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:30179231-2 ; https://doris.ffessm.fr/Especes/Cakile-maritima-Cakilier-maritime-3996

4https://www.monaconatureencyclopedia.com/cakile-maritima/?lang=fr

5https://uses.plantnet-project.org/fr/Cakile_(Cazin_1868) ; https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/00378941.1964.10838433 ; http://www.ethnopharmacologia.org/wp-content/uploads/2018/05/Ethnopharm59-Hamel.pdf ; https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01858408/document

6https://www.phytoreponse.fr/cakile-maritime/phyto-cakile-maritime-lp168.htm

7 – H. Merchaoui, M. Hanana et R. Ksouri (2018). Notes ethnobotaniques et phytopharmacologiques sur Cakile maritima Scop. Phytothérapie 16, S197-S202 ; https://www.europeanreview.org/wp/wp-content/uploads/2280-2292.pdf

8https://patents.google.com/patent/WO2000071143A1/fr

9 – François Couplan (2015). Le régal végétal. Ed. Sang de la terre, p. 306.

Origines et diffusion du théier, arbre civilisationnel s’il en est !

Le thé est la première boisson du monde après l’eau, loin devant le café, le vin et les sodas.
« Boire du thé vous fait oublier que le bruit du monde existe » affirme un proverbe chinois. « Dans le thé, nous puisons amitié et éternité » ajoute un proverbe japonais.

Qu’on se place sur le temps long ou dans le temps court, le thé provient à la base de l’infusion des feuilles du théier [Camellia sinensis (L.), Kuntze 1887], un arbre d’Extrême-Orient de la famille des Théacées (génome d’environ 3 Gb, 2n = 2x = 30). La classification APG III de 2009, basée sur la phylogénie des espèces, a fait éclater cette famille botanique qui n’avait rien d’un groupe monophylétique et la situe désormais dans l’ordre des Ericales. Aujourd’hui, les Théacées proprement dites ne comptent plus que 195 espèces réparties en 9 genres qui regroupent des arbres et des arbustes des régions tropicales et subtropicales. C’est aussi la famille des magnifiques et fragiles camélias à vocation ornementale.

Dégustation de thé pu’er chez un producteur exploitant de vieux théiers centenaires, province du Yunnan, R.P. de Chine ©AlainBonjean, 2012. Feuilles, fleur, fruit et graine de théier.

Le théier est à l’état spontané un arbre à feuilles persistantes qui peut atteindre 10 à plus de 30 m et peut vivre plus de 3000 ans. Son ancêtre, Camellia taliensis1, est un arbre que l’on trouve encore, bien qu’il soit aujourd’hui en danger d’extinction du faut de la fragmentation de son habitat, dans les forêts du sud-ouest de la Chine et dans le nord de l’Indochine (Myanmar, Thaïlande).

Carte des différents groupes de C. taliensis au Yunnan, avec en bleu clair la zone présumée de domestication de l’espèce en théier cultivé. Source : note 1.

Sa domestication2, initiée il y a un peu plus de 4000 ans a eu lieu dans le Yunnan, province très montagneuse dont le nom signifie en chinois « au sud des nuages ». Il y est cultivé de nos jours entre 1000 et 3000 m.

Trois variants de théiers cultivés anciens en Chine et en Inde – Source : note 1.

Elle a abouti à deux variants de théiers cultivés et trois types3 :
– Camellia sinensis var. sinensis
. Génome séquencé depuis 20204.
. Variant le plus ancien, naturellement buissonnant, de 3 à 10 m; souvent taillé à 1m environ, à floraison abondante.
. Feuilles épaisses, petites (environ 8 cm), vert foncé.
. Tolère des altitudes élevées, des températures basses; robuste et tolérant à la sécheresse.

Jardins de thé de C. sinensis var sinensis, district de Pu’er, Yunnan, R.P. de Chine ©AlainBonjean, 2012

– Camellia sinensis var. assamica
. Draft genome disponible depuis 20185.
. Variant le plus récent, incluant arbuste à arbre jusqu’à 20 m à floraison clairsemée.
. Grandes feuilles (jusqu’à 20 cm), souples et claires.
. Apprécie les fortes pluies (mousson) et les zones de collines.
. On en distingue 2 types très voisins : Camellia sinensis var. assamica, Chinese type et Camellia sinensis var. assamica, Indian type (les plus grands, repérés seulement vers 1830).

Arbres anciens de thé de C. sinensis var assamica, Chinese type, district de Pu’er, Yunnan, R.P. de Chine ©AlainBonjean, 2012

Le théier étant assez interfertile, il existe aujourd’hui également de nombreuses formes de théiers cultivés6 hybrides spontanées ou créées par l’homme. Elle sont propagées soit par semis, soit par bouturage.

Au niveau historique, la découverte du thé et de ses vertus est attribuée au légendaire empereur Shennong (littéralement, le « Divin agriculteur ») ou … à une de ses épouses. En effet, lors d’une sorte de pique-nique en forêt, une feuille de thé serait tombée fortuitement d’un arbre dans l’eau chaude qui bouillait dessous pour abreuver l’empereur…
Selon les archéologues, la diffusion antique du théier aurait initialement suivi à partir du Yunnan les bassins des grands fleuves de Chine, d’Inde et d’Indochine (Yangzi, Mékong, Irrawady, Brahmapoutre). Du thé a été retrouvé dans la tombe de l’empereur Jing Di (également appelé Liu Qi), sixième empereur de la dynastie Han (188 av. J.C. – 141 av. J.C.)7. On sait que le thé a été commercialisé au royaume du Tibet au moins dès le IIIe siècle8 et qu’il aurait été introduit au Japon entre 589 et 618. Ensuite, en 879, un marchand arabe mentionne dans un texte le thé de Canton et Marco Polo le cite en 1285. Il faut toutefois attendre 1600 pour que le thé apparaisse à la cour du Portugal et 1606 pour qu’un navire de la Dutch East company délivre du thé chinois en Hollande. La cour de Russie teste le thé en 1618, puis celle de Louis XIII en 1636. L’Angleterre découvre le thé en 1644 en … l’important de Hollande. Il dut y plaire car la British East India Co. obtint le monopole de l’importation du thé de Chine entre 1669 et 1834.

En 1823, le major écossais Robert Bruce découvrit les théiers de l’Assam9 et initia avec son frère la culture du thé en Inde, puis en 1833 l’Anglais Robert Fortune déroba des théiers chinois10 consolidant la culture anglaise du thé en Inde et au Népal voisin, le thé indien devenant par suite le thé dominant en Europe aux alentours de 1840. Le théier fut aussi diffusé et cultivé au Brésil11 (1812), en Géorgie (1847), Sri Lanka (1850), Afrique du sud (1877), Iran et Turrquie (fin XIXe), Kenya (1903), Malawi et Tanzanie (1905), Ouganda (1909), Cameroun (1914), Zimbabwe et Mozambique (1920), Bangladesh (1947), Rwanda et Argentine (1951), Vietnam (1955), Papouasie Nouvelle-Guinée (1964).

Marché mondial du thé en 2020

Et ces dernières années, le marché mondial du thé a continué de croître d’environ 4,5% l’an, incluant désormais les boissons chaudes traditionnelles, le thé glacé12 et nombre de boissons fraîches aromatisées au thé !

Alain Bonjean
Orcines, le 1er novembre 2021

Mots-clefs : théier, Camellia sinensis, Théacées, Ericales, domestication, Chine, Yunnan, Japon, Inde, Extrême-Orient, boisson, thé, diffusion

1https://bmcecolevol.biomedcentral.com/track/pdf/10.1186/1471-2148-12-92.pdf ; http://www.plantsoftheworldonline.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:829983-1 ;

2https://bmcplantbiol.biomedcentral.com/track/pdf/10.1186/1471-2229-14-14.pdf ; https://www.researchgate.net/profile/Tony-Maritim-2/publication/281925711_The_Tea_Plants_Botanical_Aspects/links/606efc7b299bf1c911b80ca9/The-Tea-Plants-Botanical-Aspects.pdf

3https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpls.2017.02270/full ; https://storage.googleapis.com/plos-corpus-prod/10.1371/journal.pone.0155369/1/pone.0155369.pdf?X-Goog-Algorithm=GOOG4-RSA-SHA256&X-Goog-Credential=wombat-sa%40plos-prod.iam.gserviceaccount.com%2F20211028%2Fauto%2Fstorage%2Fgoog4_request&X-Goog-Date=20211028T151038Z&X-Goog-Expires=86400&X-Goog-SignedHeaders=host&X-Goog-Signature=4d4d8b2a08e318633b621a7d306cebacef3cb5b2ab3c02d0000a9fac3ed0d6bf031e41b8b89b1300f87b8de4b01e0f6cecf63edc672d0854a6b9b84d35941582280426ab44db5d4b42f49298ffebb69ae9cf71ea303068cc4d3bf8d2bfb79d1d0e7a61e569f27feb232357c3fbdab79d59cdf9b3f5268a4b644addb60312d083c5c51c2e6cd28b227d8b418e21b806bfbb41a89771b0ce9d9ebab80c9c0bb2c98c39491f492bb1bd0a934b2dffcec1c6c3a53351e72ca790de5dcefa937657e049d7fd0bb8200498f7fdf551806c7f650da0c08589ce80df652f6299bfc2fefe6174ab8148c7c3d95a9f4d5dad8f5d17aa10bacd14e1b1a2af312d663786c57d ; https://www.nature.com/articles/s41598-020-80431-w.pdf ; https://indiabiodiversity.org/species/show/281405 ; https://researchoutput.csu.edu.au/en/publications/discovery-of-the-tea-plant-thea-assamica-now-camellia-sinensis-va ; https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fnut.2021.706770/full ; http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=200014043

4https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1674205220301349

5https://www.pnas.org/content/115/18/E4151

6https://www.ias.ac.in/article/fulltext/secb/080/04/0178-0187 ; https://www.nature.com/articles/s41438-019-0225-4?proof=t%29

7https://www.archaeology.org/news/4067-160112-han-dynasty-china-tea

8http://www.nature.com/articles/srep18955 ; https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4704058/

9https://teaworld.kkhsou.in/page-details.php?name=Discovery-of-Assam-Tea-Plant&page=9d34bb5c4a06966fcf6ceb4bf ; https://www.findmypast.com.au/blog/discoveries/the-bruce-brothers-how-two-scottish-siblings-kick-started-the-indian-t

10http://www.scmp.com/magazines/post-magazine/long-reads/article/2095707/great-tea-robbery-how-british-stole-chinas

11https://america.cgtn.com/2019/11/07/the-history-of-tea-and-how-it-travelled-from-china-to-brazil

12 – Inventé et commercialisé formellement en 1904 par l’Américain Richard Blenchynden à partir de recettes familiales issues de Virginie, publiées en 1878.

Sortie imminente du livre, « L’homme et le grain : une histoire civilisationnelle des céréales » !

Bonjour à Toutes et à Tous,

Ce second post d’octobre sur mon blog m’amène à vous informer de la sortie prochaine du livre, « L’homme et le grain ; une histoire civilisationnelle des céréales », par l’éditeur Les Belles Lettres de Paris.

Mon ami Benoît Vermander, professeur à l’Université Fudan de Shanghai, expert en anthropologie religieuse et herméneutique des classiques chinois, et moi-même avons mis huit ans pour finaliser la rédaction de cet ouvrage de réflexions sur le temps long des interactions survenues entre ces plantes alimentaires si importantes et les sociétés humaines successives.
Il combine les connaissances aujourd’hui disponibles, parfois encore fragmentaires, concernant la domestication de ces espèces et des pseudo-céréales qui leurs sont associées au travers de leurs usages, de leurs modalités de diffusions antiques et historique, de leur sélection moderne et de très nombreux exemples sur tous les continents habités de la portée symbolique et religieuse de ces plantes à travers les époques et les civilisations. Ce livre ouvre aussi des portes sur les réponses que les céréales peuvent apporter aux défis alimentaires, environnementaux et spirituels des générations de demain.

A vous de le découvrir et d’enclencher vos propres analyses.

Bonne lecture,

Alain Bonjean,
Orcines, le 10 octobre 2021.

Mots-clefs : homme, grain, céréales, pseudo-céréales, domestication, diffusion, nutrition, échanges biologiques, échanges technologiques, civilisations, symbolique, religions, rituels, prospective, défis environnementaux, défis alimentaires, défis spirituels

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