Les oléagineux à graines en France depuis 1750 !

La pandémie actuelle étant propice à la consultation de nos archives, je viens de relire un article du biologiste et botaniste Auguste Chevalier (1873-1956) paru en 1941, intitulé « La culture des plantes oléagineuses en France. Prospérités de cette culture de 1750 à 1870. La régression depuis 1880. Essais et amélioration à entreprendre1 » que j’avais découvert au début des années 1980 et conservé.

Au vu de ce que j’ai pu connaître durant ma vie professionnelle, trois périodes de production d’oléagineux à graines ont traversé les années 1750 à 2020 dans notre pays :

  • une première phase d’expansion effectivement de 1750 à 1870,
  • une phase de recul drastique de 1880 à 1945,
  • une seconde phase d’extension de 1950 à 2020.

Oléagineux métropolitains en 1870

Au terme de la période 1750-1870, d’après l’article précité, le colza, introduit des Flandres, constituait en 1870 la première culture oléagineuse de France avec une surface de 170 000 ha, pour une production de 2 380 000 hl, suivi de trois cultures annexes, la navette oléagineuse, la cameline et l’œillette ou pavot à huile pour une surface totale de 150 000 ha et une récolte globale de 1 500 000 hl. La même année, il est à souligner que l’Hexagone produisait en parallèle 5 millions hl d’huiles de lin et de chanvre et 4 millions d’hl d’autres huiles issues de plantations d’olivier et de noyer fort ébranlées depuis par le remembrement, certaines pathologies, le manque de soins et l’évolution des usages alimentaires.

Colza d’hiver ©WO.MullerNavette ©CAM.LindmanCameline © JG.SturmŒillette ©A.Fouillé

Au cours de la période 1880-1945, l’expansion coloniale en Afrique de l’ouest fit connaître une concurrence sévère aux oléagineux métropolitains au travers de l’arachide et d’autres oléagineux tropicaux (sésame, coprah, palmiste, etc.) au point qu’avant 1939 la France a imprudemment importé jusqu’à 96% des oléagineux qu’elle consommait2.

Si durant cette période le colza est resté le premier oléagineux national à graines, ses surfaces ont dramatiquement chuté à 9 240 ha en 1936 pour une récolte de 104 130 qx, accompagné de 2 490 ha de navette et de 180 ha d’œillette pour respectivement des productions de 19 820 qx et 1 660 qx, la cameline ayant alors quasiment disparu.

Evolution des surfaces nationales en colza, navette et œillette en milliers d’hectares de 1871 à 1931 – Source : ©Anonyme, 19503

Oléagineux métropolitains en 2020

Colza d’hiver ©T.InnoviaTournesol ©T.InnoviaSoja ©T.InnoviaLin oléagineux ©T.Innovia

Depuis 19504, à partir d’efforts conduits durant la dernière guerre pour retrouver une production hexagonale d’huiles et repris depuis par le CNTA et le GIOS5, puis par ses organisations-filles Sofiprotéol/Proléa, Terres Inovia et Terres Univia, la France produit quatre graines oléagineuses – colza, tournesol, soja et lin oléagineux – à des fins alimentaires et industrielles ainsi que de toutes petites surfaces d’autres oléagineux – bourrache, cameline, onagre, etc. soit à des fins nutritionnelles, soit pour la chimie fine, non sans avoir testé, puis abandonné depuis les années 1980 diverses autres cultures oléagineuses – courge oléagineuse, coriandre, cuphea, jatropha, ricin, etc.

Surfaces de grandes cultures en France dont oléagineux en milliers d’hectares depuis 1950 – Source : ©Desriers, 20076 ; Agreste 2019, MoA 2020

Années19501960197019801990200020102019
Gr. cultures11 666
(100%)
11245109071146812530133511498013904
(119%)
dont Oléagineux
152
(100%)

91

391

506

1 916

2 009

2 211

2 114
(1391%)

L’augmentation nationale des surfaces d’oléagineux à graines sur la période 1950-2019, a été multipliée presque 14 fois, ce qui considérable, essentiellement tiré par le colza et le tournesol. Et comme dans d’autres régions de la planète, la production d’oléagineux, elle, a quasiment explosé avec les gains simultanés de productivité.

Productions des 3 principaux oléagineux en France en tonnes depuis 1979 – Source : ©T.Innovia d’après SCEES-SSP

Evolution des surfaces et du rendement de colza en France – Source : Poulain, 20141

En colza, très ancienne culture nationale, le développement massif des 70 dernières années est passé par la génétique (travail du colza d’abord en lignée pure par l’INRA, passage à des variétés zéro érucique, puis double zéro – sans acide érucique ni glucosinolates, contrôle des insectes, tolérance au phoma, cybrides et hybrides), par le progrès agronomique, par la promotion de l’huile de colza (filière Fleur de colza avec promesse de traçabilité et de richesse en oméga-3) et du tourteau au niveau nutritionnel et enfin par la création de filières industrielles (acide érucique, surtout biodiesel)2appuyées par le pouvoir politique.

Evolution des surfaces et du rendement du tournesol en France – Source : Poulain, 2014

En tournesol, l’expansion de la spéculation a suivi des orientations similaires au colza : création d’hybrides géniques, puis des premiers hybrides cytoplasmiques, tolérance au mildiou, puis au phomopsis, filières acide oléique, avec un travail moins approfondi jusqu’ici d’amélioration du tourteau que celui mené sur le colza9.

Evolution des surfaces et du rendement de soja en France – Source : Poulain, 2014

En soja, même si l’Europe du nord s’était intéressée à l’espèce comme plante fourragère depuis le XIXe s., c’est l’embargo américain de 1973 qui a suscité l’intérêt pour une deuxième vague production à graines. Malgré un relatif désintérêt de Bruxelles (l’American Soybean Association y maintient un lobbyisme efficace…) qui a fait décliné ses surfaces à partir des années 2000, ce secteur s’est maintenu depuis en filières classique et plus récemment bio10. Les résidus d’azote qu’il laisse dans le sol et les récents développements « vegan » pourraient conduire à un regain d’intérêt de cette légumineuse oléagineuse dans les années à venir comme c’est déjà le cas dans la vallée du Danube.

En lin oléagineux, la relance est plus récente. Elle date de 2005 et provient de la richesse de sa graine en acides gras en oméga-3 recherchée sous forme extrudée surtout par les filières animales11, aviculture notamment.

Implantations du groupe CNTA/OLEAGRI en 1980 : en noir, siège social ; bleu clair ; directions régionales ; vert, huiles et raffineries ; rouge, stockage et transit ; bleu foncé, stockage et conditionnement – Source : CNTA Informations 198012

Ce succès de l’agriculture française repose sur quelques principes simples qu’il n’est peut-être pas mauvais de rappeler en nos temps incertains :

-Des fondateurs regroupés après-guerre par Roger Petit, tels Jean Bustarret, André Cauderon, Claude Héros, Bernard Le Quéllec, Raymond Noury, etc. autour du CNTA/OLEAGRI porteurs d’une vision commune quant à la nécessité de souveraineté alimentaire nationale : celle de produire dans l’Hexagone en se dotant d’outils industriels (huileries, raffineries) suffisamment d’huiles végétales pour la France tout en ayant le souci d’offrir au travers de partenariats public-privé (USGOS/AMSOL, PROMOSL, CODISOL, CETIOM) la meilleure génétique et des semences de qualité aux agriculteurs, ainsi que des conseils avisés de culture et un revenu décent.

-Des héritiers regroupés autour de Jean-Claude Sabin et Philippe Tillous-Bordes, Jean-Paul Jamet, Emile Choné, Yves Delaine, Georges Vermeersch, etc. soutenus par la coopération agricole, plus gestionnaires et dotés d’appuis politiques puissants, capables de faire rebondir la filière en 1976-78 et de créer Sofiprotéol en 1983 après la défaillance du CNTA, puis la filière Diester®, biodiesel à base d’huile de colza et de tournesol en 1992 et le lancement du premier marché à terme européen de graines de colza en 1994, puis encore de démultiplier leurs actions jusqu’en 2013 pour transmettre dans de bonnes conditions la poursuite du développement de la masse critique – cette notion est essentielle pour la pérennité à long terme de la filière dans une économie désormais largement mondialisée – à l’international de cette filière à une troisième génération de dirigeants qui créa en 2015 le Groupe Avril, Terres Univia et Terres Innovia.

Retracer les productions d’oléagineux en France depuis 1750, c’est avant tout – sur un temps qui nous paraît long parce qu’il couvre un peu plus de douze générations – une leçon douloureuse de perte de contrôle progressive de nos productions métropolitaines à ne jamais oublier suivie après la seconde guerre mondiale d’une énergie correctrice, accompagnée de jeux d’alliances public-privé intégrant dans une économie en reconstruction génétique, production, transformation et commercialisation au sein de la filière, puis, après le soubresaut de 1980 (accident de Bordeaux Oléagineux, usure du pouvoir), une continuité dans l’action engagée, mieux de la persévérance, de la consolidation et de la diversification au sein de cette filière agricole sans jamais oublier une juste rémunération de tous ses acteurs.

Inspirant en cette période de pandémie où les attentes de sécurité alimentaire et de sûreté sanitaire sont renforcées et rétablissent toute l’importance de l’agriculture dans nos sociétés européennes et au-delà !

Alain Bonjean,
Orcines, le 15 janvier 2021.

Mots clefs : Oléagineux à graines, France, colza, navette oléagineuse, cameline, œillette, lin, tournesol, soja, filière agro-industrielle, vision, appui politique, outils industriels, génétique, semences, agronomie, biodiesel, partenariats public-privé, vision, appuis politiques, masse critique

1 – Auguste Chevalier (1941). La culture des plantes oléagineuses en France. Prospérités de cette culture de 1750 à 1870. La régression depuis 1880. Essais et amélioration à entreprendre. Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale 233-234, 3-39.

2 – Christophe Bonneuil, Frédéric Thomas (2009). Gènes, pouvoirs et profits : Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM. Ed. Quae, 624 p.

3 – Anonyme (1950). Le marché français de l’huile. Etudes et conjoncture – Union française/Economie française 5, 2, 8-50.

4 – En 1950, la France avait 63 645 ha de colza et 12 000 ha de tournesol population pour des récoltes de 86 578 t et 13 245 t.

5 – Organisations créées autour de Roger Petit – CNTA, Comptoir National de Techniques Agricoles et GIOS, Groupement Interprofessionel des Oléagineux Métropolitains, et de Jean Bustarret, directeur général de l’INRA de 1964 à 1972.

6 – Maurice Desriers (2007). L’Agriculture française depuis 50 ans : des petites exploitations familiales aux droits à paiement unique. L’agriculture, nouveaux défis, ed. 2007. INSEE, 14 p.

7 – Dominique Poulain (2014). Evolution de l’importance des oléagineux en France. 50 ans de l’Anamso, 4-7.

8 – Max Rives (1957). Études sur la sélection du colza d’hiver. Ann. Amélior. Plant., 1, 61-107 ; Jacques Morice (1976). La contribution de la génétique et de la sélection végétale à l’amélioration de la production et de la qualité des produits des principaux oléagineux des régions tempérées. Rf. Fr. des Corps Gras 23, 591-598 ; André Pouzet (2014). 50 ans d’évolution du colza. Aspects génétiques et agronomiques. 50 ans de l’Anamso, 8-11 ; https://www.ufs-semenciers.org/wp-content/uploads/2020/06/20200611-CP-collectif-Colza.pdf
A noter que l’option colza diester a bloqué la porte d’une relance nationale de la culture de cameline à des fins de biofuels comme elle se produit aujourd’hui dans d’autres pays (USA, Autriche, etc.), mais peut-être cet oléagineux re-sortira-t-il un jour dans le nouveau contexte environnemental/santé vu sa faible consommation d’intrants et sa grande richesse en acides gras saturés (nutrition, cosmétiques).

9 – Felicity Vear (2014). L’intérêt des stérilité mâles en sélection du tournesol. 50 ans de l’Anamso, 12-13 ; Denis tourvielle de Labrouhe (2014). L’apport de la sélection du tournesol par rapport au mildiou. 50 ans de l’Anamso, 14-15.

10 – Perrine Tonin (2018). Les productions françaises d’oléagineux de spécialités : des démarches en filière pour créer de la valeur dans nos territoires. OCL 25, 2, https://doi.org/10.1051/ocl/2018015

11 – Nathalie Landé, Françoise Labalette (2011). La culture du lin oléagineux relancée par les oméga 3. Perspectives Agricoles 381, 8-11 ; https://www.ocl-journal.org/articles/ocl/pdf/2011/03/ocl2011183p113.pdf

12 – CNTA (1980). CNTA Informations. Gem Publicité, 96.

Les hellébores : espiègles bonheurs hivernaux !

Pour tenter de débuter cette année 2021 avec un trait de lumière et de beauté, je vais vous parler des hellébores (Helleborus1 spp.) ou ellébores, « aliborons » en vieux français, qui sont des plantes rustiques de la prolifique famille des Renonculacées. Ellesfleurissent de la fin de l’hiver au début du printemps ne craignant ni le froid, ni la neige, ni même le Covid-19… et agrémentent la morte saison tant dans nos campagnes qu’aux jardins pour certaines.

Leur genre Helleborus comporte vingt-deux d’espèces2 (2n=32)3 distribuées principalement dans différentes régions de l’Europe, la majorité se rencontrant dans les Balkans, et inclut deux espèces en Asie mineure4 et une rare espèce himalayenne5. Aucune n’est indigène en Amérique mais certaines ont été introduites et se sont échappées6. La flore française comprend quatre hellébores natives7 .

L’analyse génétique du genre Helleborus par Meiners et al. (2011) précités, basée sur des marqueurs AFLP, a permis d’établir définitivement sa phylogénie en deux sous-genres correspondant aux études botaniques antérieures : sous-genre Helleborus et sous-genre Helleborastrum. Les hellébores sont des plantes vivaces à racines plus ou moins rhizomateuses charnues, parfois franchement tubéreuses (H. vesicarius), les racines les plus anciennes étant souvent de couleur noire. Ce sont des plantes majoritairement de sous-bois ou de sous-bois dégradés en broussailles ou prairies, plutôt de mi-ombre.

Leur classification botanique démarre entre types caulescents ou acaules et se poursuit sur la présence ou non de feuilles basilaires ainsi que sur la persistance ou non du feuillage. Les feuilles pédalées sont à trois folioles primaires, soit non divisées, soit à division plus ou moins nombreuses. Les fleurs sont constituées de 5 sépales verts ou colorés ; les pétales étant transformés en cornets nectarifères. Elles fournissent du pollen et un nectar assez concentré en saccharose et fructose opportunément au démarrage des ruchers8. La pollinisation est essentiellement entomogame. Les fruits sont des follicules séparés ou plus ou moins soudés. Les graines, qui possèdent un éléosome9, sont semées par les fourmis.

Jeunes follicules d’hellébore noir – source : ©CC Wikiwand

Toutes les parties de la plupart des hellébores étant vénéneuses occasionnant même séchées, brûlures de la bouche, salivation excessive, vomissements, diarrhées, irritations cutanées, ces plantes sont depuis l’antiquité grecque10 cultivées et utilisées en médecine humaine et vétérinaire.
Leur toxicité provient des bufadiénolides cardiotoxiques (hellébroside), mais aussi de saponosides stéroïdiques émétiques et purgatifs et de l’ecdysone qu’elles contiennent, actifs qui provoquent du délire, des convulsions, voire la mort11. Dans les parties aériennes fraîches, on trouve aussi de la ranunculine12 rubéfiant, irritant et vésicant pour la peau et les muqueuses.
Hippocrate (450-377 av. J.-C.) prescrit dans ses écrits un breuvage à base d’hellébore d’Anticyre dans le traitement de maladies mentales, notamment la schizophrénie. Il l’emploie en cas de dilatation de la rate et de maladies pulmonaires. Il recommande également l’usage de poudre d’hellébore sur les palies après cautérisation, lors de l’extraction de polypes dans le nez, et dans le cas de désordres gynécologiques ou obstétriques. Théophraste (371-288 av. J.-C.), qui pensait que l’hellébore possédait une dimension magique, évoque le fruit de l’hellébore dans le suivi des fausses-couches et des maux de vessie, ainsi que la racine pour faciliter les accouchements

Nicandre de Colophon (IIe s. av. J.-C.) fait état d’un traitement à l’hellébore contre l’empoisonnement mortel par un poisson : « donnez au patient une décoction d’hellébore de Phocie ou de résine de scammonée fraîche de manière à ce qu’il vomisse à la fois la drogue et la souillure du mauvais poisson ». Dioscoride (circa 20-90), qui prête au berger guérisseur et devin Mélampe d’Argos la découverte des vertus de cette plante13, donne une recette de vin d’hellébore comme produit abortif, ainsi que pour totalement délivrer l’utérus après avortement ou accouchement. Pausanias (circa 110-180) mentionne l’usage du poison d’hellébore en guerre par Solon (640-588 av. J.-C.).
Les Gaulois trempaient leurs flèches dans du jus d’hellébore avant la chasse ou la guerre.

Chez les Romains, Pline l’Ancien (23-79) considérait l’hellébore comme un remède contre l’épilepsie, la folie, la mélancolie, la lèpre, le tétanos, la goutte, certaines fièvres, etc., tout en suggérant de ne pas l’appliquer aux enfants ou aux personnes âgées.

Comme la mandragore, Mandragora officinarum, les hellébores ont longtemps fait partie des plantes magiques. Au Moyen-Âge, les fleurs de rose de Noël étaient placées dans certaines crèches pour rappeller la légende de Madelon, jeune bergère de Bethléem, démunie de tout moyen lors de la venue des Rois mages, offrant pourtant cette fleur éclose sous la neige en plein hiver par le charme d’un ange à l’Enfant-Jésus.

Plus tard, La Fontaine (1621-1695) a fait référence aux propriétés médicinales de l’hellébore dans sa célèbre fable Le lièvre et la tortue :

« Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. – Sitôt ? Etes-vous sage ?
Repartit l’animal léger.
Ma commère,
il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore…
 »

Plusieurs espèces d’hellébores, telles H. niger, la rose de Noël, et H. orientalis, la rose de Carême, sont également sélectionnées depuis environ 150 ans comme plantes ornementales – Helen Ballard (1908-1995) étantleur sélectionneur le plus connu14, dont quelques-unes sont discrètement parfumées (H. odorus, la plus parfumée, musquée, H. liguricus à la fragance plus douce, H. multifidus ssp. bocconei au parfum de sureau). Plusieurs hybrides interspécifiques15 naturels ou dirigés, souvent fertiles, enrichissent désormais ce fonds horticole qui bénéficie également de multiplications in vitro16.

Ces cultivars se plantent au jardin (ou dans des bacs) dans un sol humide bien drainé dès le mois de novembre. Choisissez pour les installer un endroit protégé avec du soleil seulement le matin ou le soir. Ne les exposez pas en plein vent, mais disposez-les à l’abri d’un talus, d’un muret ou d’un arbuste feuillu pour les protéger. Arrosez-les bien et ensuite ne les déplacez pas, car les hellébores goûtent peu aux déménagements. Leur entretien est simple : supprimez les feuilles flétries ou tachées, voire en surnombre et les fleurs fanées au fur et à mesure, ainsi de nouveaux boutons apparaîtront.

Les amateurs passionnés par les hellébores gagneront à contacter nos amis anglais de GENESIS Plant Marketing Ltd. – http://www.genesis-plantmarketing.co.uk/contact-us/

Meilleure année encore…

Alain Bonjean,
Orcines, le 9 janvier 2021.

Mots clefs : Hellébore, Helleborus spp., Renonculacée, plante toxique, plante médicinale, plante mellifère, plante ornementale, hellébroside, saponosides stéroïdiques, ecdysone, ranunculine, hybride

1 – Ce nom provient du grec où une espèce d’hellébore était employée dans l’antiquité comme remède contre la folie. [

2 – Brian Matthew (1989). Hellebores, AGS Publications Ltd, 180 p. ; Julia Meiners, Thomas Debener, Guenther Schweizer, Traud Winkelmann (2011). Analysis of the taxonomic subdivision within the genus Helleborus by nuclear DNA content and genome-wide DNA markers. Scientia Horticulturae, 128,‎ 2011, 38-47 ; https://helleborus.de/en/plant-facts/species-and-distribution/

3 – B.J.M. Zonneveld (2001). Nuclear DNA contents of all species of Helleborus (Ranunculaceae) discriminate between species and sectional divisions. Plant Syst. Evol. 229, 125-130.

4H. orientalis dans la bordure sud-est de la Mer noire et H. vesicarius au sud-est de la Turquie et en Syrie.

5 – Il s’agit de l’endémique et mythique hellébore du Tibet, H. thibetanus, découverte en 1869 (peu après le panda) par le célèbre Père Armand David (1826-1900) sur le versant nord boisé de la montagne de Moupin, aujourd’hui appelée Baoxing, dans la province du Sichuan en Chine du centre-sud, et décrite par Adrien-René Franchet en 1885. Dans la même année, le biologiste russe Mikhaïl M. Beresowski (1848-1912) collecta des spécimens dans la province du Gansu qui furent décrit par Carl Maximowicz en 1890 sous le nom de H. chinensis, nom maintenant mis en synonymie de H.thibetanus.

6H. foetidis, H. niger, H. orientalis, H. viridis.

7 – H. Coste (1901). Flore descriptive et illustrée de la France. Librairie scientifique et technique Albert Blanchard, Paris, tome I, 45-46 ; Anonyme (2018). Genre Helleborus, https://nanopdf.com/download/genre-helleborus_pdf

8 – Catherine Reeb (2010). L’hellébore. In : Plantes mellifères. UNAF, Abeilles & Fleurs 713, 24-25.

9 – Excroissance attachée aux graines, riche en acides gras. Les fourmis les collectent et s’en servent pour nourrir leurs larves dans leurs colonies. Elles « sèment » aussi de temps à autre des graines (trop lourdes ?) en route.
Pour plus de détails, lire : R. Boulay, J. Coll-Toledano, X. Cerda (2005). Geographic variations in Helleborus foetidus elaiosome lipid composition : implications for dispersal by ants. Semantic Scholar DOI: 10.1007/s00049-005-0322-8

10 – Maria do Sameiro Barroso (2015). The Hellebore, the plant beloved by the Grreks : the reasons behind a myth. Vesalius XXI, 2, 30-37.

11 – Paul Fournier (1948). Le livre des plantes médicinales et vénéneuses de France, tome II. Ed. Paul Lechevalier, Paris, 97-102 ; Maria Cornelia Major, Cristina Dobrota (2013). Natural compounds with important medical potential found in Helleborus sp. Central European Journal of Biology 8, 3, 272-285 ; Andzela Brajanovska, Biljana Bauer (2018). Helleborus sp. an ethnopharmacological and toxicological review. Macedonian Pharmaceutical Bulletin 1, 1-18 ; V. Lilla Balazs et al. (2020). Ethnobotanical, historical and histological evaluation of Helleborus L. genetic resources used in veterinary and human ethnomedicine. Genetic Resources and Crop Evolution 67, 781-797.

12 – L’hellébore noir en contient environ huit fois plus que l’hellébore fétide.

13 – « Ayant remarqué que le lait de ses chèvres devenait purgatif quand elles avaient brouté de l’hellébore, Mélampe sut en faire boire aux trois filles de Proetus, roi d’Argos : Lysipe, Iphinoë et Iphianassa devenues folles par suite de la colère de Bacchus. Ces Proetides qui, nous conte Virgile dans la sixième Bucolique, se croyaient changées en génisses et couraient à travers champs en poussant des beuglements, auraient été ainsi délivrées de leur démence. », rapporté in : A. Foucaud (1960). Sur l’hellébore des anciens. Revue d’histoire de la pharmacie 48, 165, 328-330.

14 – Gisela Schmienmann (1997). Helen Ballard, the Hellebore queen. Ed. Art & Nature, 121 p.

15 – Julia Meiners (2011). Genetic relationships and interspecific hybridisations in the genus Helleborus and characterisation of the causal agent of hellebore leaf spot disease. Gottfried Wilhelm Leibniz Universität Hannover, PhD Thesis, 155 p.

16 – Emmy Dhooghe, Marie-Christine Van Labeke (2007). In vitro propagation of Helleborus species. Plant Cell Tiss. Organ. Cult. 91, 175-177 ; Eleonora Gabryszewska (2017). Propagation in vitro of hellebores (Helleborus L.) review. Acta Sci. Pol. Hortorum Cultus, 16(1), 61–72

Le houx : arbre du nemeton celte associé tardivement à Noël !

Pied de houx en sous-bois et cueillette traditionnelle du houx en Auvergne avant Noël ©AlainBonjean

Le houx1 (Ilex aquifolium L., 1753), dit aussi agreu, agrifous, agriou, ailes de chauve-souris, bois franc, épine du Christ, grand houx2, grand pardon, grefuèh, gréou, grifeuil, grifol, housson, houx d’Europe et en gaulois « celeno »3 (allemand : gemeine stechpalme, gewôhnliche stechpalme ; hulsdorn ; anglais, holly4, holly tree, holm ; breton : kelen ; catalan : agrifoli, arbre de visc ; espagnol : acebo ; hollandais : gewone hulst ; italien agrifolia) est un arbuste ou plus rarement un petit arbre natif de nos régions des plus rustiques au feuillage persistant, apte à la photosynthèse hivernale, de la famille des Aquifoliacées et du genre Ilex. Ce dernier comporte plus de quatre cents espèces d’arbres et d’arbustes persistants, pour la plupart originaires des régions tempérées de l’hémisphère Nord, et de nombreux hybrides souvent panachés utilisés comme plantes ornementales5.

C’est une espèce6 dioïque, rarement monoïque (2 n = 40), au système radiculaire très dense et étonnamment odorant, de 1-18 m de haut, à port buissonneux dans ses jeunes années, puis conique à arrondi. Sa croissance est lente. Il rejette de souche, est fréquemment associé avec le hêtre à un délicieux champignon automnal, le pied-de-mouton (Hydnum repandum), et peut vivre 300 ans et plus. Son écorce est d’abord vert jaune et lisse, puis noircit et se crevasse finement avec l’âge. Ses feuilles alternes sont globalement ovales (5-7 cm de long), ondulées et épineuses, puis souvent lisses, non épineuses et à bord entier chez les pieds âgés ; elles sont colorées de vert foncé luisant à la face supérieure, de vert plus pâle et mat en dessous, et ont un pétiole court (10-15 mm). Elles ont la particularité de vivre 3 ans et d’être coriaces.

Détails des fleurs mâles, des baies en cours de maturation et en mûres ©AlainBonjean (à gauche et au centre) et ©ViaGallica (à droite)

La floraison a lieu en mai-juin. Les fleurs mâles petites à 4-5 pétales portent 4-5 étamines soudées à la base de la corolle, alternes avec les pétales et un pistillode (pistil stérile). Les fleurs femelles blanches ou un peu rosées, petites, pédonculées, regroupées en fascicules axillaires ont un ovaire supère formé par la réunion de 4-5 carpelles soudés et porte un stigmate sessile à 4-5 lobes, ainsi que des staminodes (étamines stériles). La pollinisation est entomophile.
Les fruits, portés par les pieds femelles, sont de petites drupes sphériques (8-10 mm de diamètre), vertes, puis jaunes et en fin rouges à maturité. Ils contiennent 2-4 noyaux jaunâtres contenant chacun une graine lignifiée triangulaire. Bien que toxiques pour l’homme, ces baies qui persistent jusqu’en mars sont consommées par certains oiseaux frugivores (merles, grives notamment) qui possèdent un système digestif différent du nôtre au niveau enzymatique et dispersées par ces derniers.

Distribution naturelle du houx ©Euforgen

Le houx est natif d’Europe de l’ouest, des pays du nord du Bassin méditerranéen et du nord-ouest de l’Afrique. Son habitat naturel7 se situe dans les sous-bois du niveau de la mer jusqu’à 1500 m, voire 2600 m d’altitude, mais il est souvent aussi planté en haies ou cultivé pour son aspect ornemental, y compris en dehors de sa distribution spontanée.

Le houx s’adapte à beaucoup de terrains tout en préférant les sols acides, humides et bien drainés. Toutefois, il peut être parasité par une minuscule mouche Phytomyza illicis dont la larve s’abrite et se nourrit de ses feuilles. Bien que très impactés par les remembrements successifs, les lieux riches en houx ont longtemps été appelés houssaies ou houssières : il en existe encore quelques-unes dans le sud de la France et en Corse sous formes d’îlots principalement intra-forestiers de « bois et haits-taillis dominés par le houx plus ou moins élevé de l’étage supraméditerranéen »8. En France du nord autrefois de langue d’oil, on trouve par suite nombre de communes et de lieux-dits tels Houssay, Housseras, Housset, Houssière, La Houssaye, La Houssoye, Oussières, etc. En France méridionale traditionnellement de langue d’oc, les toponymes liés au houx varient plus encore ; citons pour exemples Aigrefeuille, Arfeuil, Arpheuilles, Grand fuel, Grifeuille, Grifolet, Grifoulière, etc.

Plessé avec du hêtre et du noisetier, le houx servait à créer des haies infranchissables pour le bétail tout en étant mellifères. On employait aussi communément les rameaux de cet arbuste pour ramoner les cheminées et pour faire des balais, quitte en cas de besoin à « houspiller » les importuns. En pilant l’écorce interne du houx, nos ancêtres obtenaient aussi de la glu pour piéger de petits oiseaux vivants et en faire des appelants. Le bois de houx blanc grisâtre lourd, dense, au grain fin a longtemps permis de fabriquer des manches d’outils et divers objets domestiques ; son cœur prend une couleur noirâtre, qui s’étend à mesure que l’arbre grossit. Ce bois reste très utilisé en sculpture, lutherie et marqueterie : poli, il a la couleur de l’ivoire et teint en noir celle de l’ébène. Au niveau de la pharmacopée, l’écorce et les feuilles de houx séchées, riches en ilicine alcaloïde proche de la quinine), sont avant tout fébrifuges9 et souveraines contre les inflammations bronchopulmonaires ; elles ont aussi été utilisées pour les rhumatismes10. Les baies constituent un purgatif violent, surtout utilisé pour le bétail.

Durant toute la période du druidisme (c. 1350 av. J.-C. – c. Ve s.), le houx était en Europe un des sept arbres principaux du nemeton celte – enceinte sacrée des peuples celtes, équivalent d’un sanctuaire ou d’un temple, avec le bouleau, l’aulne, le saule, le chêne, le noisetier et le pommier. Pour les druides, le houx figurait le faux-jumeau du chêne (qui gouverne la partie de jours croissants de l’année), associé aux jours décroissants, à l’obscurité, mais aussi au renouveau de l’année suivante :  le houx prenait graduellement du pouvoir chaque automne, jusqu’à ce qu’il fasse régner l’hiver sur le monde, puis au solstice d’hiver, son jumeau, le roi-chêne, prenait sa place et ramenait l’été (leurs rôles se renversant annuellement au solstice d’été). Ils disaient même le houx doté du pouvoir d’arrêter la marche du temps car toujours vert, même au plus profond de l’hiver, le houx symbolisait le roi du monde d’en-bas et la promesse du retour du soleil. Sa présence protégeait des sorts de magie noire, d’empoisonnements, de la foudre et des mauvais esprits, et était perçue comme signe de chance et de bonne fortune : on baignait les nouveaux nés dans une infusion de houx ; on en accrochait des branches au-dessus de la porte et des fenêtres, ainsi seuls les gens bienveillants pouvaient pénétrer dans les maisons. On considérait aussi tout lieu rassemblant un houx, un chêne et un conifère comme habité par un esprit bienfaisant de la forêt11 et plus tard, durant le Moyen-Âge, du fait de sa réputation protectrice, le houx est souvent apparu sur les blasons en héraldique12.

Pour les Gaulois, les baies rouges du houx possédaient le pouvoir d’attirer les femmes et représentaient le principe féminin de la vie tandis que les fruits blancs du gui, qui apparaissent à la même période, en symbolisaient la semence masculine : on les associait en fin d’année dans des rites de fertilité et de réconciliation qui perdurent toujours entre Noël et jour de l’An, bien qu’on en ait perdu une grande part du symbolisme. Pour les Grecs, le houx était dédié au Titan Cronos, père de Zeus, et les Romains utilisaient cette plante comme décorations et cadeaux pendant les Saturnales, fêtes païennes de la renaissance du soleil invincible à l’origine de la date du 25 décembre pour la célébration de Noël. Le houx était aussi porté en hiver sous formes de couronnes par les jeunes mariés en signe de bon présage.

Lors de la christianisation de la Gaule (IIe-IVe s.) qui peut être vue d’un point de vue historique comme une extension du Judaïsme levantin, le houx a d’abord été vu comme un arbre païen associé au solstice d’hiver et banni, mais vu son ancrage profond dans les traditions antérieures, certains Chrétiens ont ensuite attribué à cet arbre une évocation de la présence de Dieu porteur de lumière dans le buisson ardent apparu à Moïse ou dans le cœur de Marie13. Au IVe s., après avoir proclamé le gui comme définitivement païen, ils ont même offert au houx une place populaire en l’associant à Noël : ainsi, contraints de fuir la Galilée où le roi Hérode avait décidé de massacrer tous les nouveau-nés depuis qu’il avait pris connaissance de la prophétie de la naissance du roi des Juifs, Marie et Joseph pendant leur fuite avec Jésus en Égypte virent arriver des soldats romains et ne trouvèrent pour se cacher d’après la légende qu’un petit buisson de… houx. L’arbuste étendit alors ses branches et sauva l’enfant ainsi que Marie et Joseph. Pour le remercier de sa protection, Marie le bénit, ce qui expliquerait qu’il reste toujours vert.

Les Chrétiens médiévaux qui n‘étaient probablement pas de fins botanistes (le houx ne pousse pas au Levant…) ne s’en tinrent pas là, et associèrent ensuite le bois de houx à la croix du Christ, les piquants de ses feuilles à la couronne d’épines de la Passion, et même la couleur de ses fruits au sang versé pendant la crucifixion14. Ceci explique qu’aujourd’hui, beaucoup d’églises et de foyers soient encore décorés à Noël de cette plante porte-bonheur dont les couleurs vertes et rouges apportent de la joie dans les cœurs de tous les âges !

Joyeux Noël à toutes et à tous avec de jolies tables ornées de houx !

Alain Bonjean,

Orcines, le 19 décembre 2020.

Mots-clefs : houx, Ilex aquifolium, Aquifoliacée, arbuste, forêt, mellifère, ornemental, glu, pharmacopée, civilisation celte, arbre du nemeton, christianisme, rituel, décoration, Noël

1 – D’après le dictionnaire CNRTL, le nom « houx » provient du francique hulis, restitué d’après l’ancien haut allemand hulis, huls et le moyen néerlandais huls, de même sens. (Rey p. 1653).

2 – Pour le distinguer du petit houx ou fragon faux-houx (Ruscus aculaeatus) de la famille des Asparagacées.

3 – Pierre Gastal (2002). Sous le français, le gaulois : histoire, vocabulaire, étymologie, toponymie. Ed. Le Sureau, P.87.

4 – Curieusement … ou peut-être pour la magie qu’elle nous apporte, Hollywood, ville américaine bien connue du cinéma, signifie « bois de houx ».

5 – Curieusement, on peut greffer le rosier à rose blanche sur le houx : cela donne des roses vertes sans parfum.
Un houx de l’hémisphère sud est également à signaler : le thé du Paraguay ou yerba mate (Ilex paraguariensis). Ses feuilles, torréfiées, pulvérisées et infusées dans l’eau chaude permettent de déguster le maté, une boisson sud-américaine stimulante riche en caféine, aux effets semblables à ceux du café ou du thé.

6https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-35676-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/103514

7http://www.euforgen.org/species/ilex-aquifolium/

8http://valleeherault.n2000.fr/sites/valleeherault.n2000.fr/files/documents/page/9380_foret_ilex_aquifolium.pdf

9 – Le « vin de houx » est à ce titre un remède populaire. Pour le fabriquer, on laisse macérer dix jours des feuilles de houx hachées dans de l’alcool et on complète avec du vin blanc sec et un peu de miel.

10 – Pour soulager les rhumatismes, on utilise avant tout les décoctions de feuilles hachées. Prendre une cuillérée à soupe par tasse, laisser bouillir 2 minutes et infuser 10 minutes à raison de 2-3 tasses par jour entre les repas.

11 – Marie-Emilia Vannier (2000), ibid.

12 – Plus humblement, les jeunes filles médiévales tiraient un présage en comptant les piquants des feuilles de houx récoltées de nuit en silence. Le comptage des piquants accompagné de la comptine « fille, femme, veuve, religieuse », répétée en boucle, désignait leur destin supposé…

13 – R.J. Zwi Werblowsky (1954). Hanouca et Noël ou Judaïsme et Christianisme. Note phénoménologique sur les rapports du mythe et de l’histoire. Revue de l’histoire des religions 145, 1, 30-68 ; Julie Conton (2014). L’ogham celtique ou le symbolisme des arbres. L’oracle des druides, 133 ; http://givernews.com/2007/12/31/houx/

14 – Dans certaines légendes, les fruits du houx étaient blancs avant que le sang du Christ les colore de rouge.

L’ arbre à pain de nos ancêtres : le châtaignier d’Europe !

L’arbre à pain ou châtaignier d’Europe1(Castanea2 sativa Mill., 1768 = C. vesca Gaertn. = C. vulgaris Lamk.) est un bel arbreau feuillage dense, caduc, et au port globuleux des régions tempérées, plutôt du sud de nos contrées3. Il appartient à la famille des Fagacées – au même titre que chênes et hêtres. Il a longtemps été cultivé pour ses fruits ou châtaignes qui peuvent être moulues en farineet l’est de plus en plus pour son bois de qualité. Cette pseudo-céréale mellifère4 peut vivre plusieurs siècles et même dépasser le millénaire.

Belle haie de châtaignier et arbre âgé remarquable des bordures ouest de la grande Limagne ©AlainBonjean.

D’un point de vue botanique5, c’est un arbre élevé à écorce fendillée en long, grisâtre, et aux feuilles alternes, grandes (10 à 20 cm), pétiolées à limbe entier, oblongues-lancéolées, glabres et luisantes en dessus, dentées-cuspidées ; sur les arbres les plus jeunes, les feuilles deviennent brunes en automnes mais ne tomberont qu’au printemps suivant juste avant la nouvelle pousse.
A l’état isolé, il peut atteindre 25-30 m de haut, avec des branches puissantes et une cime étalée. Son tronc rectiligne est gros et relativement court. Il peut aisément mesurer 4 à 6 m de circonférence la base et peut chez les sujets âgés largement dépasser cette taille6, l’écorce s’exfoliant alors en lanières chez ces individus.
L’espèce est monoïque. Les inflorescences sont de longs chatons dressés (10-30 cm) porteurs de fleurs mâles et femelles réunies tandis que certains portent uniquement des fleurs mâles, ou plus rarement uniquement des fleurs uniquement femelles.
Les inflorescences mâles naissent à l’aisselle des feuilles sur les rameaux de l’année. Chaque fleur mâle blanc-crème a un périanthe en cloche subdivisé en 6 lobes et 6-15 étamines, produisant beaucoup de pollen7 ainsi qu’une odeur très pénétrante attirant les insectes. L’espèce est protérandique, c’est-à-dire que les fleurs mâles arrivent à maturité avant les fleurs femelles. Cette situation prévient l’autopollinisation, qui est encore entravée par des phénomènes d’auto-incompatibilité. En outre, chez certaines variétés certains spécimens présentent des fleurs mâles stériles et dépendent donc pour leur reproduction de la présence dans la même forêt d’autres individus mâles fertiles.
Les inflorescences femelles, solitaires ou groupées par deux ou trois sont localisées à la base des chatons. Les fleurs femelles sont généralement réunies par une à quatre, le plus souvent deux ou trois, dans un involucre de bractées d’où dépassent les styles : la cupule ; cette cupule va s’accroitre en même temps que les fruits qui sont des akènes, sa paroi va s’épaissir et se couvrir de longues épines nombreuses et acérées pour constituer la bogue du fruit, enveloppe épineuse et imperméable.
La pollinisation est essentiellement assurée par le vent en climat sec ; toutefois en climat plus humide, les abeilles et d’autres insectes y contribuent. La germination du pollen nécessite une basse hygrométrie et des températures inférieures à 27-28°C.

En moyenne, en France, la floraison a lieu en juin-juillet et s’accompagne d’une odeur fade spermatique, tandis que la fructification s’effectue en octobre. Les bogues tombées sur le sol s’ouvrent par deux ou quatre valves et libèrent généralement 2-3 fruits, voire 1 à 7 fruits, nucules ou châtaignes, à une seule graine qui sont des akènes globuleux à tégument épais, de 10 à 25 g, au sommet desquels se trouvent les restes des stigmates de la fleur. Ils sont revêtus d’un tégument très riche en tanins, le tan, qui cloisonne plus ou moins l’amande. Toutefois, chez certains cultivars, il existe une châtaigne unique par bogue et l’amande n’est pas cloisonnée : elle porte alors le nom de marron8. Un arbre adulte peut produire environ 60 à 70 kg de châtaignes par an ; pour cela, le châtaignier demande au moins 700 mm de précipitations dans l’année9.

Jeune bogue de châtaigne ouverte ©NMHN – Botany Dept.


L’espèce paraît aujourd‘hui spontanée en Asie de l’ouest et en Europe du sud de la Mer Caspienne au Portugal, dans les îles méditerranéennes et en Afrique du nord (Algérie10, Maroc11, Tunisie), essentiellement dans des zones à sols acides12.

Hypothèses de principaux refuges du châtaignier sauvage en Europe durant le dernier épisode glaciaire – Source, Krebs et al., 2004

Lors la dernière glaciation de Würm13, il aurait quasiment disparu d’Europe, sauf quelques poches refuges (Espagne, Suisse, Italie du nord), et se serait essentiellement maintenu dans des zones refuges d’Asie de l’ouest.

Le centre d’origine du châtaignier est supposé provenir de l’est de la Turquie ou du Caucase14. Vers 5000 AEC, la culture du châtaignier gagne le nord du monde grec et le sud de l’Italie à partir de la Transcaucasie, de l’Arménie et de Perse15. Dans cette première vague correspondant à l’éclaircissement néolithique des forêts par les premières migrations d’agriculteurs et à une baisse de la compétition entre les arbres, Sa version pré-domestiquée accompagne les mouvements migratoires humains et atteint les Alpes vers 3000 AEC, puis la France, l’Espagne et l’Allemagne autour de 2000 AEC16. Avant l’antiquité classique, le châtaignier était connu dans le nord de la Grèce tout en étant ignoré des Athéniens17.

Chronologie de la diffusion des variétés antiques du châtaignier en Europe (en bleu clair, aire probable de domestication ; en rouge, châtaigneraie attestée au Ier s. AP ; en bleu foncé, répartition actuelle de l’espèce) – Source : Hoh, 201318

Dans une seconde vague associée à sa domestication, qui suit autour de l’Arménie à compter de 2000 AEC, puis durant l’expansion romaine, la présence du châtaignier se renforce en Europe19 sans que ce flux s’accompagne d’une différenciation génétique20 significative.
Vers 1000 AEC, sa distribution est à peu près équivalente à celle d’aujourd’hui21, à l’exception de la Bretagne et de l’Angleterre qui furent colonisées plus tard22. Au IVe siècle AEC, le philosophe Théophraste témoigne du fruit et le nomme « gland de Zeus ». Le monde romain à l’âge classique nomme la châtaigne castanea, en Italie23 et dans l’ouest de la Méditerranée, puis sa culture se développe dans une grande partie de l’Europe au Moyen-Âge au nord des Alpes (Autriche, Hongrie, Roumanie, Slovaquie, ex-Yougoslavie) jusqu’en Grande-Bretagne où l’arbre fructifie difficilement.
Le châtaignier est inscrit par Charlemagne en 812 dans la liste des arbres à propager du Capitulare de villis imperialibus de Charlemagne. Il apparaît dans le plan du cloître de Saint-Gall qui date de 820 et dans la liste d’arbres utiles de la Physica de l’abbesse bénédictine Hildegarde de Bingen (1098-1179).

Aire actuelle du châtaignier en Europe – source : The Bulgarian Flora online

Récemment, dans les années 2000, on estimait que le châtaignier couvrait 2,53 millions d’hectares en Europe, dont 2, 22 millions d’hectares de forêts – ces dernières étant dédiées pour 1,75 million d’hectare (79%) à la production de bois et pour 0,43 million d’hectare (19%) à la production de châtaignes24. La plantation fruitière fait appel à des sujets greffés mais est en régression comme dans toute l’Europe face à une forte concurrence asiatique, liée aux châtaigniers de cette région du monde.

Source : http://kp.eufrin.eu/fileadmin/user_upload/document/758-2f373ed8c755551f5bdc339a7ae0bec5.pdf

En France25, le châtaignier paraît sauvage ou subspontané en Corse, dans le Massif des Maures, dans les Cévennes méridionales et dans les Pyrénées orientales. Il a été cultivé dans tout le territoire national sauf dans le nord et l’est à l’exception des Vosges alsaciennes où on le retrouve au-dessus de la zone de la vigne. De manière générale, le châtaignier est un arbre des collines et des basses montagnes où il affectionne les terrains profonds siliceux (il craint les sols filtrants et le calcaire), bien meublés, à bonne réserve en eau. Dans le Massif Central, le châtaignier, sensible aux gelées tardives, dépasse rarement 700 m d’altitude, mais peut, parfois avoisiner 1000 m dans des zones très bien exposées.

Codex Vindobonensis, series nova 2644: La Récolte des châtaignes, Anonyme italien, circa 1370-1400.

Pour revenir à son histoire métropolitaine, celle-ci s’accélère au cours du Xe siècle lorsque les monastères, seuls lieux d’instruction de l’époque, développent l’agriculture. Un auteur ardéchois26 nous précise qu’alors « les Bénédictins défrichent, plantent, greffent et entretiennent les châtaigniers dans le but de subvenir aux besoins alimentaires d’une population qui se groupe autour des monastères ». Selon diverses sources historiques, le châtaignier tient ensuite une place importante dans le paysage de différentes régions dès les dates suivantes : XIIe s. (Dordogne27, à l’exception du Bergeracois où la viticulture est préférée), XIIIe s. (apparition massive des greffes mais aussi de réglementations, redevances, complants), XIVe s. (Cévennes28, Périgord29), XVIe (Ardèche30, Aveyron, Corse31), XVIIe (Limousin, Auvergne). Un système autarcique basé sur la châtaigne va régner quelques siècles32 qui s’avérera un grand succès notamment en pays cévenol où le châtaignier fut longtemps la première ressource alimentaire locale, mais aussi dans nombre d’autres châtaignerais régionales. Aux XVIe et XVIIe siècles, la castanéiculture se renforce pour faire face à la croissance démographique. Ainsi, en Corse, le châtaignier présent dès le XIe s. ne s’y développe avec force qu’après 1548 quand Gênes l’impose à la population de bergers. Autre exemple, l’Aveyron où la châtaigne et le seigle constituaient la base de l’alimentation du Ségala à la même période.
Sous la Révolution, les châtaigneraies atteignaient un million d’hectares33. En 1852, bien qu’une partie de ces plantations aient été défrichées entre 1820 et 1850 pour cultiver des céréales, à elle seule, la culture du châtaigner- fruitier (hors forêt mixte) occupe encore près de 580 000 ha en France et sa production est estimée à 512 000 tonnes en 188034, puis 757 000 tonnes en 188635.

C’est alors un âge d’or de la châtaigneraie française, même si dès le XVIIIe siècle, le châtaignier a souffert de préjugés. Certains moralisateurs ont en effet voulu voir en sa production une incitation à la paresse et à la révolte, un frein au développement du progrès, notamment à l’utilisation de nouveaux outils et une incitation à négliger la culture des grains. En 1790, Juge de Saint-Martin36 écrit ainsi : « J’ai souvent ouï dire par des personnes aussi respectables par leurs bonnes intentions que par leurs places importantes que l’abondance des châtaignes dans le Limousin était une des causes qui rendent le laboureur paresseux qui en détruisant presque entièrement l’arbre qui les produit la Province aurait une subsistance plus assurée. Que d’ailleurs les manipulations qu’exige leur apprêt sont gênantes, qu’il faut un temps considérable pour les conserver, de la dépense pour les sécher. Inconvénients qu’on ne trouve pas dans la récolte des grains … ». Gasparin37, plus virulent encore, ajoutait en 1857 : « Une alimentation que on croit assurée dégoûte homme des travaux pénibles, c’est la chasse qui devient son occupation favorite ; avec elle … le caractère s’aigrit, devient farouche ; les passions violentes remplissent le cœur et il s’établit entre les familles jalouses des avantages que procure plus d’adresse ou plus de diligence, des haines qui les isolent. »

Hélas, dès la période 1860-1870 la maladie de l’encre38, surgit et attaque sévèrement certaines châtaigneraies. Malgré le contexte de l’exode rural qui n’était guère favorable à leur entretien, on introduisit vers 1900 des espèces et variétés de Castanea d’Asie pour tenter de vaincre cette maladie par greffe ou croisement sexuée. En dépit de ces efforts, en 1905, il n’existait plus que 300 000 hectares de châtaigneraies en métropole qui produisirent 336 000 tonnes de châtaignes39.
Vers 1930 la déprise humaine liée à l’exode rural, la chute des cours, l’extraction industrielle du tan, la concurrence d’autres cultures et la diversification de l’alimentation entamèrent encore un peu plus la popularité de la culture de la châtaigne. Cependant, durant la seconde guerre mondiale, l’arbre à pain nourrit de nouveau une partie de la population et le déclin des châtaigneraies fut interrompu pour quelques années avant qu’à la fin des années 1950 l’apparition du chancre de l’écorce40, originaire de l’Asie, porte un nouveau coup sévère à cette production. En 1975, 32 000 ha de châtaigneraies subsistaient en France et leur production se limitait à 42 000 tonnes en 1976.

Présence du châtaignier cultivé pour ses fruits et pour son bois en France aujourd’hui – Source : Bouffartigue et al, 2019

Depuis l’INRA et le CTIFL ont continué de travailler sur les greffes et sur l’hybridation pour retrouver un certain dynamisme à cette filière même si dès 2005, un insecte d’origine chinoise, le cynips du châtaignier (Dryocosmus kuriphilus)41 s’est à son tour attaqué aux châtaigneraies. La lutte génétique se poursuit aujourd’hui incluant à la fois l’introgression de résistances chez le châtaignier et des moyens de contrôle biologique42 de ce parasite et d’autres insectes. A noter également que depuis 2014, la châtaigne d’Ardèche a obtenu une AOP (Appellation d’Origine Protégée) qui rassemble 188 communes d’Ardèche ainsi que quelques-unes du Gard et de la Drôme et qu’en 2014, un partenariat INRA, CTIFL et Invenio a mis au point une nouvelle variété de châtaigne, Bellefer43, conçue spécialement pour l’industrie (fabrication de purée de marron, yaourts, pâtisserie…), elle est plus petite, s’épluche très facilement et possède un goût de marron sucré très prononcé.

Aujourd’hui, le châtaignier est devenu en France avant tout une espèce forestière :
– Il est la troisième essence feuillue française44 avec environ 744 000 d’hectares de forêts où il est l’essence principale à au moins 75% (dont 344 000 ha où il forme un peuplement monospécifique), ce qui représente un peu plus de 130 000 millions de m3 de bois avec une production annuelle de 7 à 8 m3/ha/an.
– La production de châtaignes et de marrons s’est énormément réduite et est concentrée principalement dans les deux régions Auvergne-Rhône-Alpes et Sud-Ouest45 (en gros pour moitié dans chacune). Sur la période 2015-2017, la surface de la châtaigneraie française 46est tombée à 8 017 ha et la production à 7 291 tonnes (dont 5 584 tonnes valorisées en frais et 1 407 tonnes destinées à être transformée47 ; au niveau géographique, 48% de cette production provient d’Auvergne-Rhône-Alpes, 18% d’Aquitaine et 8% de Midi-Pyrénées avec des démarches de qualité : 2 AOC (Corse et Ardèche), AOC/AOP Châtaignes des Cévennes et IGP du Sud-ouest). La France est aujourd’hui le quatrième producteur européen de châtaigne, après l’Espagne, la Grèce et le Portugal.

Localisation de la production française actuelle de châtaigne -source : http://kp.eufrin.eu/fileadmin/user_upload/documents/758-2f373ed8c755551f5bdc339a7ae0bec5.pdf

En termes d’usages, il convient de rappeler que le châtaignier a souvent été la providence nos ancêtres et les a protégés des disettes les années où les céréales produisaient peu. Selon les régions, on constatait quatre profils de consommation :
– une consommation type denrée de base tout au long de l’année à tous les repas et sous la même forme que les céréales (Corse, Apennins) ;
– une consommation saisonnière étalée, surtout énergétique du matin, durant 3 à 7 mois, en frais puis en sec (Auvergne, Cévennes, Limousin, Périgord, Vivarais) ;
– une consommation saisonnière courte type aliment de soudure de 1 à 3 mois principalement le soir et en frais (Bretagne, Pyrénées) ;
– une consommation occasionnelle dans les villes et régions éloignées des centres de production.

NutrimentsChâtaigneBléRiz blanc
Protéines, g25,12,3
Lipides, g1,250,660,20
Glucides, g26,130,426,3
Eau, g65,860,770,4
Fibres, g42,580,7
Vitamine B1, mg0,050,050,02
Vitamine B2, mg0,070,01
Vitamine B6, mg0,220,50,05
Valeurs nutritionnelles comparées de la châtaigne fraîche, du blé et du riz pour 100 g. – Source, Passeport Santé


Les châtaignes
consommées fraîches ou plus souvent séchées48, sont des fruits49 amylacés (78% de glucides50 pour seulement 4-5% de lipides) peuvent simplement se manger entières cuites, grillées ou en confiseries (marrons glacés) ou réduites en farine et donner alors lieu à de multiples usages, mélangées à de l’eau ou à du lait51 (bouillies, soupes, purées, pains dits pains de bois52, confitures, etc.). Leur richesse en sels minéraux (calcium, cuivre, fer, manganèse, phosphore, potassium, sélénium, zinc, etc.) et en vitamines B1, B2, B6, B9 et surtout C sont à souligner. Par suite, leur consommation est particulièrement recommandée durant la saison froide afin de parer au stress et à la fatigue d’autant que la châtaigne possède un fort pouvoir de satiété, n’apporte pas de gluten et une charge glycémique modérée. La châtaigne est également riche en fibres douces et bien tolérées, même par les intestins les plus fragiles. La châtaigne s’avère, parmi les fruits et légumes, celui qui contient le plus de polyphénols totaux. Parmi les acides gras qu’elle contient, il y a l’acide oléique, reconnu pour ses bienfaits sur la fonction cardiovasculaire et la glycémie. Quant à l’acide linoléique qu’elle renferme, il a des effets bénéfiques sur le taux de lipides sanguins. Enfin, la châtaigne, alcalinisante, permet de lutte contre l’acidose53 tout en contribuant à notre plaisir vu ses caractéristiques organoleptiques et sa grande richesse en composants volatils54.
Les châtaignes entrent également dans la composition de sirops, bières et liqueurs régionales (Ardèche, Cantal, Corse).
Les châtaigneraies ont souvent aussi une importance alimentaire et écologique indirecte car elles produisent des cèpes et d’autres champignons comestibles du fait des associations symbiotiques instaurés entre les racines de châtaignier et les hyphes de divers champignons. Les châtaignes ont aussi souvent servi à engraisser les porcs, et ce notamment en Corse.

Les feuilles de châtaignier jeunes, ce que peu savent encore, sont consommables en salades. Ensuite, elles servent à enrober certains fromages, tel le fameux banon de Provence, ou à cuire des pâtisseries, comme les falculelles du centre de la Corse55. Par le passé, elles étaient employées dans la confection de matelas ou comme fourrages ou litières d’animaux. Les feuilles âgées et les bogues, très riches en potasse, peuvent aussi être compostées.

Ruches traditionnelles en bois de châtaignier, Lozère ©FrançoiseBonjeanDouche

Le bois du châtaignier est un bois de qualité. Il est naturellement écologique car riche en tanins56, il est imputrescible résistant aux insectes, aux vers, aux araignées et autres parasites ainsi qu’à la pourriture – ce qui fait qu’il peut être utilisé en extérieur comme en intérieur.
Celui du tronc, brun mi-lourd, très durable et pourtant relativement élastique, est très employé en tonnellerie et en menuiserie (charpentes, meubles, parquets, lambris, articles ménagers, castagnettes, cercueils) mais aussi pour fabriquer des panneaux de particules et de la pâte à papier.
A noter que l’espèce rejette facilement de souche si elle est coupée. Imperméable et élastique, fendant facilement, le châtaignier est aussi préposé à la fabrication de piquets, d’échalas et de bardeaux ainsi qu’en vannerie ou pour la production de tanins. Par contre, comme bois de chauffage, il doit être réservé aux foyers fermés car il noircit et lance, en éclatant, des étincelles loin du feu.

Dans la pharmacopée européenne57, ses fruits, ses chatons, ses feuilles et son écorce ont été utilisées sans que la plante soit considérée comme une simple de premier ordre.
Les châtaignes le furent néanmoins assez souvent contre les diarrhées et dysenteries des enfants ou, vu leur teneur en vitamine C, contre le scorbut. On a aussi prêté parfois à la châtaigne une action aphrodisiaque chez l’homme (sans doute par similitude avec la forme de ses testicules). De manière plus ésotérique – l’effet placebo date de longtemps, Hildegarde de Bingen recommandait leur consommation pour renforcer la sensibilité nerveuse et l’activité intellectuelle : « Mais aussi l’homme dont le cerveau est vide et qui est donc faible de la tête, qu’il fasse bouillir les fruits de cet arbre dans de l’eau et qu’il les prenne souvent à jeun et après le repas, et son cerveau croît et est rempli, ses nerfs deviennent solides et les maux de tête disparaissent. »
Les chatons en décoctions (15 à 20 g par litre d’eau) sont également efficaces contre les diarrhées.
Les feuilles, riches en tanins, flavonoïdes, triterpènes et vitamine C soignent en infusions (30g par litre d’eau) bronchites, coqueluches, quintes de toux et troubles de la circulation veineuse. En décoctions avec de l’écorce, elles réduisent les irritations de la gorge et soignent également les diarrhées.

Tout ceci explique qu’en certaines région de France et d’autres pays européens, pour décrire les multiples emplois du châtaignier, de nombreux auteurs aient fait état d’une « civilisation de la châtaigne » !

Alain Bonjean,
Orcines, le 5 décembre 2020.

Mots-clefs : arbre à pain, châtaignier, Castanea sativa, arbre caduc, arbre forestier, arbre fruitier, châtaigne, marron, bois, pseudo-céréale, nutrition, plante mellifère, plante médicinale, Europe méridionale, Asie de l’ouest, Afrique du nord,

1 – Autrefois, aussi appelé arbre à pain, arbre à saucisses, castanier, castarède, châtaignier-marronnier, chestan, cosagnouse, gland de Sardaigne, noix d’Hêraklion, pain des pauvres, pelou en France. En anglais, sweet chesnut ; en allemand, edelkastane, kastanienbaum ; en italien, castagno ; en espagnol, castaño.

2 – Le genre Castanea regroupe une douzaine d’espèces des zones tempérées froides à chaudes de l’hémisphère nord (Etats-Unis, Afrique du nord, Europe méridionale, îles méditerranéennes, Turquie, Iran occidental, Chine, Japon) qui partagent le même nombre chromosomique, 2n = 24. Les trois autres espèces principalement cultivées sont les châtaigniers chinois (Castanea mollisima Blume), japonais (C. crenata Sieb. et Zucc.), et américain (C. dentata Borkh.).
Au niveau étymologique, Castanea dérive du grec Kastanon (κάστανον) qui désigne le châtaignier et parfois le chêne. Il pourrait aussi provenir d’une ville de la Thessalie, province du nord-est de la Grèce, Kastanca célèbre pour la qualité de ses châtaignes.
Pour en savoir plus, lire : Aimée Camus (1929). Les châtaigniers, monographie des genres Castanea et Castanopsis. Paris, Ed. Paul Lechevalier, 604 p. ; Paul. S. Manos and Alice M. Stanford (2001). The historical biogeography of Fagaceae tracking the tertiary history of temperate and subtropical forests of the Northern hemisphere. Int. J. Plant Sci. 162, 6 suppl., 577-593 ; O. Colin (1996). Les châtaigniers dans le monde : un aperçu du genre Castanea. Bulletin de l’Association des Parcs Botaniques de France 1, 22, 16-25.

3 – Cet arbre très utile craint les gelées hivernales. Beaucoup de châtaigneraies ont été détruites en France durant les grands hivers de 1685, 1709, 1766, 1789, 1870, 1879 ou plus près de nous en 1956.

4 – Le châtaignier secrète du nectar et un peu de miellat. Son miel corsé reste liquide plusieurs mois et cristallise lentement. Il présente une odeur forte et une couleur sombre allant du jaune foncé au noir ; son pollen, très abondant, se retrouve dans les miels de printemps.

5https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-14752-synthese ;

6 – Un châtaignier millénaire qui a grandi sur les pentes de l’Etna en Italie possède 4 troncs et mesure 55 mètres de circonférences. Il a été surnommé « le châtaignier des cent chevaux » car à la Renaissance, il aurait accueilli sous son feuillage une reine de Naples, Gionvana I d’Angio avec une centaine de cavaliers.

7 – Le pollen de châtaignier émis en même temps que le pollen de nombres de graminées est un facteur d’aggravation allergénique pour les patients polysensibles.

8 – Pour en savoir plus sur la distinction entre châtaigne et marron, lire : Lucie Dupré (2005). Classer et nommer les fruits du châtaignier ou la construction d’un lien à la nature. Natures Sciences Sociétés 13, 395-402 ; https://www.zoom-nature.fr/marrons-ou-chataignes-leternel-marronnier/
Attention : ne pas confondre le marron de châtaignier avec le marron d’Inde (en fait originaire de Grèce et d’Albanie), fruit d’un arbre d’ornement, le marronnier d’Inde, Aesculus hippocastanum, aux fruits toxiques.

9 – Dans le cadre du réchauffement climatique, les études menées en France sur le châtaignier montrent que le risque de dépérissement est très élevé lorsque le déficit hydrique entre les mois de juin et août dépasse 220 mm. Voir : Jean Lemaire. Bioclimsol, un outil d’aide à la décision en développement pour réagir face au changementc climatique. Forêt-entreprise 218. https://www.cnpf.fr/n/bioclimsol-autecologie-des-essences/n:226

10 – L. Trabut (1925). Le châtaignier en Algérie. Gouvernement général de l’Algérie. Direction de l’agriculture. Service botanique. Informations agricoles 62, 16 p.

Édition : Alger : impr. de C. Vollot , 1925 Gouvernement général de l’Algérie. Direction de l’agriculture. Service botanique. Informations agricoles. Bulletin n̊ 62
Édition : Alger : impr. de C. Vollot , 1925

11 – E. Stefanesco et al (1971). Le châtaignier au Maroc. Revue El Awamia 38, 1-14.

12 – R. Cerighelli (1922). Le châtaignier dans ses rapports avec le sol. Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale 2, 10, 259-264.

13 – En Ardèche, on a trouvé des feuilles et des pollens fossiles antérieurs à la dernière période glaciaire. Voir aussi :

P. Krebs et al. (2004). Quaternary refugia of the sweet chesnut (Castanea sativa Mill.): an extented palynological approach. Veget. Hist. Archaeobot. 13, 145-160 ; P. Krebs et al. (2019) Revising the sweet chestnut (Castanea sativa Mill.) refugia history of the last glacial period with extended pollen and macrofossil evidence. Quaternary Science Reviews 206, 111-121.

14 – Daniel Zohary, Maria Hopf (1988). Domestication of Plants in the Old World. Oxford, Clarendon Press, 249 p.

15 – Selon Xénophon, les nobles perses nourrissaient leurs enfants de châtaignes.

16 – F. Villani, M. Pigliucci and M. Cherubini (1994). Evolution of Castanea sativa Mill, in Turkey and Europe. Genet. Res. Camb. 63, 109-116.

17 – Michel Chauvet, éd. (1998), Le patrimoine fruitier. Hier, aujourd’hui, demain. Actes du colloque de la Ferté Bernard, 15-17 octobre 1998. AFCEV, diffusion INRA. 5-14.

18 – Claude Hoh (2013). Le châtaignier, des racines vers le futur. http://www.forestiersdalsace.fr/UserFiles/File/PDF/Exemples/Stammtisch-Chataignier-2013.pdf

19 – Idem 14. Voir aussi, M. Conedera, et al. (2004). The cultivation of Castanea sativa (Mill.) in Europe, from its origin to its diffusion on a continental scale. Veget. Hist. Archaeobot. 13, 161-179.

20 – S. Fineshi et al (2000). Chloroplast DNA polymorphism reveals little geographical structure in Castanea sativa Mill. (Fagaceae) throughout southern European countries.Molecular Ecology 9, 1495–1503 ; Francesca Chiocchini et al. (2016). Mapping the Genetic Diversity of Castanea sativa: Exploiting Spatial Analysis for Biogeography and Conservation Studies. Journal of Geographic Information System 8, 248-259.

21 – Cécile Villeleger (1997). Le châtaignier, Castanea sativa Mill. Thèse pour le diplôme d’état de docteur en pharmacie. Université de Limoges, faculté de pharmacie, 94 p.

22 – Rob Jarman et al. (2019). DNA analysis of Castanea sativa (sweet chestnut) in Britain and Ireland: Elucidating European origins and genepool diversity. PLOS One 14, 9, e0222936. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0222936

23 – Selon Pline, dans le culte de Cérès, la farine de châtaigne était notamment donnée aux femmes comme substitut du pain durant certaines périodes rituelles de jeune céréalier.

24 – Marco Conedera, Patrice Krebs (2008). History, present situation and perspective of the chesnut cultivation in Europe. Acta Horticulturae 784, 23-27.

25 – Cathy Bouffartigues et al. (2019). Genetic diversity and structure of sweet chestnut (Castanea sativa Mill.) in France: At the intersection between Spain and Italy. bioRxiv, doi: https://doi.org/10.1101/792259

26http://nonololoaly.unblog.fr/

27 – Chantal Leroyer (2010). Apparition et diffusion du châtaignier (Castanea sativa) en Dordogne : l’apport de la palynologie. In C. Delhon, I. Théry-Parisot, S. Thiébault, éd. Des hommes et des Plantes. Exploitations du milieu et gestion des ressources végétales de la préhistoire à nos jours. XXXe rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes. Ed. APDCA, Antibes, 211-225.

28 – J.R. Pitte (1987). Terres de Castanide : hommes et paysages du châtaignier de l’Antiquité à nos jours. Méditerranée 3, 60, 52.

29 – Mme Depain (1936). La châtaigneraie périgourdine. Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest 7, 4, 340-365.

30 – Gérard Briane et Jean Jimenez (2017). Guide d’usage : Des châtaigniers et des hommes, le renouveau de la châtaigneraie dans le sud européen. UVED, 35 p.

31 – Idem 16.

32http://nonololoaly.unblog.fr/2009/02/10/269/

33 – Auguste Chevalier (1941). Trois arbres précieux de la France à améliorer : olivier, noyer, châtaignier. Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale 21, 237-238, 206-221.

34 – Ariane Bruneton-Governatori (1984). Alimentation et idéologie : le cas de la châtaigne. Annales Economies, Sociétés, Civilisations 39, 6, 1161-1189.

35 – A. Guillaume (1942). La récolte, le traitement et la conservation des châtaignes en France. Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale 22, 249-250, 259-263.

36 – Jean-Aimé Juge de Saint-Martin (1790). Notice des arbres et arbustes qui croissent naturellement, ou qui peuvent être élevés en pleine terre dans le Limousin. Limoges, Impr. Jacques Farne, 311 p. (p. 60).

37 – A. de Gasparin (1857). Cours d’agriculture, Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique. 5 vol. édition consultée 1863, p.472.

38 – L’encre est une maladie gravissime du châtaignier d’origine asiatique, provoquée par les spores d’un champignon parasite, Phytophtora cinnamomi ou P. cambivora, qui migre dans l’eau du sol et attaque le système racinaire et le collet de l’arbre provoquant son dessèchement et sa mort. Celle -ci advient très rapidement sur les jeunes plants (1 à 5 ans) et plus ou moins rapidement selon l’âge sur les arbres plus âgés.

39 – Idem 29.

40 – Le chancre de l’écorce est une autre maladie sévère du châtaignier originaire d’Asie, provoquée par un champignon microscopique, Cryphonectria (ou Endothia) parasitica, qui s’attaque à l’écorce de l’arbre (tronc, branches, rejets), provoquant des lésions à évolution rapide entrainant le dessèchement et la mort des parties supérieures. Il a été identifié pour la première fois en Europe en Italie en 1938.

41 – Il pond ses œufs dans les bourgeons de la pousse de l’année en juillet. Les œufs éclosent 30 à 40 jours plus tard. Au printemps suivant, à l’éclatement des bourgeons, la larve se nourrit de l’intérieur du bourgeon. En parallèle, l’arbre lutte contre ce parasite en formant des galles au niveau des bourgeons qui sont aisément identifiables en hiver. Il est important de bien surveiller les vergers en hiver et au printemps pour détecter de nouveaux foyers.

42 – M.-L. Brachet et al. (2017). Le cynips du châtaignier : mise en œuvre et développement de la maitrise de ce ravageur par des moyens de contrôle biologique. Innovations Agronomiques 55, 121-133.

43https://www.sival-innovation.com/variete-chataigne-bellefer/

44https://inventaire-forestier.ign.fr/IMG/pdf/memento_2014-2.pdf en p21; Sabine Girard et al. (2016). Fiche Castanea sativa Mill., Châtaignier. INRA-CNPF, 7 p.

45 – Mathilde Debard (2019). La châtaigne et le marron en 2018 – bilan de campagne. France Agrimer, 4 p.

46 – Marie Charlotte Bopp (2019). Les services rendus par les cultures fruitières : extraits du chapitre 2, le service d’approvisionnement en fruits – la production de fruits en France métropolitaine. GIS Fruits, CTIFL et INRA Science Impact, 47 p.

47 – Simultanément la France a consommé 11 705 tonnes et est donc importatrice.

48 – La châtaigne est réputée pour son apport énergétique, comparable à celui des céréales – 190 calories pour 100 g. Séchée, sa valeur énergétique dépasse celle des céréales : elle fournit 370 calories pour 100 g, soit largement deux fois plus que des pâtes complètes ou quatre fois plus que des pommes de terre.

49 – Antoine-Augustin Parmentier (1780). Traité de la châtaigne. Paris, Ed. Monory, 160 p.

50 – La châtaigne est riche en amidon de type B (similaire à l’amidon de maïs), avec une température de gélatinisation de 56,1°C et un pic de viscosité de 79,5°C.

51 – Leur relative pauvreté en protéines peut aisément être compensée par une ration de lait, surtout s’il est de chèvre.

52 – A. Bruneton-Governatori (1984). Le pain de bois : ethnohistoire de la châtaigne et du châtaignier. Ouvrage publié avec le concours du C.N.R.S., Eché éd., Toulouse, 534 p.

53 – Notre nourriture est souvent trop riche en sucres simples, raffinés et en protéines animales qui favorisent l’acidose tissulaire chronique et divers troubles métaboliques associés (fatigue, migraine, ballonnements, constipation). En dégustant la châtaigne avec d’autres fruits et des légumes, on accroît l’effet basifiant, ce qui permet de réguler l’équilibre acidobasique de notre organisme.

54 – M. Aponte, F. Boscaino, A. Sorrentino, R. Coppola, P. Masi, A. Romano (2013). Volatile compounds and bacterial community dynamics of chestnut-flour-based sourdoughs. Food Chem. 1, 141(3), 2394-2404.

55 – Petits gâteaux à base de brocciu écrasé, de farine de blé tendre, d’œufs, de sucre et de zeste de citron.

56 – 7 à 10% de la matière sèche est forme de tanins ellagiques tels que la castalgine et la vescalagine. On les utilisait beaucoup dans le tannage des peaux.

57 – Paul Iserin (éd.) et al. (1997). Encyclopédie des plantes médicinales. Paris, Larousse, p. 182 ; Max Wichtl, Robert Anton, (1999). Plantes thérapeutiques. Paris, Ed. Lavoisier Tec&Doc, 109-110 ; Gérard Debaigne, François Couplan et Pierre et Délia Vigne (2017). L’herbier des plantes qui guérissent. Larousse, 228 p. ; José Manuel Neves and Silvia Cunha. Castanea sativa Mill : A brief review. Recent Advances in Biological Research 4, 9, http://bp.bookpi.org/index.php/bpi/catalog/view/58/634/513-1

La lentille : hommage aux travaux fondateurs de Yelena Barulina !

La lentille (Lens culinaris Medik 1787 subsp. culinaris)1 est une Fabacée cultivée comme légume sec pour ses graines riches en protéines depuis des temps très anciens2 en Asie et Europe du sud, dont la production a été étendue plus récemment à d’autres territoires de la planète (Canada, Australie, Afrique, etc.).

Pieds fleuris de lentille verte du Puy en Haute-Loire; source : ©AlainBonjean ; détail des gousses et grains: source: http://www.lalentillevertedupuy.com/

Cette légumineuse3 est une plante annuelle au système racinaire superficiel et aux tiges dressées, velues et rameuses de 20-70 cm de haut (2n = 2x =14; génome relativement large d’environ 4,3 GB). Les feuilles sont terminées en vrille simple ou bifurquée et possèdent 5 à 7 paires de folioles oblongues. Les fleurs à couronne papillionacée sont d’un blanc bleuâtre de 5-7 mm, regroupées par 1-3, voire 4, sur des pédoncules aristés égalant presque la feuille. Leur calice présente des dents égales, 5-7 fois plus longues que le tube. La corolle est un peu plus courte que le calice. L’androcée est composé de 10 étamines minuscules, dont 9 sont soudées ensemble. L’ovaire a généralement 2 loges. La floraison a lieu entre mai et juillet : c’est une plante autogame (taux de pollinisation croisée <1%). Les fruits sont des gousses aplaties, courtes de 15 sur 8-10 mm, à 2 graines lenticulaires de diverses couleurs (brun, corail, jaunâtre, noir, rose, rouge, vert, violacé), chacune de 2 à 9 mm x 2-3 mm. La maturité survient en milieu d’été.

Comme toute légumineuse, la lentille est une bonne tête d’assolement du fait de ses reliquats en azote. Originellement c’est une culture d’hiver tolérante au gel et à un climat sec. Cependant, son cycle court (environ 120 à 150 jours) permet aussi de la cultiver en printemps. La lentille préfère les terrains légers et sablonneux à pH de 6 à 8, ensoleillés et les climats tempérés frais. Elle craint la sécheresse prolongée, l’inondation, la salinité et aussi les pluies à floraison qui limitent fortement son taux de nouaison. Pour en savoir plus sur sa culture, cf. http://www.terresunivia.fr/sites/default/files/articles/cultures/lentille/01-ANILS%20Itineraire%20Technique%20Lentille.pdf ; https://geco.ecophytopic.fr/documents/20182/21720/pdf_lentille_6.pdf

2018, selon FAOstat, la production mondiale de lentille a atteint 6 563 805 tonnes. Aujourd’hui, Canada et Inde sont de très loin les deux principaux producteurs de ce légume sec4.
En une quarantaine d’années, les agriculteurs de la province du Saskatchewan ont fait du Canada le principal producteur et exportateur de lentille, grâce à la sélection5 de lentilles mutantes (mutagénèse dirigée) dites Clearfield qui peuvent être aisément désherbées sans endommager la culture. En Inde, la lentille et d’autres légumineuses, notamment le pois chiche, restent des productions essentielles des systèmes agricoles des plaines indo-gangétiques et de l’alimentation de base de leurs populations6. En sus, la lentille est extrêmement importante dans le régime alimentaire d’autres populations du Proche-et du Moyen-Orient en raison de son goût et de son profil nutritionnel attrayant. Elle est consommée dans ces régions germée, cuite, frite, broyée dans des plats très variés : soupes, salades, ragoûts, accompagnements, pâtisseries, etc.

Principaux producteurs mondiaux 2018. Source : FAOstat/Helgi

De son côté, la France se positionne comme un pays producteur mineur avec un peu plus de 20 000 tonnes annuelles. Toutefois, notre pays bénéficie depuis 1986 d’une AOC pour ses productions de lentille verte du Puy7 (environ 5000 ha) et d’un label rouge pour la lentille verte du Berry8. Depuis 2007, accompagné par le soutien de Slow Food, un petit nombre de producteurs du Cantal a également repris sur la Planèze la culture de la lentille blonde de Saint-Flour protégée par un autre label rouge (demande d’AOP en cours)9. Citons encore parmi nos productions à titre historique le lentillon rose de Champagne et la lentille blonde de Lorraine qui mériteraient d’autres efforts de relance.

Diversité génétique de la lentille : couleurs et tailles des grains. Sources : Vandenmberg, 2015 ; Khazaei et al., 2018.

Parmi toutes les informations aujourd’hui disponibles au niveau scientifique sur la lentille et ses apparentées, nous n’en saurions rien ou pas grand-chose sans la grande généticienne et botaniste russe née à Saratov sur la Volga, Yelena Ivanovna Barulina (Елена Ивановна Барулина1895-1957) à laquelle nous rendons hommage. Diplômée d’une maîtrise de l’Université de sa ville natale, elle rejoint en 1921 l’Institut de Botanique Appliquée et des Nouvelles Cultures d’URSS (aujourd’hui devenu le célèbre Institut de Recherche Vavilov ou VIR) à Saint-Pétersbourg, soutint sa thèse sur l’étude de la variabilité des traits de la lentille et de la vesce, découvrant au passage le phénomène de mimétisme de la vesce au sein des cultures de lentille (occasion de son premier article scientifique), dirigea une expédition de collecte de plantes en Crimée en 1923 et épousa Nikolai Vavilov (1887-1943) en seconde noce en 1926.

Yelena Barulina et Nikolai Vavilov. Source : VIR

En 1930, Yelena Barulina publia la première monographie sur les lentilles, Lentils of the U.S.S.R. and other countries10, qui ne tarda pas à devenir le document de référence sur ces espèces sauvages et cultivées et qui contenait la première carte de leurs distributions au niveau mondial. Reconnue comme l’experte centrale de ces espèces11, elle les classifia en six groupes et postula que la lentille cultivée provenait de la domestication de l’espèce sauvage Lens orientalis, hypothèse depuis validée par marquage moléculaire.
Yelena Barulina conduisit ensuite une seconde expédition botanique en Géorgie en 1933 et résuma en 1937 ses travaux de recherche sur la lentille dans le volume IV de la Flore des plantes cultivées12. A partir de 1939, durant les affres lyssenkistes du Stalinisme, elle vécut dans la pauvreté à Saratov avec son fils Yuri et tenta courageusement, mais sans succès de soutenir son mari emprisonné. Après la réhabilitation post-mortem de son époux en 1955, elle put de nouveau publier leurs travaux de recherche avant son décès le 9 juillet 195713.


Actuellement, on considère que le genre Lens comprend 7 taxons tous distribués dans l’Asie du sud-ouest et la région méditerranéenne : L. culinaris, L. orientalis, L. tomentosus, L. odemensis, L. lamottei, L. ervoides et L. nigricans14.

TaxonsDistribution
L. culinaris subsp. orientalisDe la Grèce à l’Ouzbékistan et de la Crimée à la Jordanie
L. odemensisProche-Orient
L. tomentosusProche-Orient (surtout Syrie et Turquie)
L. lamotteiMaroc, Espagne, France
L. ervoidesIsraël à l’Espagne, Ethiopie et Ouganda
L. nigricansCôtes méditerranéennes, incluant les Canaries
Distribution spontanée des espèces sauvages de lentille. Source : van Oss et al., 1997

Malgré ces révisions taxonomiques, toutes les études s’accordent pour confirmer que L. culinaris ssp. orientalis est le progéniteur sauvage de la lentille cultivée15, tandis que L. nigricans en est l’apparentée la plus éloignée16.

Témoignages archéologiques de la diffusion des lentilles dans l’Ancien Monde. Source : Sonnante, 2009

Les restes les plus anciens de lentille trouvés à ce jour l’ont été dans la grotte Franchti en Grèce et datent de 11 000 AEC, même s’il est impossible de dire s’il s’agit d’artefacts sauvages ou cultivés. Le sud de la Turquie a toutefois été suggéré comme site initial de domestication de l’espèce autour du IXe millénaires AEC car les zones d’origines des groupes à grosses (macrosperma) et petites (microsperma) semences y divergent suite à la domestication17. La culture était présente en Grèce voici 8000 ans AP, entre 7-5000 AP en Europe centrale et autour de 5-4000 AP en Egypte. Sa diffusion a été apparemment plus lente vers l’Ethiopie et le sous-continent indien que l’espèce n’a rejoint qu’à l’Âge de Bronze 18. Plus tard, la lentille a été introduite lors de l’échange colombien en Amérique du Sud et en Amérique centrale, probablement par les Espagnols. L’espèce a enfin été diffusée aux États-Unis avant la Seconde Guerre mondiale, puis au Canada en 1969. Elle est établie commercialement en Australie seulement depuis 1994.

Au niveau nutritionnel19, la lentille constitue, on le sait, une source appréciée de protéines et d’énergie -cent grammes de lentille procurent environ 335 calories. Ses teneurs moyennes en protéines et en amidon sont de 27% et de 48% de la matière sèche, respectivement un peu plus haute et un peu plus basse que celles du pois. Sa teneur en fibres est généralement faible, de l’ordre de 5-6% de la matière sèche, même si elle peut être un peu plus élevée chez certains cultivars. La lentille apporte l’ensemble des vitamines du groupe B, à l’exception de la vitamine B12, et est particulièrement riche en vitamine B9 – essentielle au bon fonctionnement du système nerveux-, dont elle fournit plus de 90% de la valeur nutritionnelle de référence par petite portion de 100 g. Comme les autres légumineuses, la lentille contient peu d’acides aminés sulfurés et de tryptophane, ainsi que peu de facteurs antinutritionnels

Couverture des besoins nutritionnels par la lentille verte du Puy qui est particulièrement intéressante à ce niveau.
Source :
http://www.lalentillevertedupuy.com/aliment-sante-c45.html

Au niveau thérapeutique, la lentille possède des propriétés antioxydantes, antifongiques, antibactériennes, anticancéreuses et antidiabétiques. Traditionnellement, leur consommation est recommandée lors de troubles gastrointestinaux, de désordres cardiaques, de maladies de peau, d’anémie, etc20.

Ainsi, dans une URSS qui avait souvent encore faim à son époque, il est probable que Yelena Barulina, issue d’une région à vocation fortement agricole, n’avait pas choisi la lentille comme culture de prédilection par hasard mais pour l’ensemble de ses qualités nutritionnelles et médicinales. Et sa devise aurait pu être : Lens sana in corpore sano !

Alain Bonjean,

Orcines, le 1er décembre 2020.

Mots-clefs : lentille, Lens culinaris, Fabacée, légumineuse, annuelle, autogame, légume sec, nutrition, protéines végétales, plante médicinale, mutagénèse dirigée, Proche-Orient, domestication, Yelena Barulina, Nikolai Vavilov, Turquie, Canada, Inde

1 – Anglais : lentil ; allemand : linse; espagnol : lentejo : hollandais : linze ; italien : lenticchia commune ; portugais : lentilha.

2 – La lentille est citée dans l’Ancien Testament dans un passage opposant les frères jumeaux Esaü et Jacob, petits-fils d’Abraham (Genèse 25, 21-35, https://catechese.catholique.fr/outils/conference-contribution/307151-jacob-esau-combat-fraternite-genese-25 /).

3https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-71644-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/129211 ;

4https://www.helgilibrary.com/charts/which-country-produces-the-most-lentils/

5https://www.researchgate.net/publication/236172130_The_CLEARFIELDR_technology_-_A_new_broad-spectrum_post-emergence_weed_control_system_for_European_sunflower_growers ; https://ipm.montana.edu/cropweeds/projects/documents/integrated_weed_management_in_lentils-MT201009AG.pdf ; https://www.infogm.org/5646-Canada-deux-plantes-modifiees-par-mutagenese-dirigee-autorisees-commercialement ; Albert Vandemberg (2015). Farmer supported research on lentil pre-breeding. University of Saskatchewan, 64 p. : H. Khazaei et al. (2018). SNP markers associated with seed quality characteristics of cultivated lentils. The Plant Genome https://doi.org/10.3835/plantgenome2017.06.0051

6 – K.M. Singh, Anit Kumar Singh (2014). Lentil in India : An overview. MPRA 59319, https://mpra.ub.uni-muenchen.de/59319/1/MPRA_paper_59319.pdf

7http://www.lalentillevertedupuy.com/ ; Jules Carles (1945). La lentille du Puy et son cru. Bulletin de la Société Botanique de France 92, 7-8, 169-172, doi : 10.1080/00378941.1945.10834436

8https://www.lentilleduberry.com/lentilles-et-terroirs

9https://www.terroirs-avenir.fr/produits/lentille-blonde-de-saint-flour-2/

10 – Yelena Barulina (1930). Lentils of the U.S.S.R. and other countries : A botanic-agronomical monograph. Bulletin of Applied Genetics and Plant Breeding (Leningrad), Supplement 40, 1-319 (In Russian).

11 – Yelena Barulina (1926). Lentils. Series of Public Libraies. Institute of Applied Botany and New Crops, Leningrad, 22 p. ; Yelena Barulina (1928). Lentils of Afghanistan. Bulletin of Applied Botany, Genetics & Breeding 19, 2, 23-48 ; Yelena Barulina (1929). Lentil. In : Manual on testing of breeding varieties of major field crops, 4.

12 – Yelena Barulina (1937). Lens (Tourn.) Adans. In : Flora of Cultivated plants. IV. Grain leguminosae. Moscow, Leningrad, Ed.V. Wilff, 125-167.

13 – Axel Diederichsen, Margarita Vishnyakova and Bert Vandenberg (2011). Lentils : The Saskatchewan-Russian connection. Pulse Point 11, 3, 38-39.

14 – M.E. Ferguson, N. Maxted, M.V. Slageren, L.D. Robertson (2000). A re-assessment of the taxonomy of Lens

Mill. (Leguminosae, Papilionoideae, Vicieae). Botanical Journal of the Linnean Society 133, 41–59 ; C. Kole, D. Gupta, R. Ford, P.J. Taylor (2011). Lens Wild Crop Relatives : Genomic and Breeding Resources. Berlin Heidelberg : Springer. 127–139 ; H van Oss, Y. Aron, G. Ladizinsky (1997). Chloroplast DNA variation and evolution in the genus Lens. Theoretical and Applied Genetics 106, 428–434

15 – D. Zohary (1972). The wild progenitor and the place of origin of the cultvated lentil : Lens culinaris. Economic Botany 26, 4, 326-332 ; G. Ladizinsky et al. (1984). The biological species in the genus Lens. L. Bot. Gaz. 145, 253-261 ; Melisssa M.L. Wong MML, et al. (2015). Classification and Characterization of Species within the Genus Lens Using Genotyping-by-Sequencing (GBS). PLoS ONE 10(3): e0122025. doi:10.1371/journal.pone.0122025/

16L. nigricans, qui ne se croise pas avec la lentille cultivée, aurait toutefois été domestiquée dans le sud de l’Europe au Néolithique avant d’être abandonnée – G. Ladizinsky, D. Braun, F.J. Muehlbauer (1993). Evidence for domestication of Lens nigricans (M. Bieb.) Godron in S. Europe. Botanical Journal of the Linnean Society,

87, 2, 169-176.

17 – Bonnie Fida Alo et al. (2011). Leveraging genomic resources of model species for the assesment of diversity and phylogeny in wild and domesticated lentil. Journal of Heredity 102,3, 315-329.

18 – J.I. Cubero (1981). Origin, taxonomy and domestication. In : C. Webb and G. Hawtin, ed., Lentils. C.A.C., London, UK, 15-38 ; R. Fratini et al. (2011). Lentil origin and domestication. AEP, Grain Legumes 57, 5-9.

19 – W. Erskine et al. (2009). The lentil : Botany, production and uses. CAB International, 478 p.

20 – K. Vora et al. (2019). Ethnopharmacology. Phytochemistry and pharmacology of Lens culinaris Medikus Seeds : An update. Current Nutrition & Food Science 15, 2, doi : 10.2174/1573401313666170925155508

Le noisetier : sourcier, chercheur d’or… et de chocolat !

Le noisetier (Corylus avellana L., 1753),ou coudre1, coudrette, coudrier, avelinier, nousellae, (anglais : common hazel, hazelnut, corcscrew hazel, European fibert2 ; allemand : hasel, haselbusch, haselstrauch ; espagnol : avellano ; italien : nocciolo commune ; hollandais : gewone hazelaar), serait l’une des rares espèces d’arbres feuillus de l’ère secondaire ayant survécu jusqu’à nos jours. Le mot
« Noisetier » découle de « noisette », et non pas l’inverse comme on pourrait le croire, lui-même étant issu de « noix », qui provient du latin nucis. « Corylus » signifie « casque » en latin [qui dériverait du grec Korus (κορις)], par allusion à la forme des bractées membraneuses et frangées (cupules) qui entourent la noisette. « Avellana » émanerait de la très ancienne bourgade italienne d’Avella en Campanie, célèbre depuis les Romains pour la qualité de ses noisettes.

Plant de noisetier sauvage, fleurs mâles (@AlainBonjean) et fleurs femelles (@www.nature-obsession.fr)

D’un point de vue botanique3, le noisetier est un arbrisseau de 2-6 m de hauteur, voire rarement un arbre au houppier arrondi de 10-12 m, diploïde (2n = 2x =22 ; génome de 378 Mb4), commun et très rustique de la famille des Bétulacées5, typique des sous-bois, clairières et lisières des forêts de feuillus ou mixtes, voire des haies et des ravins. Il est touffu, composé de multiples troncs fins droits, qui rejettent d’un même rhizome. Il drageonne à proximité immédiate de la souche et peut vivre de 30 à 90 ans. Ses racines vivent en symbiose avec divers champignons, dont la mythique truffe noire (Tuber melanosporum Vitt.)6. Ses jeunes rameaux sont flexibles et pubescents. Son écorce est lisse, brillante, légèrement ridée et couvertes de lenticelles brunes s’éclaircissant avec l’âge. Ses feuilles caduques, grandes (6-12 cm) sont alternes, cordiformes ou ovales, presque rondes, fortement nervurées, doublement dentées et terminées par une courte pointe ; elles sont pubescentes sur le revers ainsi que leur pétiole assez court.
Le noisetier est une espèce monoïque, ce qui signifie qu’il porte des fleurs mâles et des fleurs femelles séparées. Les deux types de fleurs apparaissent avant la feuillaison qui a lieu en mai. Les fleurs mâles fleurissent très tôt entre janvier et mars7 sur de longs chatons jaunâtres, cylindriques, pendants, sessiles, fasciculés par 2-5, ce qui fait du noisetier une espèce mellifère très précoce. Les fleurs femelles, plus discrètes, 1-5 dans un bourgeon écailleux apparaissent quelques semaines plus tard lors du début de la libération du pollen sur le même arbuste, d’où la nécessité pour l’espèce d’une pollinisation essentiellement croisée ; elles portent deux longs styles rouges et un ovaire à deux loges uniovulées.
Le noisetier sauvage est en pleine production dès 8-12 ans.
Son fruit, la célèbre noisette, est un akène ovoïde (1 à 2 cm de long), apiculé, à péricarpe ligneux ; d’abord jaune-vert, il devient brun clair à maturité. La noisette contient une graine oléagineuse comestible, plus prisée que celle de la noix, enchâssée dans un involucre foliacé de 3 bractées soudée en forme de cloche tubulaire à bords laciniés.

Distribution européenne du noisetier. Source : Caudullo, Welk, San-Miguel-Ayanz, 2017

Lors de la dernière période glaciaire, le noisetier sauvage aurait trouvé refuge en Europe du sud, dans le sud-ouest de la France et en Italie, et peut-être dans les Balkans8. Ensuite, au début de l’Holocène, il se serait propagé à partir de ces zones-refuges dans son aire actuelle en Europe et en Asie Mineure, puis en Afrique septentrionale, tout en contribuant par l’alcalinité de son feuillage à l’amélioration des sols et à la réinstallation progressive de feuillus plus grands comme le chêne, le hêtre, et d’autres encore. Il a de plus largement été planté dans les haies au Moyen-Âge. Sa distribution s’étend des plaines côtières jusqu’à 1800 m d’altitude9, même si le noisetier est plus fréquent en dessous de 1000 m ; au nord, résistant à -20°C, voire moins, il pousse jusqu’au 63e degré de latitude et à l’est jusqu’à l’Oural. Résistant au vent et peu exigeant, il supporte aussi bien le plein soleil que la mi-ombre. Les écureuils et d’autres petits rongeurs forestiers, ainsi que certains oiseaux, qui constituent des caches de ses fruits en prévision de l’hiver et en oublient certaines, contribuent à sa diffusion naturelle.

L’utilisation humaine du noisetier remonte au Paléolithique en Europe centrale et de l’ouest10 : avec la faine du hêtre et le gland du chêne, c’était alors le seul fruit sec de nos régions capable d’être stocké durant l’hiver. Certains indices archéologiques donnent également à penser que le feuillage de noisetier a pu aussi être collecté au Néolithique comme fourrage11.

Des noisetiers ont été cultivés en Chine voici 5000 ans12, même si c’était probablement des « cousins » de notre noisetier européen. Il est prouvé que des noisettes sauvages de noisetier européen ont été échangées au moins régionalement voici plus de 4000 ans13. Par ailleurs, la culture et la domestication de l’espèce voici plus de 2000 ans se sont probablement développées de manière indépendante dans l’ouest de la Méditerranée et des Balkans à la Caspienne14 : une étude15 liée à l’emploi de marqueurs SSR des chloroplastes des noisetiers européens et asiatiques dessine une diffusion post-glaciaire spontanée de l’arbre vers le reste de l’Europe à l’est, sauf l’Italie et les Balkans. Un travail de génétique sur des cultivars espagnols, italiens, turcs et iraniens16 montre un accroissement de sa diversité en allant de l’Espagne à l’ouest et en se dirigeant vers l’est en passant par l’Italie, la Turquie puis l’Iran, qui suggère un autre flux de gènes de l’est vers l’ouest, tandis que les cultivars turcs forment un groupe isolé.
Ces résultats indiquent que la culture du noisetier n’a pas été introduite du bassin méditerranéen oriental vers le sud de l’Italie et l’Espagne par les Grecs, ou même plus tard par les Arabes. En outre, ils suggèrent que la Campanie en Italie du sud a été le centre de domestication initial des cultivars romains et de leur diffusion vers l’Espagne par la Catalogne vers 150 av. J.C. et dans une moindre mesure vers l’Asie mineure à compter de 130 av. J.C..
Par ailleurs, les cultivars de Turquie et d’Iran semblent être restés indépendants, ce qui laisse supposer une seconde domestication antique, voire deux, dans cette vaste région.
Ultérieurement, des variétés fruitières ou ornementales modernes, dont des hybrides interspécifiques, ont été sélectionnées (en particulier dans la Willamette valley à l’initiative de l’Oregon State University aux USA) et diffusées mondialement depuis le XXe siècle17. En plantations, il est courant en forme libre, mais rare en tige. Il est fortement recommandé de mélanger des plants de plusieurs variétés différentes pour améliorer la fructification. La taille d’entretien n’est pas nécessaire. On peut néanmoins soit éliminer les ramifications de la base pour donner un aspect de cépée arborescente, soit au contraire couper les plus vieilles branches pour renouveler le houppier et le limiter. Pour éviter les rejets de souche, il est possible de le greffer au collet sur le noisetier de Byzance (Corylus colurna), de plus grande taille, qui ne rejette pas de souche – pour en savoir plus sur la culture de ce petit arbre sympathique, lire l’ouvrage suivant : Eric Germain et Jean-Paul Sarraquigne (2004). Le noisetier. INRA-ANPN, éd. CTIFL, 295 p.

Nos ancêtres celtes et gaulois utilisaient des éclisses18 de son bois léger et relativement souple (moins que l’osier) en vannerie pour fabriquer des paniers ou des hottes susceptibles de porter des choses lourdes et pour le cerclage des tonneaux19. En Bretagne, ils plantaient verticalement des rameaux de noisetier dans la vase ou le sable pour capter les larves d’huitre.

A gauche et au centre, collecte de noisettes sauvages et variabilité de leurs fruits ; à droite, fruits issus de sélection moderne (@AlainBonjean)

Toutefois, pour eux, le noisetier était avant tout un arbre magique lié au pouvoir spirituel, à l’eau et à la lune. Il représentait par ses fruits la sagesse concentrée et était l’emblème et le gardien de la connaissance issue des sciences et du savoir druidique : en mangeant simplement des noisettes, on gagnait en réflexion et en connaissance, ainsi qu’en pouvoirs magiques20. Le noisetier passait aussi pour avoir la vertu de protéger et purifier les sources et les puits auprès desquelles il était souvent planté. Les druides utilisaient des baguettes de noisetier, seules capables de transmettre une énergie pure, dans leurs pratiques divinatoires, écarter les serpents21, s’attirer des bénéfices et notamment pour chercher de l’eau : dans ce dernier cas, mais aussi pour découvrir des veines d’or ou d’autres minerais, d’énergie tellurique, etc., ils utilisaient une baguette en forme de Y, tenue des deux mains par la fourche, ce qui est toujours pratiqué par les sourciers. La tradition en Auvergne veut toujours que le sourcier coupe les jeunes branches à la Saint-Jean, le 24 juin, avec un couteau neuf. Les muscles du sourcier réagissent aux variations du champ magnétique terrestre lorsque ce dernier passe à l’aplomb d’un filon aquifère, ce que l’on visualise en observant la fourche du noisetier qui se « tord » alors. Son bois était enfin employé comme support de l’écriture sacrée ogamique, et représentait la justice : les druides rendaient la justice une baguette de noisetier à la main car elle est droite et sans nœud.
Avec ses touffes buissonnantes qui produisent année après année de multiples rejets, le noisetier représentait également un symbole de fécondité et de prospérité d’autant que la noisette, qui mettait des mois à grandir et mûrir bien protégée par sa coque, faisait penser par analogie à la gestation dans le ventre d’une mère. D’où la pratique qui se perpétue dans certains pays de Bretagne de placer lors des mariages une corbeille de noisettes près du lit nuptial afin d’obtenir facilement des enfants.
Soulignons enfin que les noisettes, utilisées un peu comme des sifflets, ont souvent été dans les campagnes un instrument de musique des bergers d’autant plus apprécié qu’il ne coûtait rien, et ce, bien avant que Piotr Illich Tchaïkovski compose son merveilleux ballet-féérie « Casse-noisette » en 1891-1892 – cf. https://www.youtube.com/watch?v=JHZokYsB1pI .

Localisation des principaux pays producteurs en 2018. Source : https://www.atlasbig.com/images/World-Hazelnut-Production-Map.png

PaysProductions (tonnes)Surfaces (hectares)Rendement (kg/ha)
1, Turquie420 000439 869961,4
2, Italie120 57275 0501 606,6
3, USA34 47314 9732 302,3
4, Azerbaïdjan33 94131 8211 066,6
5, Géorgie29 50016 8331 752,5
6, Chine26 07112 0032 020,5
7, Iran16 32717 899912,2
8, Chili16 17313 1091 233,8
9, Espagne15 30614 1971 078,1
10, France11 0415 6441 956,2




Total Monde780 000

Loin des considérations précitées, au cours du XXe siècle, le noisetier est devenu une espèce d’intérêt économique mondial pour ses fruits secs à coque souvent plongés dans le chocolat et aussi pour son huile de grande qualité.

La Turquie est aujourd’hui le premier producteur mondial avec 420 000 tonnes devant l’Italie et les USA (chiffres 2018). L’Italie est actuellement le plus gros consommateur avec 157 726 T, soit 0,520 kg/personne, en 201822.

En pharmacopée, l’essence qui se dégage du bois de noisetier porté en bracelet est réputée particulièrement efficace pour soulager les maux reliés à un taux d’acidité élevé : acnés, eczéma, psoriasis, ulcère buccaux, brûlures d’estomac, arthrite, asthme, maux de tête, migraines, constipation autres… Elle diminue les aigreurs d’estomac chez la femme enceinte.
Feuilles et écorce portent leurs actions sur les troubles de l’insuffisance veineuse (varices, phlébites, œdèmes des membres inférieurs, etc.). Elles sont également cicatrisantes, d’où leur utilisation en externe sur dermatoses, plaies, ulcères variqueux, hémorroïdes, etc. L’écorce, elle, comme beaucoup d’autres, est fébrifuge et dépurative. Petite anecdote : les feuilles ont parfois été fumées comme du tabac !

Au niveau nutritionnel, si l’on n’y est pas allergique, la noisette décortiquée, consommée crue ou en confiserie, pâtisserie, est riche en oligo-éléments (calcium, phosphore, fer, cuivre, magnésium, manganèse, zinc, …) et en vitamines (A, B1, B5, B6, B9, C, E). Par ailleurs, les noisettes sont parmi les fruits oléagineux ceux qui contiennent le plus d’huile, à hauteur de 50 à 60 %, soit bien plus que l’amande ou la noix. Dans celle-ci on trouve une très grande proportion d’acides gras insaturés (87 à 92 %) dont une partie importante d’oméga 9, alors qu’échoit aux acides gras saturés la portion congrue (7 à 10 %). Elle contient aussi de la vitamine A et de la vitamine D. Cette huile jaune ambré possède un goût exceptionnellement fin et est très digeste. Reconnue comme anti-lithiasique, elle possède des propriétés circulatoires. En cuisine, elle se déguste exclusivement crue.


Ne vous privez donc surtout pas des multiples vertus et produits du noisetier, humble hôte de nos forêts !

Alain Bonjean,

Orcines, le 24 novembre 2020.

Mots-clefs : noisetier, Corylus avellana, Bétulacée, arbrisseau, forêt, culture, espèce mellifère, noisette, fruit sec, huile, domestication, histoire, pharmacopée, nutrition, symbolisme, Turquie, Italie, Europe

1 – Le 6 décembre 1535 navigant pour la seconde fois dans l’estuaire du Saint-Laurent en Nouvelle France, Jacques cartier remarqua une île où poussaient de grandes quantités de noisetiers, qu’il baptisa « isle des coudres », écrivant « « le sixième jour du dit mois, vinsmes poser à une isle qui faict une petite baie et couche terre. Icelle isle contient environ trois lieues de long et deux de large : et une moult bonne terre et grasse, pleine de beaulx et grandz arbres de plusieurs sortes : et entre aultres y a plusieurs couldres franches lesquelz trouvasmes fort chargez de nozilles aussi grosses et de meilleure saveur que les nostres mays un peu plus dures et pour ce la nommasmes l’isle des Couldres ».

2 – « Filbert, mot emprunté au français qui dérive du nom de Saint-Philibert de Tournus dont on fêtait l’anniversaire le 20 août, date à laquelle on commence les récoltes de noisettes.

3https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-19097-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/92606/tab/fiche

4https://www.cavellanagenomeportal.com/ ; https://www.biorxiv.org/content/10.1101/817577v1?ct=

5 – C.M. Enescu, T. Houston Durrant, D. de Rigo, G. Caudullo (2016). Corylus avellana in europe : distribution, habitat, usage and threats. In : Jesus San-Miguel-Ayanz, Daniele de Rigo, Giovanni Caudullo, Tracy Houston Durrant, Achille Mauri (ed). European Atlas of Forest tree Species. Publication Office of the European Union, Luxembourg, 86-87; https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-19097-synthese ; Thomas Molnar (2011). Chapter Corylus. In: C. Kole (ed.), Wild Crop Relatives: Genomic and Breeding Resources, Forest Trees, DOI 10.1007/978-3-642-21250-5_2 ; Norbert Holstein, Sarah el Tamer & Maximilian Weigend (2018). The nutty world of hazel names – a critical taxonomic checklist of the genus Corylus (Betulaceae). European Journal of Taxonomy 409, 1–45 ; https://www.gbif.org/species/2875979

6 – Possibilité de culture truffière. Cf. Mario Bocquet (1973). Boutures de noisetiers « en vert » inoculées avec mycélium truffier. Bulletin de la Société d’Histoire Naturelle de Savoie, 1, 42, 11-166 ; http://www.bioline.org.br/pdf?cj10022

7 – Les chatons, source de pollen, sont souvent pour les abeilles une des premières sources de nourriture au sortir de l’hiver quand la température s’élève suffisamment pour pouvoir quitter le rucher. A noter que les pollens de noisetiers ont un fort potentiel allergisant avec un pic dominant en février-mars.
Les grands-parents ls ramassent traditionnellement avec leurs petits enfants : trempés dans du chocolat chaud, ils en font d’excellents bâtonnets qui sont des gourmandises appréciées.

8 – B. Huntley, H.J.B. Birks (1983). An Atlas of Past and Present Pollen Maps for Europe: 0–13000 Years Ago, Cambridge University Press, , 688 p.

9 – G. Caudullo, E. Welk, J. San-Miguel-Ayanz (2017). Chorological maps for the main European woody species. Data in Brief 12, 662-666. DOI: 10.1016/j.dib.2017.05.007

10 – Laurent Bouby, Marie-Pierre Ruas, Jean-Frédéruc Terrat (2012). Les fruits : caractérisations carpologiques et catégories culturelles. In : Sophie A. de Beaune, Henri-Paul Francfort, ed. L’archéologie à ciel découvert. Ed. CNRS, https://books.openedition.org/editionscnrs/11244?lang=fr ; D. Holst (2010). Hazelnut economy of early Holocene hunter-gatherers: a case study from Mesolithic Duvensee, northern Germany. Journal of Archaeological Science 37, 2871–2880. https://doi.org/10.1016/j.jas.2010.06.028 ; D. Zohary, M. Hopf & E. Weiss (2012). Domestication ofPlants in the Old World: the Origin and Spread of Domesticated Plants in Southwest Asia, Europe, and the Mediterranean Basin. Oxford University Press, Oxford ; F. Antolín & S. Jacomet (2015). Wild fruit use among early farmers in the Neolithic (5400–2300 cal BC) in the north-east of the Iberian Peninsula: an intensive practice? Vegetation History and Archaeobotany 24, 1, 19–33. https://doi.org/10.1007/s00334-014-0483-x

11 – Stéphanie Thiébault (2005). L’apport du fourrage d’arbre dans l’élevage depuis le Néolithique. Anthropozoologica 40, 1, 95-108.

12 – Karl Hammer (1995). The mystical powers and culinary delights of the hazelnut : a globally important Mediterranean crop. Diversity 11, 130.

13 – A. Fairbairn, F. Kulakoğlu & L. Atici (2014). Archaeobotanical evidence for trade in hazelnut (Corylus sp.) at Middle Bronze Age Kültepe (c. 1950–1830 B.C.), Kayseri Province, Turkey. Vegetation History and Archaeobotany 23, 2, 167–174. https://doi.org/10.1007/s00334-013-0403-5

14 – Pline l’Ancien (77–79). Naturalis Historia 15, 24.

http://www.perseus.tufts.edu/hopper/text?doc=urn:cts:latinLit:phi0978.phi001.perseus-eng1:15.24 ; Amy Frary et al. (2019). Analysis of European hazelnut (Corylus avellana) reveals loci for cultivar improvement and the effects of domestication and selection on nut and kernel traits. Mol. Genet. Genomics 294, 2, 519-527.

15 – A.E. Palmé, G.G. Vendramin (2002). Chloroplast DNA variation, postglacila recolonization and hybridization in hazel, Corylus avellana. Molecular Ecology 11, 9, 1769-1780.

16 – P. Boccacci & Botta R. (2009). Investigating the origin of hazelnut (Corylus avellana L.) cultivars using chloroplast microsatellites. Genetic Resources and Crop Evolution 56 ,6, 851–859 ;

17 – Shawn A. Mehlenbacher (1994). Genetic improvement of the hazelnut. Acta Hortic. 351, 23-38, https://doi.org/10.17660/ActaHortic.1994.351.1 ; https://www.ishs.org/ishs-article/351_2 ; https://nfs.unl.edu/hybrid-hazelnut-consortium ; John Capik and Thomas J. Molnar (2010). Breeding ornamental hazelnuts (Corylus). Combined Proceedings International Plant Propagators’Society 60, 424-434 ; https://www.ishs.org/ishs-article/1191_16 ;

18 – Un couteau de poche à lame un peu forte suffit pour lever les éclisses de noisetier. Afin d’y procéder, sectionner un rejet droit, sans ramification, d’un diamètre au pied de 1 à 3 cm. Entailler transversalement le bois encore vert à 20 cm du pied du brin, la profondeur de l’entaille étant de l’épaisseur souhaitée pour l’éclisse. Prendre le brin avec une main de chaque côté de l’entaille et donner une pression sur le genou puis incurver légèrement la perche de noisetier. La courbure amène les fibres à se séparer de l’entaille. Le déplacement du point de contact entre la perche et le genou vers une des extrémités conduit l’éclisse à se détacher sur toute sa longueur. Lisser à la suite sur le dessus de la cuisse protégée par un cuir. Chaque brin produit plusieurs éclisses qui se conservent au sec aussi longtemps que nécessaire. Il suffira de les faire tremper avant de les travailler.

19https://www.village-gaulois.org/p20-activite-59-la-vannerie.html

20 – Michel Chauvet (2018). Encyclopédie des plantes alimentaires. Belin, p.88.

21 – En Haute-Auvergne, on a longtemps placé des rameaux de noisetier dans les bergeries pour éloigner les serpents et les loups.

22https://www.prnewswire.com/news-releases/worldwide-hazelnut-market-analysis–projections-2019-2024-in-terms-of-consumption-europe-is-expected-to-register-the-highest-cagr-at-7-6-300882836.html

Profitez du confinement, découvrez le « Granipain » !

Que cuisiner de bon et de réconfortant pour vos proches et pour vous-même pendant la période actuelle de confinement ?

Pour une fois où vous disposez de temps, pourquoi ne pas faire du pain et pas n’importe quel pain : du Granipain !

Ce néologisme inventé par le nutritionniste Christian Remesy, qui a longtemps travaillé à l’INRA et écrit, entre autres, les livres « Les bonnes calories » et « La nutriécologie », correspond à un type de pain tout à fait nouveau et original avec deux objectifs :

• Combiner le potentiel nutritionnel de graines longuement fermentées avec celui d’une farine complète de blé.

• Retrouver un pain goûteux, aisément digestible.

Pour ce faire, je vous suggère de regrouper trois catégories de graines sèches comme suit !

CatégoriesEspèces%Fonctions

Céréales
&
Pseudo-céréales
Engrain, poulard, grand épeautre, seigle, avoine nue, orge nue millet commun, millet des oiseaux, sarrasin, quinoa, amarante, châtaigne (farine de), etc.40% à 45%Faciliter le travail du levain en fermentation malgré la présence des autres graines

Légumineuses
Lentille, pois, pois chiche, fève, haricot sec, lupin, mungo vert, soja, etc.40% à 45%Equilibrer la valeur biologique des protéines du pain et en faciliter la digestion.

Oléagineuses & Aromatiques
Cameline, navette, courge, chanvre, œillette, tournesol (amandes décortiquées), lin, noisette (décortiquée), noix (cerneaux), anis vert, coriandre, cumin, fenouil, moutarde, etc.10% à 20%Enrichir le pain en acides gras essentiels, anti-oxydants et autres micronutriments.

Vous n’avez pas besoin de tous ces ingrédients mais de 3-4 seulement par catégorie.

Une fois que vous les aurez regroupées, vous devrez broyer vos graines en mélange avec un petit moulin à meules de pierre (le fait de travailler en mélange évitera d’encrasser vos meules avec les graines oléagineuses) du commerce1. Surtout ne cherchez pas à obtenir une farine trop fine et ne la tamisez pas.

L’étape suivante va consister à faire fermenter votre farine-maison. Pour cela, commencez par faire une bouillie avec une hydratation de deux volumes d’eau pour un de farine.

Incorporez ensuite 10 g de levain par kg de graines broyées (surtout évitez la levure), puis laissez fermenter environ 24h autour de 20°C – attention ne réduisez pas ce temps de fermentation qui est la clef de cette recette.

Le lendemain, procédez à la panification :

. Pour 200g de mélange de graines sèches broyées, vous disposerez d’environ 600 g de bouillie fermentée si vous avez respecté les proportions précitées.

. Par ailleurs, regroupez 800g de farine de blé semi-complète ou complète2, 350 à 400 g d’eau et 10 g de sel, et mélangez lentement autour de 27°C ces différents ingrédients qui vont composer la pâte de départ, puis laissez reposer une trentaine de minutes.

. Ensuite, après un pétrissage de la pâte durant 2 minutes, réalisez le pointage avec la bouillie servant de levain pendant 5 à 6 h.

. Formez ensuite vos pâtons ou disposez la pâte dans des moules avant de cuire classiquement au four.

En dégustant votre Granipain en famille, vous apprécierez ses arômes liés au mélange de graines que vous aurez réalisé tout en sachant que vous contribuez ainsi à mieux nourrir vos proches et à maintenir la biodiversité des espèces produites en en agriculture.

Bonne dégustation !

Alain Bonjean,

Orcines, le 21 novembre 2020.

Mots-clefs : pain, Granipain, mélange de graines, longue fermentation, farine blé complète ou semi-complète, nutrition

1 – Celui que nous utilisons à la maison est d’origine autrichienne.

2 – Pour ma part, je me sers dans ma région aux Moulins d’Antoine (https://moulins-antoine.fr/) et utilise selon les fois l’une de ces deux farines :
https://moulins-antoine.fr/nos-farines/farine-pains-speciaux/complete-d-auvergne ;
https://moulins-antoine.fr/nos-farines/farine-de-meule/farine-de-meule-des-terres-d-auvergne-110/

Réflexion sur le maïs à partir du Géant Blanc de Cuzco !

En cette période de second confinement hexagonal face à la pandémie de Covid-19, je suis amené à trier des photographies de ma collection personnelle pour illustrer le manuscrit que j’ai co-écrit ces dernières années avec Benoît Vermander sur les céréales et leurs fonctions civilisationnelles1 de part le monde. Cette affaire m’a donné à revoir des clichés pris au Pérou central montrant de grands épis de maïs blanc destinés depuis des temps très anciens à l’alimentation humaine de ces régions de montagne : notamment ceux d’une variété de pays précolombienne très originale et toujours cultivée, le maïs Géant Blanc de Cuzco, symbole parmi d’autres de la résistance et de l’identité des peuples andins à l’occidentalisation de leur mode de vie montagnard.

Epis frais de maïs géant blanc sur le marché de Cuzco, Pérou, 2014. ©AlainBonjean

Domestiqué voici 9000 ans dans l’ouest du Mexique à partir de son ancêtre sauvage la téosinte2 tropicale de race Balsas (Zea mays subsp. parviglumis Iltis y Doebley), le maïs (Zea mays subsp. mays L.) a été diffusé de l’Amérique centrale dans les régions andines depuis des milliers d’années, ainsi que les techniques de nixtamalisation3 qui en rendent la consommation plus saine et de fabrication d’une boisson, la « chicha4 », qui joue toujours une fonction sociale considérable dans toute cette région au relief élevé.

Parmi la grande diversité de variétés de pays andines de maïs issues de ce grand mouvement de diffusion qui a atteint le Pérou voici environ 4800 ans5, le Géant Blanc de Cuzco se caractérise par la grosseur singulière et la couleur immaculée de ses grains.

Localement, il est connu sous l’appellation « Paraquay Sara » qui en langue quechua (lingua franca de la civilisation inca mais non sa langue officielle qui était l’aymara) signifie « maïs blanc aux grands et larges grains » et correspond à un très ancien mythe6 de la zone de Maras, un village de la vallée d’Urubamba.

Selon ce récit qui date d’avant que les Incas occupent cette vallée, « Kuraka, un grand personnage y habitait qui avait une fille appelée Sara à la peau très claire et aux cheveux châtains. Son père l’aimait beaucoup et célébrait chacun de ses anniversaires avec tout le village. Plus elle grandissait, plus la fête aussi. Une année, la fête de Sara fut plus grande et plus joyeuse que celle du soleil. Le soleil, offensé, exigea que Kuraka lui sacrifie sa fille sinon il chaufferait la terre jusqu’à griller de ses rayons toute culture, tout animal et tout humain. Kuraka dut obéir et l’on attacha Sara à un rocher de la place en attendant qu’elle meure de soif et de faim. Finalement, le dieu Wiracacha compatit aux souffrances de Sara, de son père, de sa famille et du peuple et lança éclairs et foudre pour faire monter Sara au ciel. Tous les gens qui accompagnaient Sara prirent peur et se réfugièrent dans leur maison la laissant seule dans cette épreuve. Seule pas tout à fait car un jeune soldat, Utuscuru, qui était amoureux d’elle, était resté protégeant de sa chevelure et de ses deux mains ses cheveux châtains. Un éclair le frappa, carbonisant leurs deux corps. Lorsque la tempête cessa, la population sortit craintivement voir ce qu’il était advenu de la malheureuse Sara. A sa place ils ont trouvé une belle plante de maïs, avec un énorme épi aux grains blancs géants et accroché à eux de beaux cheveux châtains. Ils n’ont pas réalisé qu’Utuscuru était devenu un ver dans la rafle du maïs et qu’il accompagnerait toujours Mama Sara. C’est pourquoi l’on trouve souvent utuscuru dans les spathes qui protègent les épis du Géant Blanc ».

Plus prosaïques, les botanistes péruviens ont placé le Géant Blanc de Cuzco dans la race « Cusco Gigante » et l’appellent de manière scientifique variété « Blanco Urubamba » (ou MBGC).

Plants et grains de Géant Blanc de Cuzco. Source : Fundo Paullo-Urubamba-Cuzco.

Zone d’origine et de production du maïs Géant blanc de Cuzco sur les berges du Rio Urubamba et vue de la Vallée sacrée, avec ses champs de maïs en végétation vers 2800 m.
Source : Edo Van Hasselt, maiz wipo_smes_gua_09_www_130559.pdf


Le Géant Blanc de Cuzco7 est toujours cultivé à des altitudes situées entre 2750 et 2950 m sur les rives de la fertile vallée de l’Urubamba, qui était la Vallée sacrée des Incas, voire sur ses pentes, située entre les bourgs de Pisac et d’Ollantaytambo par 13°30 30’ de latitude sud et par 71°45-72°au-dessous du fameux sanctuaire de Machu Pichu.
On compte actuellement 7 à 8 000 hectares de champs de cette variété tous les ans. Durant le cycle végétatif entre septembre et avril, l’humidité est relativement basse et oscille entre 60 et 72% tandis que l’ensoleillement atteint 1300 h durant cette période. La température moyenne s’élève à 22,45°C. Les précipitations moyennes annuelles sont de 486 mm et le potentiel d’évapotranspiration est de 1545 mm annuels, compensés en tout ou partie par des irrigations.

Les principales caractéristiques physiques et biochimiques de ce produit de terroir8 qui bénéficie depuis 2014 d’une appellation d’origine du gouvernement péruvien9 sont résumées dans les deux tableaux suivants :

ElémentsCaractéristiques
Hauteur de la plante2 à 3 m
Période de floraison115 à 130 jours
Cycle complet230 à 260 jours
EpiGros, cylindrique, moyen à long
Nombre de rangs de grains8
GrainBlanc, géant, plan circulaire (15,2 mm ou plus de diamètre) Se décortique à la main
Texture du grainFarineux, doux (amylacé)
Poids de 1000 grains1200 à 1350 g
ProductivitéJusqu’à 3 300 kg/ha en culture sèche
Jusqu’à 8 000-10 000 kg/ha en culture irriguée
Caractéristiques principales du maïs Géant Blanc de Cuzco. Source : Chingay y Nelly
Composantes biochimiquesTeneur pour 100 g de grain
Eau67,3 g
Valeur énergétique129 cal.
Protéines3,3 g
Lipides0,8 g
Hydrates de carbone27,8 g
Fibres1,5 g
Cendres0,8 g
Calcium8 mg
Phosphore113 mg
Fer0,8 mg
Thiamine0,14 mg
Riboflavine0, 7 mg
Niacine1, 14 mg
Acide ascorbique réduit82,1 mg
Valeur nutritionnelle du Géant Blanc de Cuzco.

Selon les généticiens Grobman, Salhuana et Sevila10 qui ont étudié et classifié avec l’américain Mangelsdorf (1899-1989) les anciennes variétés de maïs du Pérou, la race Géant Blanc de Cuzco aurait effectivement été développée durant la période précolombienne dans la vallée sacrée d’Urubamba à partir d’une hybridation entre la race Pardo originaire de la région côtière et la race Cuzco Blanco, dite aussi Huancavelicano de la sierra andine, suivie de très nombreuses générations de sélection massale et de rétrocroisements, et de cycles de sélection plante à plante. Au terme de ce long et complexe processus, les agriculteurs andins auraient retenu les plantes les plus hautes avec de gros grain de texture farineuse et de saveur douce. Le tri aurait ensuite été affiné sur les couleurs de grain.

Les trouvailles archéologiques11 ont confirmé que la métapopulation Géant de Cuzco existait au début de l’empire inca au XIIIe siècle. Le missionnaire jésuite, écrivain et naturaliste espagnol Bernabé Cobo (1680-1657) a noté son existence et le gigantisme de ses grains en 1653 dans son Historia de Nuevo Mundo.

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Filiation supposée du Géant Blanc de Cuzco et de ses apparentées colorées. Source : Willis, 2013

Plusieurs auteurs modernes12 précisent les éléments complémentaires suivants :
– Des témoignages archéologiques de terre cuite des cultures pré-incas Mochica (circa 100-700), Chimu (1000-1470) et autres représentant des épis de maïs similaires à ceux des populations de Géant de Cuzco sont présents dans les musées péruviens de Cuzco, Lima et Trujillo.

– Le maïs Géant de Cuzco possède des liens génétiques avec les races péruviennes Huancavelicano, Uchuquilla, Cusco Cristalino Amarillo, Piscorunto et Arequipeño des montagnes, et avec les races côtières Talloncillo et Chancayano.
– Le fait qu’il existe peu de variabilité génétique au sein de la variété de pays Géant Blanc de Cuzco est considéré comme une preuve de son origine combinatoire interraciale.
– Des variétés similaires au Géant Blanc de Cuzco sont cultivées depuis des siècles en Equateur, en Bolivie, au Paraguay et en Argentine, preuve du transfert de sa génétique durant l’époque inca (circa 1200-153213) jusque dans les territoires nouvellement conquis. La présence de ces variétés à gros grain a d’ailleurs été rapportée par plusieurs chroniqueurs espagnols.

Principaux produits obtenus à partir du Géant Blanc de Cuzco. Source : Agrobanco

A notre époque, le Géant Blanc de Cuzco est toujours consommé frais, sec, ou sous forme de farine maison, de façon traditionnelle au sein du Pérou central : canchas saladas (salades de grains frits), chicha (boisson fermentée avec du sucre ou du miel, alcoolisée), chupes (soupes andines épaisses), humitas (pâtes de maïscuites enrobées dans les spathes), lawas (soupes légères de grains immatures), pâtisseries sucrées, tamales (papillotes), etc.
Les grandes dimensions de ses grains ont également donné lieu à une diversification assez récente sous forme de grains séchés croustillants, salés et équitables, à consommer comme snacks en prenant l’apéritif sous la marque péruvienne « Señor Maiz Gourmet » qui est distribuée internationalement en Union Européenne (surtout en Espagne), au Japon et aux USA.

Tamales cusqueños et maïs de bouche péruvien à base de Géant Blanc de Cuzco. Sources : Peru.com/Señor Maiz

Pour clore cet article sur cette magnifique ressource génétique de maïs qu’est le Géant Blanc de Cuzco, je veux partager avec vous une question qui m’obsède depuis longtemps : Pourquoi avons-nous laissé transformer depuis le début du XXe siècle cette magnifique céréale qu’est le maïs en aliment du bétail, voire en biofuel, et surtout pourquoi, hors de rares efforts menés au Mexique ou en Afrique subsaharienne, continuons-nous de délaisser cette céréale en nutrition humaine alors que cette espèce a été créée en réponse aux besoins alimentaires de l’humanité ? 

La même question se pose d’ailleurs pour le soja, souvent co-cultivé désormais avec le maïs.

En 2020, lorsque selon les agences de l’ONU 3 milliards de nos contemporains ne peuvent s’offrir un régime alimentaire sain dont plus de 700 millions ne mangent pas à leur faim14, chacun gagnerait à réfléchir à la profondeur et à l’actualité de la réflexion de mon vieil ami Norman Borlaug (1914-2009) quand il nous disait : « The destiny of world civilization depends upon providing a decent standard of living for all mankind (la destinée de la civilisation mondiale dépend de la fourniture d’un niveau de vie décent à toute l’humanité) ».

Et chacun pourrait, que dis-je, devrait s’interroger sur l’intérêt éventuel de transférer une part significative des considérables budgets mondiaux de la R&D maïs actuelle, fourragère et industrielle, sur le créneau du maïs blanc dédié à l’alimentation humaine. En effet, il convient de se rendre compte que si vers 1900 le maïs et le soja étaient restés des plantes dédiées à l’alimentation humaine comme elles avaient été initialement domestiquées, notre alimentation posséderait aujourd’hui une base plus végétale que celle dont nous nous nourrissons depuis plusieurs générations sans réfléchir aux conséquences de ce choix à long terme : nous consommerions toujours de la viande et des produits animaux, mais à l’échelon du globe nos élevages seraient moins nombreux et notre environnement en aurait été bonifié par rapport à ce qu’il est aujourd’hui. Autrement dit, même si cela heurte quelques lobbies, ne serait-il pas enfin temps d’apprendre de nos erreurs et de revoir nos options ?

En notre époque qui prend de plus en plus conscience de l’impact des activités humaines sur la santé de l’écosystème global de la planète, n’est-t-il pas enfin temps de sortir de la spirale de vision normative à court terme de nos sociétés post-1945 pour lancer, avec une vraie volonté politique, des projets transnationaux de création variétale à moyen-long terme du maïs correspondant à l’intérêt général de la sécurité alimentaire et environnementale de l’humanité ?

Alain Bonjean,

Orcines, le 9 novembre 2020.

Mots-clefs : maïs, maïs blanc, Zea Mays, ressource génétique, variété de pays, Géant Blanc de Cuzco, alimentation humaine, tradition, snacks, Andes, Pérou, sécurité alimentaire, sécurité environnementale

1 – Ce livre sera publié courant 2021.

2 – Téosinte signifie « graine des dieux » en langue nahuatl (uto-aztèque).

3https://gourmetdemexico.com.mx/comida-y-cultura/todo-lo-que-necesitas-saber-de-la-nixtamalizacion/ ; https://www.unex.es/conoce-la-uex/centros/eia/archivos/iag/2017/2017-12-historias-de-plantas-iv-la-historia-del.pdf

4 – F. Castilla, C. Burbano, y D. Salazar (2020). La chicha, producto gastronómico y ritual: caso Chorro de Quevedo (Colombia) y Otavalo (Ecuador).Turismo y Sociedad, XXVI, 205-224. DOI: https://doi.org/10.18601/01207555.n26.09 ; https://www.researchgate.net/profile/Arturo_Quispe_Lazaro/publication/319205863_La_chicha_Un_camino_sin_fin/links/599b27c5a6fdcc500349b903/La-chicha-Un-camino-sin-fin.pdf?origin=publication_detail&nbsp;; https://www.researchgate.net/profile/Clarisa_Otero/publication/284099594_Reflexiones_sobre_el_consumo_de_chicha_en_epocas_prehispanicas_a_partir_de_un_registro_actual_en_Perchel_Dto_Tilcara_Jujuy/links/564c862008ae4ae893ba6c16/Reflexiones-sobre-el-consumo-de-chicha-en-epocas-prehispanicas-a-partir-de-un-registro-actual-en-Perchel-Dto-Tilcara-Jujuy.pdf?origin=publication_detail ;

5 – Alain Bonjean (2020). Le maïs, rouleau compresseur américain. Paysans 383, 28-46.

6 – FONCIDES, APROMAIZ, PYMAGROS et al. (1998). Estudio historico cultural sobre el maiz blanco gigante Cusco. ASOCAM. 57 p.

7https://www.wipo.int/ipadvantage/en/articles/article_0176.html ; https://www.agrobanco.com.pe/wp-content/uploads/2017/07/023-d-mad_MANEJO_INTEGRADO.pdf

8 – Saman Chingay y Sarai Nelly (2015). Estudio del Maíz Blanco Gigante del Cuzco (MBGC) con Denominación de Origen bajo la Nueva Economía Institucional: Situación actual, Limitantes y Estrategias. Universidad de Buenos Aires, FAUBA, Area Agronegocios y Alimentos, 80 p.

9https://gestion.pe/economia/peru-registro-chile-denominacion-origen-maiz-blanco-gigante-cusco-2094878/

10 – T. A. Grobman, W. Sahuana, R. Sevila y P. Mangelsdorf (1961). Races of maize in Peru. National Academy of Sciences. National Research Council. Washington D. C. U.S.A., 915, xx

11 – John Staller, Robert Tykot, Bruce Beuz (ed.) (2006.) Histories of maize : Multidisciplinary approaches to the prehistory, linguistics, biogeography, domestication and evolution of maize. Elsevier – AP, 685 p.

12 – Sergio Quevedo Willis (2013). Manual Technico Maiz Blanco Urubamba (Blanco Gigante Cuzco). Ministerio de Agricultura del Peru, INIA, 13, 132 p. ; https://books.openedition.org/iheal/3111?lang=fr ; Sabino Arroyo Aguilar (2019). Simbologio del maiz en la cultura andina milenaria : resistencia e idendidad del hombre ndino. Investigaciones Sociales 22, 41, 37-55. https://doi.org/10.15381/is.v22i41.16756 ; Claudia Bedoya et al. (2017). Genetic diversity and population structure of native maize populations in Latin America and the Caribbean. PLOSOne, https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0173488 ; https://www.ars.usda.gov/ARSUserFiles/50301000/Races_of_Maize/RoM_Peru_0_Book.pdf ; Maria Cruz Martinez de la Torre (1986). Temas iconographicos de la ceramica chimu. Revista Espanola de Antroplogia Americacana XVI, 1-16 ;

13 – L’empire inca ou Tahuantinsuyu fut partiellement conquis par le conquistador Pizarro dès 1532 qui captura l’Inca Atahualpa avant de le faire exécuter en 1533. Entre 1533 et 1572, des groupes incas résistèrent aux Espagnols dans la région accidentée de Vilcabamba jusque vers 1572. Il y eut des sursauts de révolte aux XVIIe et XVIIIe siècles, le plus important épisode étant celui de Túpac Amaru II en 1780, mais tous furent jugulés.

14 – Mathilde Gérard (2020). La faim progresse toujours dans le monde : 3 milliards de personnes ne peuvent s’offrir un régime alimentaire Sain. Le Monde du 13 juillet 2020, https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/07/13/3-milliards-d-individus-ne-peuvent-se-payer-un-regime-alimentaire-sain-et-varie_6046089_3244.html

La cameline : bilan R&D 30 ans après m’y être intéressé !

La cameline1 (Camelina sativa (L.) Crantz, 1753), ou caméline, lin batard, petit lin, sésame d’Allemagne (allemand : leindotter ; anglais : gold of pleasure, false flax ; néerlandais : huttentut ; espagnol : camelina, sesamo bastardo ; italien : dorella cultivata), est une petite crucifère de la famille des Brassicacées que j’avais re-découverte au tout début des années 1990 en faisant de la bibliographie, pour ne pas dire de l’ethnobotanique pour Jean-Paul Jamet et Bernard Monteuuis de l’ONIDOL2 alors en recherche de diversification de leurs productions, après un travail antérieur commun sur le ricin (Ricinus communis)3.

Champ de cameline d’hiver et parcelles de pépinière de cameline de printemps @RémiBonjean, 1992

Cette espèce à vocation d’oléagineux au bon rapport en acides gras en oméga-3 et en oméga-64 a parfois été qualifiée de messicole5.

C’est une plante rustique6 à racine blanche pivotante, profonde. Elle se développe sous forme d’une tige droite dressée de 0,30 à 0,90, voire 1,30 m, avec des ramifications apicales limitées chez les types de printemps, tandis qu’il existe souvent plusieurs tiges et des ramifications plus denses chez les types d’hiver. Les feuilles sont oblongues, entières, plus ou moins dentées chez les types d’hiver. L’inflorescence est une grappe allongée assez lâche. Les fleurs pédicellées sont petites, à sépales dressés et pétales, jaunâtres à jaunes, plus longs que larges. Selon les types et les dates de semis, la floraison a lieu entre mai et juillet avec une pollinisation essentiellement autogame. Les fruits sont des silicules ovoïdes (5-12 mm de long pour 5-6 mm de diamètre), à deux valves avec un style persistant et dur. Chacune, très résistante à l’égrenage, contient une vingtaine de graines jaunâtres à rougeâtres. Poids de 1000 graines variant de 0,7 g pour les types archaïques à 2,0 g pour les variétés modernes.

Le travail préparatoire effectué pour l’ONIDOL concernait divers autres petits oléagineux. Il m’avait permis de repérer que la plupart avait au moins un des trois défauts suivants :
– mauvaise adaptation au contexte agro-climatique européen : Dimorphoteca pluvialis, Lesquerella spp., ricin (Ricinus communis), vernonia (Vernonia galamensis) ;
– difficultés de mécanisation de la culture : bourrache (Borago officinalis), Cuphea spp., onagre (Oenothera biennis) ;
– faible productivité annuelle : crambe (Crambe abyssinica), Crepis alpina, Euphorbia lagascae, monnaie-du-pape (Lunaria annua).

A l’inverse, la cameline, qui d’après l’école de N.I. Vavilov semblait avoir comme beaucoup de cultures européennes pour centre d’origine l’Asie mineure, la Transcaucasie, l’Iran et le Turkménistan7 et avait été cultivée en Europe depuis l’Âge de Bronze, puis de manière significative des époques grecque et romaine au Moyen-Âge8 (toutes données confirmées depuis par divers travaux archéologiques), ne présentait pas ces faiblesses même si son usage s’était restreint ensuite à l’alimentation des lampes à huile parce que la combustion de son huile ne dégageait pas de fumée, à la pharmacopée et à l’oisellerie. Il existait encore des traces écrites du maintien de cette culture aux XIXe et au début du XXe siècle, même si elle était considérée en voie d’extinction depuis 1945 en métropole9.

Détails des fleurs @AlainBonjean, 1996 ; capsule @Telabotanica ; semences @GIE Sprint

Au début des années 1990, mes amis Pierre Niquet, André Leroux et moi-même avions par suite créé la SARL A2P et réuni en Seine-et-Marne une collection de ressources génétiques de camelines d’hiver et de printemps, essentiellement réunie à partir de mon réseau européen, qui nous a permis de débuter la sélection de cette espèce.

Parcelles de sélection en floraison et juste avant la moisson. @AlainBonjean, 1998-99


Au terme d’une brève décennie de travail, l’article « La cameline – Camelina sativa (L.) Crantz: une opportunité pour l’agriculture et l’industrie européenne »10 co-publié en février 1999 dans la revue Oléagineux, Corps gras, Lipides avec le professeur Le Goffic de l’Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Paris, résumait simplement ainsi nos résultats : « La cameline, qui est une crucifère, est une très ancienne culture oléagineuse européenne. Deux lignées pures appelées respectivement Epona et Céline permettent d’accéder régulièrement à 25 q/ha de graines en France métropolitaine, sous réserve du respect de quelques façons agronomiques. Celles-ci conduisent à une huile possédant autour de 70% d’acides gras insaturés, en particulier de l’acide alpha-linolénique, de l’acide oléique, de l’acide linoléique et de l’acide gadoléique, ainsi qu’à un tourteau riche en protéines. Ces deux types de produits peuvent trouver des applications importantes dans différents secteurs de l’agroalimentaire – l’huile de cameline raffinée vient d’obtenir son agrément alimentaire de la D.G.C.C.R.F., de l’industrie chimique, de la cosmétique et de la pharmacie ».


Variétés
Type de cycle végétatifRendement en graines (q/ha)Huile
(% mat. sèche)
Glucosinolates (micromoles/g)
Epona (C4H4/91)Hiver27,0 à 39,243,8 à 44,513,3 à 15,0
Céline (CAP149/91)Printemps19,7 à 34,143,1 à 44,420,8 à 23,3
Caractéristiques principales des variétés Epona et Céline @Bonjean & Niquet, 1999.

Huile dorée de cameline, d’où son nom anglais de « gold of pleasure ». @Walter ; 2019.
Profil en acides gras de l’huile de cameline @ONIDOL


Huiles
Oméga-3 (alpha-linolénique)Oméga-6
(dont linoléique)
Oméga-9
(dont oléique)
Rapport oméga6/oméga311Acides gras saturés
Cameline30-35%20-30%30%0,6 à 0,85-10%
Noix12-15%53-55%15-23%3,6 à 4,48%
Colza8-10%19-20%61-63%2 à 2,37-8%
Profils comparés en types d’acides gras des huiles de cameline, de noix et de colza @BioetNature

Notre programme fut ensuite racheté par Limagrain qui s’empressa pour abonder un résultat annuel de le céder pour son profil particulier en acides gras à un pharmacien-cosméticien sans l’étudier plus avant. La filière industrielle du colza hexagonal qui envisageait simultanément l’avenir de ce dernier plus cultivé via la production très politique de biocarburant vit cette sorte de mise à l’écart du projet cameline fort opportune. Entretemps, en 1995, Jean-Paul Jamet avait quitté l’ONIDOL pour devenir le patron de la filière laitière hexagonale et je partis travailler en Chine sur céréales et potagères en 2001, fermant ainsi mon expérience de terrain de la cameline et la SARL A2P.

J’ai néanmoins continué de garder un œil sur les publications concernant ce petit oléagineux peu coûteux en intrants. Effectuant un bilan en cette année 2020 des connaissances concernant la cameline par rapport à ce que nous savions dans les années 1990 (en dépit de ses multiples inconvénients, le Covid nous offre une autre lecture de la valeur du temps !), voici, sans que cela constitue une bibliographie exhaustive, ce qui m’apparaît le plus marquant :

-Origines, domestication et diffusion précoce de l’espèce :
. C. microcarpa a été confirmée par analyses phylogénétiques comme le progéniteur de la cameline cultivée12.
. La Russie et l’Ukraine sont considérées comme une région riche en diversité génétique pour la cameline et un possible centre d’origine13.

. Comme le seigle qui fut longtemps une adventice dans des cultures d’autres céréales avant d’avoir été individualisé et cultivé dans le nord de l’Europe centrale, même si sa domestication reste à encore préciser (zone de domestication, datation), la cameline paraît avoir été une culture adventive « mimétique » dans des cultures néolithiques de lin ou de céréales avant d’avoir été intentionnellement cultivée pour elle-même14 en Europe.
. De nouveaux sites archéologiques ont livré des traces importantes de production de cameline en Europe surtout depuis 4000 av. J.-C.15.

Carte des sites archéologiques européens où de la cameline a été retrouvée de l’Âge de Pierre au Moyen-Âge (en rouge : validés ; en bleu : incertains) @ Hein 2017, cité par Walter 2019.

-Biologie et génomique de l’espèce :
. Il est désormais démontré que la cameline est résistante aux pathogènes de diverses autres Crucifères16.
. Aussi que cette culture est très résiliente : elle tolère la sécheresse et le froid, les sols marginaux et salins, et demande moins d’engrais, d’eau et de pesticides que les autres oléagineux17.
. La cameline est maintenant vue comme une espèce allo-hexaploïde18 (2n=40, avec 3 génomes NNH et n=6+7+7) provenant de l’hybridation entre une espèce auto-allotétraploÏde ayant un génome de base similaire proche de celui de C. neglecta (n=13, NN) et C. hispida (n=7, H) et son génome de référence a été publié19.

-Amélioration variétale et biotechnologies :
. Depuis l’an 2000, divers programmes modernes de recherche et de sélection ont été mis en place dans plusieurs pays (Allemagne, Autriche, Chine, Canada, Danemark, Roumanie, Royaume-Uni, USA notamment), souvent par des chercheurs issus du monde universitaire mais aussi quelquefois à titre privé. Bien qu’il soit difficile d’en connaître les détails, l’un des plus sophistiqués semble être détenu par l’agrochimiste Corteva AgriSciences, ex-Dupont-Pioneer, aux USA et au Canada20.
Ces projets concernent surtout la cameline de printemps.
. La production d’haploïdes doublés est désormais au point sur cette espèce21.
. Plusieurs types de marqueurs moléculaires sont disponibles pour la sélection de la cameline22.

. Diverses camelines transgéniques ont été produites en Amérique du nord, en Chine et au Royaume-Uni23. La cameline est aussi vue par certains auteurs pour son cycle courte et sa facilité de transformation comme une plante modèle pour évaluer facilement la fonctionnalité de nouveaux gènes – une sorte d’Arabidopsis testable aisément au champ, y compris en termes de productivité24.

. D’autres ont été sélectionnées par édition de gènes25, par exemple des camelines oléiques26, ou par tilling27 comme des camelines zéro érucique.

-Agronomie:
. Le cycle très court de culture de la cameline de printemps a conduit en Roumanie à la mise au point d’un système annuel de double culture, céréale à paille-cameline, ainsi qu’en France28.
. Des systèmes de culture en mélanges avec des légumineuses (pois, lentille) ont également été mis en œuvre29.

. Une étude polonaise a confirmé l’intérêt d’une fertilisation soufrée modérée de la cameline30pour sa productivité.
. Plusieurs études ont permis d’améliorer le contrôle des adventices et de cerner les herbicides utilisables sur l’espèce31.
. D’autres ont permis de proposer la culture de la cameline dans de nouveaux environnements très diversifiés autour de la planète32.

-Alimentation humaine:
. La graine de cameline, avec son petit arrière-goût d’ail, est désormais intégrée dans le marketing des produits superfood, notamment dans les pays scandinaves33.
. Plusieurs travaux ont été conduits pour renforcer la stabilité de l’huile de cameline34 ainsi qu’affiner sa désodorisation35.

-Alimentation animale :
. Plusieurs programmes ont démontré l’intérêt du tourteau de cameline en alimentation du bétail, des porcs et même des volailles36.
. D’autres travaux ont été lancés avec succès pour la nutrition des poissons37.

-Usages industriels :
. Plusieurs pays ont initié ou continuent de développer de manière significative des biofuels à partir de cameline, utilisables en particulier par l’avionique38.

. De très nombreuses applications ont été mises en marché (savons, shampoings, crèmes, etc.) ou sont envisagées en cosmétiques et en chimie fine39.
. Par contre, peu de recherche a été conduite pour fabriquer des biomatériaux40 alors que des applications voisines de celles à base de lin pourraient aisément être étudiées.

-Environnement :
. Au niveau de la production de biofuel pour l’aviation, il a été démontré que l’huile de cameline diminue d’au moins 75% les émissions de CO2 par rapport au kérozène habituellement utilisé41.
. Des productions bio42 ou à bas niveau d’intrants43 de cameline ont eu lieu et se poursuivent un peu partout dans le monde. On trouve désormais assez facilement en Europe de l’huile vierge de cameline en pression à froid produite en circuit court : à noter que celle-ci s’avère particulièrement intéressante en spray pour les personnes atteintes d’acné, de psoriasis ou d’autres affection de la peau.

En conclusion, même si au passage des années 2000 la France a probablement loupé avec cette espèce une opportunité de diversification de ses productions oléagineuses (qu’au passage le colza d’hiver, avec son cycle végétatif bien différent, aurait pu tolérer), je me réjouis que trois groupes de chercheurs et d’industriels aient continué de part le monde à s’occuper sérieusement de la cameline  depuis cette date :
– ceux intéressés en nutrition et santé par les acides gras polyinsaturés et notamment par son bon rapport oméga-6/oméga-3 ;
– ceux dédiés à la production d’agrocarburants peu polluants ;
– ceux impliqués dans l’agriculture biologique et ses variantes ainsi que dans les circuits courts.

Au niveau mondial, en 2020, le développement de cet oléagineux reste encore limité par rapport aux cultures majeures car c’est une autogame, ce qui rend tout investissement de recherche difficile à sécuriser, sauf à coupler la création variétale classique à l’application simultanée de biotechnologies propres, ce que les Nord-Américains, les Anglais et les Chinois mettent en œuvre.

Dans un monde qui s’oriente à 30 ans, en 2050, vers une population de 10 milliards d’êtres humains, dont deux tiers d’urbains, la culture de la cameline, plante s’adaptant à une grande variété de sols, de climats et de systèmes agricoles, particulièrement économe en intrants et en eau, au cycle court et résiliente à la sécheresse pourrait devenir un atout non négligeable en alimentation humaine et animale soit en double culture avec des cultures de printemps (soja, tournesol, orge, etc.), soit en valorisant des sols où la production de grandes cultures déjà établies ne s’avérera plus rentable en raison de la progression inéluctable du changement climatique, voire en agriculture urbaine.
Par ailleurs, la production des biocarburants dérivés d’huile de cameline demande moins d’énergie et réduit considérablement les émissions de gaz à effet de serre (75 à 80%) par rapport à un combustible classique, autre raison qui pourrait nous amener à repositionner ce petit oléagineux dans nos assolements sous réserve d’une volonté politique appropriée.

L’opportunité existera si l’on arrête de toujours simplifier de manière mécaniste nos assolements et de réduire nos productions d’oléagineux à uniquement palme, soja, colza/canola et tournesol autour du globe. Comme le dit un proverbe danois, « il ne faut pas cesser de semer parce que les oiseaux auront mangé quelques graines » : gardons espoir et réclamons plus de cameline !

Alain Bonjean
Orcines, le 24 octobre 2020.


Mots-clefs : cameline, Camelina sativa, Brassicacée, crucifère, domestication, plante alimentaire, oléagineux, alimentation humaine, huile, omega-3, omega-6, tourteau, alimentation animale, usages industriels, biofuels, cosmétique, chimie fine, biomatériaux, culture résiliente, réchauffement climatique

1 – Le mot « cameline » est apparu dans le français en 1549, comme une altération du mot « camamine », déformation du latin chamaemelina, lui-même issu du grec chamai, nain, et linon, lin. Cf. A. Dauzat, J. Dubois et H. Mitterrand (1971). Nouveau dictionnaire étymologique et historique. Références Larousse, 806 p.
Pour mémoire, cette plante n’a rien à voir avec la sauce médiévale dite « sauce cameline » qui n’en contenait pas. Elle était à base de pain grillé, de vinaigre, de vin et d’épices (cannelle, cardamone, gingembre, girofle) et accompagnait poisson ou gibier. Pour en savoir plus, lire : Mylène et Philippe Pouillart (2010). Cuisiner comme au Moyen-Âge. Ed. Privat, 160 p.

2 – L’ONIDOL (Organisation nationale interprofessionnelle des graines et fruits oléagineux), créée en 1978, était une interprofession française qui regroupait les principales fédérations et associations professionnelles concernées par la production, la transformation et l’utilisation des oléagineux, notamment, colza, olive, lin, soja, tournesol. Elle a fusionné avec l’UNIP (Union nationale interprofessionnelle des plantes riches en protéines) en 2015 pour former Terra Innovia.

3 – Il en était sorti le seul ouvrage récent bilingue français-anglais sur cet oléagineux industriel dont je détiens encore quelques exemplaires si cela peut intéresser des lecteurs.
Alain Bonjean (1991). Le ricin : une culture pour la chimie fine/Castor cultivation for chemical applications. Ed. Galileo-Onidol, Paris, 106 p.

4 – Les huiles riches en oméga-3 comme celle de cameline s’utilisent à froid. Elles sont à conserver au frais, à l’abri de la lumière et à consommer rapidement pour éviter leur rancissement. Les oméga-3 sont réputés protéger le système cardiovasculaire. Ils ont d’autres vertus (anti-inflammatoires, régulation du bilan lipidique, bon fonctionnement cérébral, prévention du déclin cognitif, troubles de l’humeur (ainsi la dépression post-partum pourrait être évitée ou limitée avec de bons apports ou une supplémentation en oméga-3).
Les oméga-6 sont des acides gras essentiels à notre organisme : ils ne peuvent pas directement être synthétisés par le corps, mais peuvent être fabriqués à partir d’un précurseur, l’acide linoléique. Ils servent de précurseurs pour la synthèse de certaines molécules, telle que la prostaglandine, qui joue un rôle dans l’activité des cellules (notamment des neurones) et qui intervient dans le cadre de la circulation sanguine, des sécrétions gastriques et de la contraction de l’utérus, mais aussi du leucotriène, un médiateur des réactions inflammatoires et immunitaires. Ils aident aussi à maintenir la fonction barrière de la peau contre les toxines, font baisser le cholestérol et la pression artérielle. 

5 – Henri Lecoq (1856). Etude sur la géographie botanique de l’Europe et en particulier sur la végétation du plateau central de la France. Ed. J.B. Baillière, Paris, V, 423-424.

6https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-42795-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/87583

7 – A. Saltykovskij (1941). Kulturnaja Flora SSR 7, Leningrad, Moskva, 112-12.

8 – M. Staub (1882). Prähistoriche pflanzen aus Ungarn. Englers Botan. jahrb. 281-287 ; G. Hatt (1937). Landbrug i danmarks oltid. Udvalget for folkeoplysnings fremme, Copenhagen, 159 p. ; H. Helbaeck (1951). Tollund mandens sidste maaltid. Aarboger for Nordisk oldkyndighed og historie, 311-314 ; K.-H. Knorzer (1978). Entwicklung und ausbreitung des leindotters (Camelina sativa L.). Ber. Deutsch. Bot. Ges. Bd. 91 : 187-195 ; E. Lange (1972). Ein getreidefund von Hetzdorf aus der jungeren vorromischen eisenzeit (Les graines de l’Âge du fer préromain découvertes à Hetzorf), Zeit. fur Arch., 6 , 2, 258-266 ; J.R. Harlan (1987). Les plantes cultivées et l’Homme, ACCT, Paris, 416 p. ; H. Schlichterle (1981). Cruciferen als Nutzpflanzen in Neolithischen Ufersiedlungen Sudwestdeutschlands und der Schweiz, Zeit. fur Arch., 15, 1, 113-14 ; M. Chauvet (1985). Les noms des Crucifères alimentaires à travers les langues européennes, Thèse de docteur en linguistique, Univ. Paris VI ; F. Toutlemonde (2010). Camelina sativa : l’or végétal du Bronze et du Fer. Anthropobotanica 1, 1, 3-14 ; Mikael Larsson (2013). Cultivation and processing of Linum usitatissimum and Camelina sativa in southern Scandinavia during the Roman Iron Age. Veget. Hist. Archeobot. 22, 509-520 ;

9 – Alain Bonjean, Bernard Monteuuis, Antoine Messean (1995). Que penser de la cameline en 1995 ? Oléagineux, Corps gras, Lipides 2, 97-100.

10 – Alain Bonjean et François Le Goffic (1999). La cameline – Camelina sativa (L.) Crantz : une opportunité pour l’agriculture et l’industrie européenne. Oléagineux, Corps gras, Lipides 6, 1, 28-34. https://f7833c06-f99d-4b58-af50-916fccc7c96a.filesusr.com/ugd/140b76_24c03d13bcfd404cb1fe10b901aebfa7.pdf?index=true

11 – L’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) préconise un rapport oméga-6/oméga-3 inférieur à 4 pour une meilleure santé.

12 – C. Hutcheon et al. (2010). Polyploid genome of Camelina sativa revealed by isolation of fatty acid synthesis genes. BMC Plant Biology 10, 233 http://www.biomedcentral.com/1471-2229/10/233 ; Jordan R. Brock, Ali A. Dönmez, Mark A. Beilstein, Kenneth M. Olsen (2018). Phylogenetics of Camelina Crantz. (Brassicaceae) and insights on the origin of gold-of-pleasure (Camelina sativa). Molecular Phylogenetics and Evolution 127, 834-842.

13 – K. Ghamkhar et al. (2010). Camelina (Camelina sativa (L.) Crantz) as an alternative oilseed: molecular and ecogeographic analyses. Genome 53, 558-537.

14 – D. Zohary, M. Hopf, E . Weiss, (2012). Domestication of Plants in the Old World, fourth ed. Oxford University Press, Oxford, United Kingdom.

15 – C. Walter (2019). Agriculture 2.0. – Stains and varnishes based on Camelina, DAW – Leindotter Initiative, http://www.slfpaint.org/images/Marketing/Swedish-FLF/Sverigem%C3%B6te2019/DAW.PDF

16 – G. Séguin-Swartz et al. (2013). Hybridization between Camelina sativa (L.) Crantz (false flax) and North American Camelina species. Plant Breed. 132, 4, 390-396.

17 – B.R. Moser (2010). Camelina (Camelina sativa L.) oil as a biofuels feedstock: golden opportunity or false hope? Lipid Technol. 22, 12, 270–273 

18 – C. Hutcheon et al. (2010). Polyploid genome of Camelina sativa revealed by isolation of fatty acid synthesis genes. BMC Plant Biology 10, 233 http://www.biomedcentral.com/1471-2229/10/233 ; https://plantae.org/the-genome-history-of-camelina-emerges-from-the-shadows/ ; http://www.plantcell.org/content/31/11/2596 ; https://www.researchgate.net/publication/340202679_Reconstruction_of_ancestral_diploid_karyotype_and_evolutionary_trajectories_leading_to_the_formation_of_Camelina_sativa_chromosomes/fulltext/5e7d00ef299bf1a91b7ee623/Reconstruction-of-ancestral-diploid-karyotype-and-evolutionary-trajectories-leading-to-the-formation-of-Camelina-sativa-chromosomes.pdf?origin=publication_detail

19 – S. Kagale et al. (2014). The emerging biofuel crop Camelina sativa retains a highly undifferentiated hexaploid genome structure. Nature Communications https://europepmc.org/article/pmc/pmc4015329

20https://seedworld.com/agragen-licenses-dupont-pioneer-patents-boost-omega-3-fatty-acids-camelina/ ; https://seedworld.com/yield10-bioscience-signs-license-agreement-broad-institute-corteva-agriscience/

21 – Paul Forgeois (2020). Communication personnelle à Pierre Niquet.

22 – Antonelle Manca et al. (2012). Evaluation of genetic diversity in a Camelina sativa (L.) Crantz collection using microsatellite markers and biochemical traits. Genet. Resour. Crop Evol. DOI 10.1007/s10722-012-9913-8 ; R. Singh et al. (2015). Single-nucleotide polymorphism identification and genotyping in Camelina sativa. Mol. Breeding 35, 35, DOI 10.1007/s11032-015-0224-6

23 – Monica B. Betancor et al. (2018). Oil from transgenic Camelina sativa containing over 25 % n-3 longchain PUFA as the major lipid source in feed for Atlantic salmon (Salmo salar). Cambridge Core 119- 12, 1378-1392 ; A.I. Yemets et al. (2013). Establishment of In Vitro Culture, Plant Regeneration, and Genetic Transformation of Camelina sativa. Cytology & Genetics 47, 3- 138-144 ; Gareth Moore (2020).Camelina vs. canola: Which GMO crop offers more sustainable source of omega-3 fish oils? Genetic Literacy Project April 27, 2020 ; C. Lu, J. Kang, (2008). Generation of transgenic plants of a potential oilseed crop Camelina sativa by Agrobacterium – mediated transformation. Plant Cell Rep. 27, 273–278 ; https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/pld3.253

24https://www.osti.gov/servlets/purl/1489127

25 – K.D. Snell (2017). Production of High Oil, Transgene Free Camelina sativa plants. DOE-BETO. Yiel10 BioScience 23 p. ; Cambridge Core 119- 12, 1378-1392 ; Mateusz Perkowski (2017). USDA approves extra-oil producing gene-edited camelina, not regulated as GMO. Genetic Literacy Project Sept. 6, 2017 ;

26https://www6.inrae.fr/saclay-plant-sciences/Actualites-et-communication/Newsletter/Newsletter-6/Fait-marquant-2017-Faure

27 – Manash Chatterjee (2018). Communication personnelle.

28 – Paul Dobre et al. (2014). Camelina sativa as a double crop using the minimum tillage system. Romanian Biotechnologies Letters 19, 2, 9190-9195 ; Margot Leclère et al. (2018). Growing camelina as a second crop in France: A participatory design approach to produce actionable knowledge. European Journal of Agronomy DOI: 10.1016/j.eja.2018.08.006 ;

29 – Maxime Barbier (2016). Association de cultures : rencontres avec « le maître ». Techniques Culturales Simplifiées 90, 17-26 ; https://www.bioactualites.ch/cultures/grandes-cultures-bio/oleagineux/cameline-association.html ; http://www.lafermedumontdor.fr/blog/semis-de-lentille-verte-associee-a-la-cameline/

30 – E. Ropelewska and K.J. Jankowski (2020). The physical and chemical properties of camelina (Camelina sativa (L.) Crantz) seeds subjected to sulfur fertilization. OCL 27, 45, 46, 1-6

31 – Łukasz Sobiech et al. (2020). Phytotoxic Effect of Herbicides on Various Camelina [Camelina sativa (L.) Crantz] Genotypes and Plant Chlorophyll Fluorescence. Agriculture 10, 185, doi:10.3390/agriculture10050185 ; Margot Leclère et al. (2019). Controlling weeds in camelina with innovative herbicide-free crop management routes across various environments. Industrial Crops and Products 1-37 ; https://www.seedquest.com/news.php?type=news&id_article=2711&id_region=&id_category=&id_crop=

32 – M.C. Camplell et al. (2013). Camelina (Camelina sativa (L.) Crantz): agronomic potential in Mediterranean environments and diversity for biofuel and food uses. Crop & Pasture Science 64, 388-398 : Augustine K. Obour et al. (2015). Oilseed Camelina (Camelina sativa L. Crantz) : Production systems, prospects and challenges in the USA Great Plains. Advances in Plants & Agriculture Research 2, 2, 00042. DOI: 10.15406/apar.2015.02.00043 ; Celián Román-Figueroa et al. (2017). Land Suitability Assessment for Camelina (Camelina sativa L.) Development in Chile. Sustainability 9, 154, doi:10.3390/su9010154 ; N. Borah et al. (2019). Adaptation of Camelina sativa (L.) Crantz in Assam, India : agronomic, physiological and biochemical aspects of potential biofuel feedstock. Biofuels https://doi.org/10.1080/17597269.2018.1537205

33https://scanmagazine.co.uk/camelina-of-sweden/

34 – Helena Abramovic & Veronika Abram (2006). Effect of added rosemary extract on oxidative stability of Camelina sativa oil. Acta Agriculturare Slovenica 87, 2, 255-261 ; Pelin Günç Ergönül and Zeynep Aksoylu Özbek (2018). Identification of bioactive compounds and total phenol contents of cold pressed oils from safflower and camelina seeds. Journal of Food Measurement and Characterization, https://doi.org/10.1007/s11694-018-9848-7

35 – R. Hrastar et al. (2011). Camelina sativa Oil Deodorization: Balance Between Free Fatty Acids and Color Reduction and Isomerized Byproducts Formation. J. Am. Oil. Chem. Soc. 88, 581-588 ;

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37 – Monica B. Betancor et al. (2018). Oil from transgenic Camelina sativa containing over 25 % n-3 longchain PUFA as the major lipid source in feed for Atlantic salmon (Salmo salar). Cambridge Core 119- 12, 1378-1392 ; https://www.topcropmanager.com/camelina-on-the-rise/ ; https://pqdtopen.proquest.com/doc/1614192870.html?FMT=ABS

38 – Stelian Matei Petre et al. (2015). Life cycle assesment of Camelina sativa – Environmental friendly source for biofuels and livestocks protein available in Romania. Romanian Biotechnological Letters 20, 4, 10561-10571 ; http://agragen.com/agragen-science-and-camelina-as-a-sustainable-feedstock-for-biojet-production/ ; B.R. Moser (2010). Camelina (Camelina sativa L.) oil as a biofuels feedstock: golden opportunity or false hope? Lipid Technol. 22, 12, 270–273 ; U. Iskandarov, H.J Kim, E.B. Cahoon (2014). Camelina: an emerging oilseed platform for advanced biofuels and bio-based materials. In: McCann, M.C., Buckeridge, M.S., Carpita, N.C. (Eds.), Plants and Bioenergy. Springer, Berlin, 131–140. ; https://extension.oregonstate.edu/news/camelina-oil-could-be-economically-feasible-source-commercial-jet-fuel-new-osu-analysis-shows ; https://www.airbus.com/newsroom/press-releases/en/2011/03/airbus-and-tarom-launch-europe-s-first-bio-fuel-value-chain.html ; https://www.topcropmanager.com/camelina-on-the-rise/ ; https://www.greenaironline.com/news.php?viewStory=2488 ; https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02009827/document

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40https://ir.yield10bio.com/news-releases/news-release-details/yield10-bioscience-chief-science-officer-dr-kristi-snell-0

41 – David R. Shonnard et al. (2010). Camelina‐derived jet fuel and diesel: Sustainable advanced biofuels. AIChE https://aiche.onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1002/ep.10461 ; https://www.topcropmanager.com/camelina-on-the-rise/ ; S. Bertacchi et al. (2020). Camelina sativa meal hydrolysate as sustainable biomass for the production of carotenoids by Rhodosporidium toruloides.Biotechnology for biofuels 13, 47, https://doi.org/10.1186/s13068-020-01682-3 ; https://crimsonpublishers.com/mcda/pdf/MCDA.000573.pdf

42http://itab.asso.fr/downloads/Fiches-techniques_culture/cameline-web.pdf ; http://www.innovatech.be/innovations/huile-bio-de-cameline/

43 – Roberto Matteo et al. (2020). Camelina (Camelina sativa L. Crantz) under low-input management systems in northern Italy: Yields, chemical characterization and environmental sustainability. Italian Journal of Agronomy, DOI: 10.4081/ija.2020.1519