La cameline : bilan R&D 30 ans après m’y être intéressé !

La cameline1 (Camelina sativa (L.) Crantz, 1753), ou caméline, lin batard, petit lin, sésame d’Allemagne (allemand : leindotter ; anglais : gold of pleasure, false flax ; néerlandais : huttentut ; espagnol : camelina, sesamo bastardo ; italien : dorella cultivata), est une petite crucifère de la famille des Brassicacées que j’avais re-découverte au tout début des années 1990 en faisant de la bibliographie, pour ne pas dire de l’ethnobotanique pour Jean-Paul Jamet et Bernard Monteuuis de l’ONIDOL2 alors en recherche de diversification de leurs productions, après un travail antérieur commun sur le ricin (Ricinus communis)3.

Champ de cameline d’hiver et parcelles de pépinière de cameline de printemps @RémiBonjean, 1992

Cette espèce à vocation d’oléagineux au bon rapport en acides gras en oméga-3 et en oméga-64 a parfois été qualifiée de messicole5.

C’est une plante rustique6 à racine blanche pivotante, profonde. Elle se développe sous forme d’une tige droite dressée de 0,30 à 0,90, voire 1,30 m, avec des ramifications apicales limitées chez les types de printemps, tandis qu’il existe souvent plusieurs tiges et des ramifications plus denses chez les types d’hiver. Les feuilles sont oblongues, entières, plus ou moins dentées chez les types d’hiver. L’inflorescence est une grappe allongée assez lâche. Les fleurs pédicellées sont petites, à sépales dressés et pétales, jaunâtres à jaunes, plus longs que larges. Selon les types et les dates de semis, la floraison a lieu entre mai et juillet avec une pollinisation essentiellement autogame. Les fruits sont des silicules ovoïdes (5-12 mm de long pour 5-6 mm de diamètre), à deux valves avec un style persistant et dur. Chacune, très résistante à l’égrenage, contient une vingtaine de graines jaunâtres à rougeâtres. Poids de 1000 graines variant de 0,7 g pour les types archaïques à 2,0 g pour les variétés modernes.

Le travail préparatoire effectué pour l’ONIDOL concernait divers autres petits oléagineux. Il m’avait permis de repérer que la plupart avait au moins un des trois défauts suivants :
– mauvaise adaptation au contexte agro-climatique européen : Dimorphoteca pluvialis, Lesquerella spp., ricin (Ricinus communis), vernonia (Vernonia galamensis) ;
– difficultés de mécanisation de la culture : bourrache (Borago officinalis), Cuphea spp., onagre (Oenothera biennis) ;
– faible productivité annuelle : crambe (Crambe abyssinica), Crepis alpina, Euphorbia lagascae, monnaie-du-pape (Lunaria annua).

A l’inverse, la cameline, qui d’après l’école de N.I. Vavilov semblait avoir comme beaucoup de cultures européennes pour centre d’origine l’Asie mineure, la Transcaucasie, l’Iran et le Turkménistan7 et avait été cultivée en Europe depuis l’Âge de Bronze, puis de manière significative des époques grecque et romaine au Moyen-Âge8 (toutes données confirmées depuis par divers travaux archéologiques), ne présentait pas ces faiblesses même si son usage s’était restreint ensuite à l’alimentation des lampes à huile parce que la combustion de son huile ne dégageait pas de fumée, à la pharmacopée et à l’oisellerie. Il existait encore des traces écrites du maintien de cette culture aux XIXe et au début du XXe siècle, même si elle était considérée en voie d’extinction depuis 1945 en métropole9.

Détails des fleurs @AlainBonjean, 1996 ; capsule @Telabotanica ; semences @GIE Sprint

Au début des années 1990, mes amis Pierre Niquet, André Leroux et moi-même avions par suite créé la SARL A2P et réuni en Seine-et-Marne une collection de ressources génétiques de camelines d’hiver et de printemps, essentiellement réunie à partir de mon réseau européen, qui nous a permis de débuter la sélection de cette espèce.

Parcelles de sélection en floraison et juste avant la moisson. @AlainBonjean, 1998-99


Au terme d’une brève décennie de travail, l’article « La cameline – Camelina sativa (L.) Crantz: une opportunité pour l’agriculture et l’industrie européenne »10 co-publié en février 1999 dans la revue Oléagineux, Corps gras, Lipides avec le professeur Le Goffic de l’Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Paris, résumait simplement ainsi nos résultats : « La cameline, qui est une crucifère, est une très ancienne culture oléagineuse européenne. Deux lignées pures appelées respectivement Epona et Céline permettent d’accéder régulièrement à 25 q/ha de graines en France métropolitaine, sous réserve du respect de quelques façons agronomiques. Celles-ci conduisent à une huile possédant autour de 70% d’acides gras insaturés, en particulier de l’acide alpha-linolénique, de l’acide oléique, de l’acide linoléique et de l’acide gadoléique, ainsi qu’à un tourteau riche en protéines. Ces deux types de produits peuvent trouver des applications importantes dans différents secteurs de l’agroalimentaire – l’huile de cameline raffinée vient d’obtenir son agrément alimentaire de la D.G.C.C.R.F., de l’industrie chimique, de la cosmétique et de la pharmacie ».


Variétés
Type de cycle végétatifRendement en graines (q/ha)Huile
(% mat. sèche)
Glucosinolates (micromoles/g)
Epona (C4H4/91)Hiver27,0 à 39,243,8 à 44,513,3 à 15,0
Céline (CAP149/91)Printemps19,7 à 34,143,1 à 44,420,8 à 23,3
Caractéristiques principales des variétés Epona et Céline @Bonjean & Niquet, 1999.

Huile dorée de cameline, d’où son nom anglais de « gold of pleasure ». @Walter ; 2019.
Profil en acides gras de l’huile de cameline @ONIDOL


Huiles
Oméga-3 (alpha-linolénique)Oméga-6
(dont linoléique)
Oméga-9
(dont oléique)
Rapport oméga6/oméga311Acides gras saturés
Cameline30-35%20-30%30%0,6 à 0,85-10%
Noix12-15%53-55%15-23%3,6 à 4,48%
Colza8-10%19-20%61-63%2 à 2,37-8%
Profils comparés en types d’acides gras des huiles de cameline, de noix et de colza @BioetNature

Notre programme fut ensuite racheté par Limagrain qui s’empressa pour abonder un résultat annuel de le céder pour son profil particulier en acides gras à un pharmacien-cosméticien sans l’étudier plus avant. La filière industrielle du colza hexagonal qui envisageait simultanément l’avenir de ce dernier plus cultivé via la production très politique de biocarburant vit cette sorte de mise à l’écart du projet cameline fort opportune. Entretemps, en 1995, Jean-Paul Jamet avait quitté l’ONIDOL pour devenir le patron de la filière laitière hexagonale et je partis travailler en Chine sur céréales et potagères en 2001, fermant ainsi mon expérience de terrain de la cameline et la SARL A2P.

J’ai néanmoins continué de garder un œil sur les publications concernant ce petit oléagineux peu coûteux en intrants. Effectuant un bilan en cette année 2020 des connaissances concernant la cameline par rapport à ce que nous savions dans les années 1990 (en dépit de ses multiples inconvénients, le Covid nous offre une autre lecture de la valeur du temps !), voici, sans que cela constitue une bibliographie exhaustive, ce qui m’apparaît le plus marquant :

-Origines, domestication et diffusion précoce de l’espèce :
. C. microcarpa a été confirmée par analyses phylogénétiques comme le progéniteur de la cameline cultivée12.
. La Russie et l’Ukraine sont considérées comme une région riche en diversité génétique pour la cameline et un possible centre d’origine13.

. Comme le seigle qui fut longtemps une adventice dans des cultures d’autres céréales avant d’avoir été individualisé et cultivé dans le nord de l’Europe centrale, même si sa domestication reste à encore préciser (zone de domestication, datation), la cameline paraît avoir été une culture adventive « mimétique » dans des cultures néolithiques de lin ou de céréales avant d’avoir été intentionnellement cultivée pour elle-même14 en Europe.
. De nouveaux sites archéologiques ont livré des traces importantes de production de cameline en Europe surtout depuis 4000 av. J.-C.15.

Carte des sites archéologiques européens où de la cameline a été retrouvée de l’Âge de Pierre au Moyen-Âge (en rouge : validés ; en bleu : incertains) @ Hein 2017, cité par Walter 2019.

-Biologie et génomique de l’espèce :
. Il est désormais démontré que la cameline est résistante aux pathogènes de diverses autres Crucifères16.
. Aussi que cette culture est très résiliente : elle tolère la sécheresse et le froid, les sols marginaux et salins, et demande moins d’engrais, d’eau et de pesticides que les autres oléagineux17.
. La cameline est maintenant vue comme une espèce allo-hexaploïde18 (2n=40, avec 3 génomes NNH et n=6+7+7) provenant de l’hybridation entre une espèce auto-allotétraploÏde ayant un génome de base similaire proche de celui de C. neglecta (n=13, NN) et C. hispida (n=7, H) et son génome de référence a été publié19.

-Amélioration variétale et biotechnologies :
. Depuis l’an 2000, divers programmes modernes de recherche et de sélection ont été mis en place dans plusieurs pays (Allemagne, Autriche, Chine, Canada, Danemark, Roumanie, Royaume-Uni, USA notamment), souvent par des chercheurs issus du monde universitaire mais aussi quelquefois à titre privé. Bien qu’il soit difficile d’en connaître les détails, l’un des plus sophistiqués semble être détenu par l’agrochimiste Corteva AgriSciences, ex-Dupont-Pioneer, aux USA et au Canada20.
Ces projets concernent surtout la cameline de printemps.
. La production d’haploïdes doublés est désormais au point sur cette espèce21.
. Plusieurs types de marqueurs moléculaires sont disponibles pour la sélection de la cameline22.

. Diverses camelines transgéniques ont été produites en Amérique du nord, en Chine et au Royaume-Uni23. La cameline est aussi vue par certains auteurs pour son cycle courte et sa facilité de transformation comme une plante modèle pour évaluer facilement la fonctionnalité de nouveaux gènes – une sorte d’Arabidopsis testable aisément au champ, y compris en termes de productivité24.

. D’autres ont été sélectionnées par édition de gènes25, par exemple des camelines oléiques26, ou par tilling27 comme des camelines zéro érucique.

-Agronomie:
. Le cycle très court de culture de la cameline de printemps a conduit en Roumanie à la mise au point d’un système annuel de double culture, céréale à paille-cameline, ainsi qu’en France28.
. Des systèmes de culture en mélanges avec des légumineuses (pois, lentille) ont également été mis en œuvre29.

. Une étude polonaise a confirmé l’intérêt d’une fertilisation soufrée modérée de la cameline30pour sa productivité.
. Plusieurs études ont permis d’améliorer le contrôle des adventices et de cerner les herbicides utilisables sur l’espèce31.
. D’autres ont permis de proposer la culture de la cameline dans de nouveaux environnements très diversifiés autour de la planète32.

-Alimentation humaine:
. La graine de cameline, avec son petit arrière-goût d’ail, est désormais intégrée dans le marketing des produits superfood, notamment dans les pays scandinaves33.
. Plusieurs travaux ont été conduits pour renforcer la stabilité de l’huile de cameline34 ainsi qu’affiner sa désodorisation35.

-Alimentation animale :
. Plusieurs programmes ont démontré l’intérêt du tourteau de cameline en alimentation du bétail, des porcs et même des volailles36.
. D’autres travaux ont été lancés avec succès pour la nutrition des poissons37.

-Usages industriels :
. Plusieurs pays ont initié ou continuent de développer de manière significative des biofuels à partir de cameline, utilisables en particulier par l’avionique38.

. De très nombreuses applications ont été mises en marché (savons, shampoings, crèmes, etc.) ou sont envisagées en cosmétiques et en chimie fine39.
. Par contre, peu de recherche a été conduite pour fabriquer des biomatériaux40 alors que des applications voisines de celles à base de lin pourraient aisément être étudiées.

-Environnement :
. Au niveau de la production de biofuel pour l’aviation, il a été démontré que l’huile de cameline diminue d’au moins 75% les émissions de CO2 par rapport au kérozène habituellement utilisé41.
. Des productions bio42 ou à bas niveau d’intrants43 de cameline ont eu lieu et se poursuivent un peu partout dans le monde. On trouve désormais assez facilement en Europe de l’huile vierge de cameline en pression à froid produite en circuit court : à noter que celle-ci s’avère particulièrement intéressante en spray pour les personnes atteintes d’acné, de psoriasis ou d’autres affection de la peau.

En conclusion, même si au passage des années 2000 la France a probablement loupé avec cette espèce une opportunité de diversification de ses productions oléagineuses (qu’au passage le colza d’hiver, avec son cycle végétatif bien différent, aurait pu tolérer), je me réjouis que trois groupes de chercheurs et d’industriels aient continué de part le monde à s’occuper sérieusement de la cameline  depuis cette date :
– ceux intéressés en nutrition et santé par les acides gras polyinsaturés et notamment par son bon rapport oméga-6/oméga-3 ;
– ceux dédiés à la production d’agrocarburants peu polluants ;
– ceux impliqués dans l’agriculture biologique et ses variantes ainsi que dans les circuits courts.

Au niveau mondial, en 2020, le développement de cet oléagineux reste encore limité par rapport aux cultures majeures car c’est une autogame, ce qui rend tout investissement de recherche difficile à sécuriser, sauf à coupler la création variétale classique à l’application simultanée de biotechnologies propres, ce que les Nord-Américains, les Anglais et les Chinois mettent en œuvre.

Dans un monde qui s’oriente à 30 ans, en 2050, vers une population de 10 milliards d’êtres humains, dont deux tiers d’urbains, la culture de la cameline, plante s’adaptant à une grande variété de sols, de climats et de systèmes agricoles, particulièrement économe en intrants et en eau, au cycle court et résiliente à la sécheresse pourrait devenir un atout non négligeable en alimentation humaine et animale soit en double culture avec des cultures de printemps (soja, tournesol, orge, etc.), soit en valorisant des sols où la production de grandes cultures déjà établies ne s’avérera plus rentable en raison de la progression inéluctable du changement climatique, voire en agriculture urbaine.
Par ailleurs, la production des biocarburants dérivés d’huile de cameline demande moins d’énergie et réduit considérablement les émissions de gaz à effet de serre (75 à 80%) par rapport à un combustible classique, autre raison qui pourrait nous amener à repositionner ce petit oléagineux dans nos assolements sous réserve d’une volonté politique appropriée.

L’opportunité existera si l’on arrête de toujours simplifier de manière mécaniste nos assolements et de réduire nos productions d’oléagineux à uniquement palme, soja, colza/canola et tournesol autour du globe. Comme le dit un proverbe danois, « il ne faut pas cesser de semer parce que les oiseaux auront mangé quelques graines » : gardons espoir et réclamons plus de cameline !

Alain Bonjean
Orcines, le 24 octobre 2020.


Mots-clefs : cameline, Camelina sativa, Brassicacée, crucifère, domestication, plante alimentaire, oléagineux, alimentation humaine, huile, omega-3, omega-6, tourteau, alimentation animale, usages industriels, biofuels, cosmétique, chimie fine, biomatériaux, culture résiliente, réchauffement climatique

1 – Le mot « cameline » est apparu dans le français en 1549, comme une altération du mot « camamine », déformation du latin chamaemelina, lui-même issu du grec chamai, nain, et linon, lin. Cf. A. Dauzat, J. Dubois et H. Mitterrand (1971). Nouveau dictionnaire étymologique et historique. Références Larousse, 806 p.
Pour mémoire, cette plante n’a rien à voir avec la sauce médiévale dite « sauce cameline » qui n’en contenait pas. Elle était à base de pain grillé, de vinaigre, de vin et d’épices (cannelle, cardamone, gingembre, girofle) et accompagnait poisson ou gibier. Pour en savoir plus, lire : Mylène et Philippe Pouillart (2010). Cuisiner comme au Moyen-Âge. Ed. Privat, 160 p.

2 – L’ONIDOL (Organisation nationale interprofessionnelle des graines et fruits oléagineux), créée en 1978, était une interprofession française qui regroupait les principales fédérations et associations professionnelles concernées par la production, la transformation et l’utilisation des oléagineux, notamment, colza, olive, lin, soja, tournesol. Elle a fusionné avec l’UNIP (Union nationale interprofessionnelle des plantes riches en protéines) en 2015 pour former Terra Innovia.

3 – Il en était sorti le seul ouvrage récent bilingue français-anglais sur cet oléagineux industriel dont je détiens encore quelques exemplaires si cela peut intéresser des lecteurs.
Alain Bonjean (1991). Le ricin : une culture pour la chimie fine/Castor cultivation for chemical applications. Ed. Galileo-Onidol, Paris, 106 p.

4 – Les huiles riches en oméga-3 comme celle de cameline s’utilisent à froid. Elles sont à conserver au frais, à l’abri de la lumière et à consommer rapidement pour éviter leur rancissement. Les oméga-3 sont réputés protéger le système cardiovasculaire. Ils ont d’autres vertus (anti-inflammatoires, régulation du bilan lipidique, bon fonctionnement cérébral, prévention du déclin cognitif, troubles de l’humeur (ainsi la dépression post-partum pourrait être évitée ou limitée avec de bons apports ou une supplémentation en oméga-3).
Les oméga-6 sont des acides gras essentiels à notre organisme : ils ne peuvent pas directement être synthétisés par le corps, mais peuvent être fabriqués à partir d’un précurseur, l’acide linoléique. Ils servent de précurseurs pour la synthèse de certaines molécules, telle que la prostaglandine, qui joue un rôle dans l’activité des cellules (notamment des neurones) et qui intervient dans le cadre de la circulation sanguine, des sécrétions gastriques et de la contraction de l’utérus, mais aussi du leucotriène, un médiateur des réactions inflammatoires et immunitaires. Ils aident aussi à maintenir la fonction barrière de la peau contre les toxines, font baisser le cholestérol et la pression artérielle. 

5 – Henri Lecoq (1856). Etude sur la géographie botanique de l’Europe et en particulier sur la végétation du plateau central de la France. Ed. J.B. Baillière, Paris, V, 423-424.

6https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-42795-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/87583

7 – A. Saltykovskij (1941). Kulturnaja Flora SSR 7, Leningrad, Moskva, 112-12.

8 – M. Staub (1882). Prähistoriche pflanzen aus Ungarn. Englers Botan. jahrb. 281-287 ; G. Hatt (1937). Landbrug i danmarks oltid. Udvalget for folkeoplysnings fremme, Copenhagen, 159 p. ; H. Helbaeck (1951). Tollund mandens sidste maaltid. Aarboger for Nordisk oldkyndighed og historie, 311-314 ; K.-H. Knorzer (1978). Entwicklung und ausbreitung des leindotters (Camelina sativa L.). Ber. Deutsch. Bot. Ges. Bd. 91 : 187-195 ; E. Lange (1972). Ein getreidefund von Hetzdorf aus der jungeren vorromischen eisenzeit (Les graines de l’Âge du fer préromain découvertes à Hetzorf), Zeit. fur Arch., 6 , 2, 258-266 ; J.R. Harlan (1987). Les plantes cultivées et l’Homme, ACCT, Paris, 416 p. ; H. Schlichterle (1981). Cruciferen als Nutzpflanzen in Neolithischen Ufersiedlungen Sudwestdeutschlands und der Schweiz, Zeit. fur Arch., 15, 1, 113-14 ; M. Chauvet (1985). Les noms des Crucifères alimentaires à travers les langues européennes, Thèse de docteur en linguistique, Univ. Paris VI ; F. Toutlemonde (2010). Camelina sativa : l’or végétal du Bronze et du Fer. Anthropobotanica 1, 1, 3-14 ; Mikael Larsson (2013). Cultivation and processing of Linum usitatissimum and Camelina sativa in southern Scandinavia during the Roman Iron Age. Veget. Hist. Archeobot. 22, 509-520 ;

9 – Alain Bonjean, Bernard Monteuuis, Antoine Messean (1995). Que penser de la cameline en 1995 ? Oléagineux, Corps gras, Lipides 2, 97-100.

10 – Alain Bonjean et François Le Goffic (1999). La cameline – Camelina sativa (L.) Crantz : une opportunité pour l’agriculture et l’industrie européenne. Oléagineux, Corps gras, Lipides 6, 1, 28-34. https://f7833c06-f99d-4b58-af50-916fccc7c96a.filesusr.com/ugd/140b76_24c03d13bcfd404cb1fe10b901aebfa7.pdf?index=true

11 – L’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) préconise un rapport oméga-6/oméga-3 inférieur à 4 pour une meilleure santé.

12 – C. Hutcheon et al. (2010). Polyploid genome of Camelina sativa revealed by isolation of fatty acid synthesis genes. BMC Plant Biology 10, 233 http://www.biomedcentral.com/1471-2229/10/233 ; Jordan R. Brock, Ali A. Dönmez, Mark A. Beilstein, Kenneth M. Olsen (2018). Phylogenetics of Camelina Crantz. (Brassicaceae) and insights on the origin of gold-of-pleasure (Camelina sativa). Molecular Phylogenetics and Evolution 127, 834-842.

13 – K. Ghamkhar et al. (2010). Camelina (Camelina sativa (L.) Crantz) as an alternative oilseed: molecular and ecogeographic analyses. Genome 53, 558-537.

14 – D. Zohary, M. Hopf, E . Weiss, (2012). Domestication of Plants in the Old World, fourth ed. Oxford University Press, Oxford, United Kingdom.

15 – C. Walter (2019). Agriculture 2.0. – Stains and varnishes based on Camelina, DAW – Leindotter Initiative, http://www.slfpaint.org/images/Marketing/Swedish-FLF/Sverigem%C3%B6te2019/DAW.PDF

16 – G. Séguin-Swartz et al. (2013). Hybridization between Camelina sativa (L.) Crantz (false flax) and North American Camelina species. Plant Breed. 132, 4, 390-396.

17 – B.R. Moser (2010). Camelina (Camelina sativa L.) oil as a biofuels feedstock: golden opportunity or false hope? Lipid Technol. 22, 12, 270–273 

18 – C. Hutcheon et al. (2010). Polyploid genome of Camelina sativa revealed by isolation of fatty acid synthesis genes. BMC Plant Biology 10, 233 http://www.biomedcentral.com/1471-2229/10/233 ; https://plantae.org/the-genome-history-of-camelina-emerges-from-the-shadows/ ; http://www.plantcell.org/content/31/11/2596 ; https://www.researchgate.net/publication/340202679_Reconstruction_of_ancestral_diploid_karyotype_and_evolutionary_trajectories_leading_to_the_formation_of_Camelina_sativa_chromosomes/fulltext/5e7d00ef299bf1a91b7ee623/Reconstruction-of-ancestral-diploid-karyotype-and-evolutionary-trajectories-leading-to-the-formation-of-Camelina-sativa-chromosomes.pdf?origin=publication_detail

19 – S. Kagale et al. (2014). The emerging biofuel crop Camelina sativa retains a highly undifferentiated hexaploid genome structure. Nature Communications https://europepmc.org/article/pmc/pmc4015329

20https://seedworld.com/agragen-licenses-dupont-pioneer-patents-boost-omega-3-fatty-acids-camelina/ ; https://seedworld.com/yield10-bioscience-signs-license-agreement-broad-institute-corteva-agriscience/

21 – Paul Forgeois (2020). Communication personnelle à Pierre Niquet.

22 – Antonelle Manca et al. (2012). Evaluation of genetic diversity in a Camelina sativa (L.) Crantz collection using microsatellite markers and biochemical traits. Genet. Resour. Crop Evol. DOI 10.1007/s10722-012-9913-8 ; R. Singh et al. (2015). Single-nucleotide polymorphism identification and genotyping in Camelina sativa. Mol. Breeding 35, 35, DOI 10.1007/s11032-015-0224-6

23 – Monica B. Betancor et al. (2018). Oil from transgenic Camelina sativa containing over 25 % n-3 longchain PUFA as the major lipid source in feed for Atlantic salmon (Salmo salar). Cambridge Core 119- 12, 1378-1392 ; A.I. Yemets et al. (2013). Establishment of In Vitro Culture, Plant Regeneration, and Genetic Transformation of Camelina sativa. Cytology & Genetics 47, 3- 138-144 ; Gareth Moore (2020).Camelina vs. canola: Which GMO crop offers more sustainable source of omega-3 fish oils? Genetic Literacy Project April 27, 2020 ; C. Lu, J. Kang, (2008). Generation of transgenic plants of a potential oilseed crop Camelina sativa by Agrobacterium – mediated transformation. Plant Cell Rep. 27, 273–278 ; https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/pld3.253

24https://www.osti.gov/servlets/purl/1489127

25 – K.D. Snell (2017). Production of High Oil, Transgene Free Camelina sativa plants. DOE-BETO. Yiel10 BioScience 23 p. ; Cambridge Core 119- 12, 1378-1392 ; Mateusz Perkowski (2017). USDA approves extra-oil producing gene-edited camelina, not regulated as GMO. Genetic Literacy Project Sept. 6, 2017 ;

26https://www6.inrae.fr/saclay-plant-sciences/Actualites-et-communication/Newsletter/Newsletter-6/Fait-marquant-2017-Faure

27 – Manash Chatterjee (2018). Communication personnelle.

28 – Paul Dobre et al. (2014). Camelina sativa as a double crop using the minimum tillage system. Romanian Biotechnologies Letters 19, 2, 9190-9195 ; Margot Leclère et al. (2018). Growing camelina as a second crop in France: A participatory design approach to produce actionable knowledge. European Journal of Agronomy DOI: 10.1016/j.eja.2018.08.006 ;

29 – Maxime Barbier (2016). Association de cultures : rencontres avec « le maître ». Techniques Culturales Simplifiées 90, 17-26 ; https://www.bioactualites.ch/cultures/grandes-cultures-bio/oleagineux/cameline-association.html ; http://www.lafermedumontdor.fr/blog/semis-de-lentille-verte-associee-a-la-cameline/

30 – E. Ropelewska and K.J. Jankowski (2020). The physical and chemical properties of camelina (Camelina sativa (L.) Crantz) seeds subjected to sulfur fertilization. OCL 27, 45, 46, 1-6

31 – Łukasz Sobiech et al. (2020). Phytotoxic Effect of Herbicides on Various Camelina [Camelina sativa (L.) Crantz] Genotypes and Plant Chlorophyll Fluorescence. Agriculture 10, 185, doi:10.3390/agriculture10050185 ; Margot Leclère et al. (2019). Controlling weeds in camelina with innovative herbicide-free crop management routes across various environments. Industrial Crops and Products 1-37 ; https://www.seedquest.com/news.php?type=news&id_article=2711&id_region=&id_category=&id_crop=

32 – M.C. Camplell et al. (2013). Camelina (Camelina sativa (L.) Crantz): agronomic potential in Mediterranean environments and diversity for biofuel and food uses. Crop & Pasture Science 64, 388-398 : Augustine K. Obour et al. (2015). Oilseed Camelina (Camelina sativa L. Crantz) : Production systems, prospects and challenges in the USA Great Plains. Advances in Plants & Agriculture Research 2, 2, 00042. DOI: 10.15406/apar.2015.02.00043 ; Celián Román-Figueroa et al. (2017). Land Suitability Assessment for Camelina (Camelina sativa L.) Development in Chile. Sustainability 9, 154, doi:10.3390/su9010154 ; N. Borah et al. (2019). Adaptation of Camelina sativa (L.) Crantz in Assam, India : agronomic, physiological and biochemical aspects of potential biofuel feedstock. Biofuels https://doi.org/10.1080/17597269.2018.1537205

33https://scanmagazine.co.uk/camelina-of-sweden/

34 – Helena Abramovic & Veronika Abram (2006). Effect of added rosemary extract on oxidative stability of Camelina sativa oil. Acta Agriculturare Slovenica 87, 2, 255-261 ; Pelin Günç Ergönül and Zeynep Aksoylu Özbek (2018). Identification of bioactive compounds and total phenol contents of cold pressed oils from safflower and camelina seeds. Journal of Food Measurement and Characterization, https://doi.org/10.1007/s11694-018-9848-7

35 – R. Hrastar et al. (2011). Camelina sativa Oil Deodorization: Balance Between Free Fatty Acids and Color Reduction and Isomerized Byproducts Formation. J. Am. Oil. Chem. Soc. 88, 581-588 ;

36 – Stelian Matei Petre et al. (2015). Life cycle assesment of Camelina sativa – Environmental friendly source for biofuels and livestocks protein available in Romania. Romanian Biotechnological Letters 20, 4, 10561-10571 ; https://content.sciendo.com/view/journals/aoas/ahead-of-print/article-10.2478-aoas-2020-0047/article-10.2478-aoas-2020-0047.xml?language=en

37 – Monica B. Betancor et al. (2018). Oil from transgenic Camelina sativa containing over 25 % n-3 longchain PUFA as the major lipid source in feed for Atlantic salmon (Salmo salar). Cambridge Core 119- 12, 1378-1392 ; https://www.topcropmanager.com/camelina-on-the-rise/ ; https://pqdtopen.proquest.com/doc/1614192870.html?FMT=ABS

38 – Stelian Matei Petre et al. (2015). Life cycle assesment of Camelina sativa – Environmental friendly source for biofuels and livestocks protein available in Romania. Romanian Biotechnological Letters 20, 4, 10561-10571 ; http://agragen.com/agragen-science-and-camelina-as-a-sustainable-feedstock-for-biojet-production/ ; B.R. Moser (2010). Camelina (Camelina sativa L.) oil as a biofuels feedstock: golden opportunity or false hope? Lipid Technol. 22, 12, 270–273 ; U. Iskandarov, H.J Kim, E.B. Cahoon (2014). Camelina: an emerging oilseed platform for advanced biofuels and bio-based materials. In: McCann, M.C., Buckeridge, M.S., Carpita, N.C. (Eds.), Plants and Bioenergy. Springer, Berlin, 131–140. ; https://extension.oregonstate.edu/news/camelina-oil-could-be-economically-feasible-source-commercial-jet-fuel-new-osu-analysis-shows ; https://www.airbus.com/newsroom/press-releases/en/2011/03/airbus-and-tarom-launch-europe-s-first-bio-fuel-value-chain.html ; https://www.topcropmanager.com/camelina-on-the-rise/ ; https://www.greenaironline.com/news.php?viewStory=2488 ; https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02009827/document

39 – Eleonora Pagotta et al. (2019). Exploring the Camelina sativa value chain: a new opportunity for bio-based products and overall crop sustainability. La Rivisita Italiana delle Sostanze Grasse XCVI, 259-268 ; C. Walter (2019). Agriculture 2.0. – Stains and varnishes based on Camelina, DAW – Leindotter Initiative, http://www.slfpaint.org/images/Marketing/Swedish-FLF/Sverigem%C3%B6te2019/DAW.PDF

40https://ir.yield10bio.com/news-releases/news-release-details/yield10-bioscience-chief-science-officer-dr-kristi-snell-0

41 – David R. Shonnard et al. (2010). Camelina‐derived jet fuel and diesel: Sustainable advanced biofuels. AIChE https://aiche.onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1002/ep.10461 ; https://www.topcropmanager.com/camelina-on-the-rise/ ; S. Bertacchi et al. (2020). Camelina sativa meal hydrolysate as sustainable biomass for the production of carotenoids by Rhodosporidium toruloides.Biotechnology for biofuels 13, 47, https://doi.org/10.1186/s13068-020-01682-3 ; https://crimsonpublishers.com/mcda/pdf/MCDA.000573.pdf

42http://itab.asso.fr/downloads/Fiches-techniques_culture/cameline-web.pdf ; http://www.innovatech.be/innovations/huile-bio-de-cameline/

43 – Roberto Matteo et al. (2020). Camelina (Camelina sativa L. Crantz) under low-input management systems in northern Italy: Yields, chemical characterization and environmental sustainability. Italian Journal of Agronomy, DOI: 10.4081/ija.2020.1519

Deux prix Nobel de la paix pour l’alimentation avec 50 ans d’écart.

par Åsmund Bjørnstad, professeur émérite en sélection végétale à l’Université norvégienne des sciences de la vie.

Le prix Nobel de la paix 2020 décerné au Programme alimentaire mondial a été bien accueilli. Que l’agitation et la guerre engendrent la faim et que la faim engendre l’agitation et la guerre a également constitué la raison pour laquelle le prix Nobel de la paix a été décerné à Norman Borlaug en 1970 – il y a 50 ans. Il est connu comme le «Père de la Révolution verte». Ce prix a été controversé, mais la nourriture distribuée par le biais du Programme alimentaire mondial s’appuie dans une large mesure sur les surplus créés par la Révolution verte. Comment? Norman Borlaug (1914–2009) était un sélectionneur de plantes américain qui a vécu comment le New Deal de Roosevelt et comment les nouvelles variétés de blé résistant à la rouille et de maïs hybride ont sorti l’agriculture américaine de la Dépression. En 1944, le vice-président Henry Wallace a souhaité essayer le modèle au Mexique – la première aide au développement de l’histoire. Borlaug a été embauché pour sélectionner des variétés de blé avec une résistance durable à la rouille et un rendement élevé. Combinés avec des gènes de nanisme pour réduire la longueur de la paille, ils pouvaient porter de lourds épis dans des environnements irrigués et fertilisés. Avec une insensibilité à la durée du jour, ils pouvaient pousser à n’importe quelle latitude où les températures étaient appropriées. Au cours des années 50, les rendements du blé mexicain ont ainsi fortement augmenté.

En 1964-1966, la presse mondiale a fait état de famines récurrentes en Inde. Les écologistes ont écrit des livres sur la question de savoir si ces pays «surpeuplés» «pouvaient être sauvés». Dans le même temps, les variétés de Borlaug ont montré des résultats prometteurs. Le Premier ministre Indira Gandhi a compris que sans nourriture, l’Inde ne pouvait pas devenir une puissance majeure et, en 1967, elle a déterré son parterre de fleurs pour y planter du blé. La Révolution verte était lancée. L’Inde a doublé sa production de blé de 1961 à 1970. Pour cette réalisation, Borlaug – très surpris – a reçu le prix Nobel de la paix en 1970. À ce moment-là, un développement parallèle était en cours dans le riz. Il existe deux versions de l’histoire de la Révolution verte. Dans la version «techno», il s’agissait d’une augmentation historique de la production alimentaire basée sur les nouvelles technologies et la prévoyance politique. Dans la version «Eco», il s’agissait d’une approche non durable basée sur des intrants importés coûteux, l’irrigation épuisant l’eau rare et la perte d’une biodiversité adaptée localement. Les deux versions contiennent des portions de vérité. Lesquelles?

La version «techno»
L’Inde a de nouveau doublé la production de blé de 1970 à 1999, et en Chine, l’impact a été au moins aussi fort que les réformes agricoles de Deng Xiao Ping. La Révolution verte signifiait une intensification – plus de production sur la même surface. De 1966 à 2005, la superficie mondiale de blé a augmenté de 1,6 pour % et les rendements de 112% ! Avec près de deux fois plus de personnes (+93%), chacun avait 10% de plus de récolte (en moyenne). Les prix du blé ont été divisés par deux entre 1965 et 2000. Les citadins pauvres sont devenus la classe moyenne, tandis que de nombreux agriculteurs ont été confrontés à une crise économique en raison de la hausse des coûts des intrants. Le surplus de calories et de travail a permis un développement en dehors de l’agriculture. Sans la Révolution verte, les prix auraient doublé, beaucoup plus de blé mondial aurait été produit dans le nord exigeant plus de terres, c’est-à-dire de Nature.

La version «Eco»
Sans le «paquetage» d’eau, d’engrais et de biocides, les nouvelles variétés n’étaient pas plus productives que celles qu’elles remplaçaient. Dans les zones marginales ou écologiquement variables – comme en Afrique – elles n’ont pas performé. Les intrants étaient trop chers ou indisponibles, de même que l’infrastructure permettant d’apporter les récoltes sur les marchés manquait. Les agriculteurs avaient besoin d’une longue paille comme aliment du bétail, et les variétés n’étaient pas adaptées localement, par ex. à la saison des pluies. Cela nécessitait une approche ascendante, et non celle descendante de Borlaug.
Et la diversité a-t-elle diminué? Au début, lorsqu’une variété de riz (IR36) couvrait 10 millions d’hectares, oui, mais aujourd’hui, la diversité s’est accrue. Le sorgho au Mali produit plus avec 25% de nouveau «sang» – s’il reste sensible à la durée du jour et s’adapte à la saison des pluies. Une classe moyenne croissante préfère les anciennes variétés locales avec un meilleur goût – une question qui n’avait pas été soulevée dans les années 1960, lorsque «nourriture santé» signifiait calories et protéines. Dans les années 1990, le monde s’est réveillé à la «faim silencieuse», à la dilution de la teneur en fer et en zinc qui accompagnait les rendements élevés et à l’augmentation du CO2 dans l’air.

Âgé de près de 90 ans, Borlaug a lancé un effort mondial contre les nouvelles races de rouille menaçant le blé. Le réseau de la Révolution verte s’est à nouveau mobilisé, basé sur un échange ouvert de semences et de gènes comme lors de la Révolution verte. Il a collecté des ressources natives de diversité et les a rendues disponibles dans le monde entier gratuitement dans des versions à haut rendement – un principe désormais codifié dans le Traité international sur les ressources phyto-génétiques dans l’alimentation et l’agriculture. Des pays comme l’Éthiopie, la Turquie, la Chine et l’Inde, qui en ont beaucoup profité, ne partagent plus une seule graine, s’appuyant sur le Protocole de Nagoya de la Convention sur la diversité biologique, mais violant le Traité. Grâce à la Révolution verte, le matériel génétique de blé et de riz est encore largement distribué gratuitement, tandis qu’en maïs et en particulier en soja, il est fortement privatisé.

A partir de 1990, de nombreux politiciens considéraient «l’objectif d’une nourriture suffisante pour tous» comme un «problème résolu». La production a stagné dans de nombreux endroits, mais a de nouveau augmenté à partir de 2003, dépassant les 3 milliards de tonnes de céréales en 2017, un record remarqué par bien peu. Elle est particulièrement forte en maïs (et en soja), évidemment en raison des superficies qui se sont accrues en Amérique latine, mais aussi des gains de productivité par unité de sol, notamment en riz et en blé. Le monde peut-il produire 50% de nourriture de plus d’ici 2050? Et cela, avec 47% déjà de récolte de plus de 2002 à 2017, plus une grande partie du soja et du maïs maintenant produit pour la viande comme réserve alimentaire? Comme la Révolution verte, c’est une question de priorité politique.

Le prix Nobel de la paix en 2020 confirme sa justification en 1970. La Révolution verte a-t-elle alors conduit à la paix? Pas en soi, mais tout gouvernement souhaitant rester au pouvoir a tendance à s’accorder avec le Comité Nobel. La rareté de denrées alimentaires engendre des troubles sociaux et les troubles sociaux raréfient l’accès aux denrées alimentaires, et la nourriture signifie le pouvoir. Ironiquement, la Révolution verte visait à décourager le communisme, mais la Chine en est devenue un bénéficiaire majeur. La Syrie sous Assad a bâti sa puissance nationale et son indépendance internationale d’autosuffisance sur des variétés de blé à haut rendement. Il en va de même pour la Turquie, comme l’a récemment confirmé le président Erdogan. La Révolution verte a aidé de nombreux régimes. Son importance a été sous-estimée et pourrait se ranger avec d’autres transformations majeures de cette époque, comme la guerre du Vietnam et la révolution informatique.

Åsmund Bjørnstad, professeur émérite en sélection végétale à l’Université norvégienne des sciences de la vie.

La grande gentiane : « fée jaune », « ginseng auvergnat » ou « reine des amères » !

La grande gentiane1(Gentiana lutea L., 1753), ou gentiane jaune, aussi appelée de manière très diversifiée bananier des Alpes, fée jaune, ginseng auvergnat, gratte-ciel végétal, jansonna, jouvansanne, quinquina d’Europe, quinquina des pauvres, quinquina indigène, lève-toi-et-marche, reine des amères, reine des estives (allemand : bitterwurz, geiber enzian ; anglais : yellow bitterwort, yellow gentian, espagnol : genciana amarilla, italien : genziana maggiore), est une gentianacée emblématique de nos montagnes européennes. Certains considèrent qu’elle fait partie de la flore obsidionale2.

Plantes entières en tout début de floraison et fleuries en bordure de mégaphorbiaie devant le Sancy @AlainBonjean et @FrançoiseBonjeanDouche

Cette grande plante vivace3 (2n= 40) de 0,6 à 1,60 mètre de haut est caractérisée par un long rhizome gris-brunâtre(jaune à l’intérieur) épais de 3-8 cm de diamètre qui se poursuit en racines épaisses un peu branchues, jaunâtres, à l’odeur forte, pouvant atteindre, voire dépasser 1 m, cet appareil souterrain constituant la source de son intérêt très ancien tant économique que phyto-médicinal. Sa durée de vie peut atteindre 50 à 60 ans.

Chaque pied porte une tige unique jamais ramifiée, dressée, cylindrique et creuse, avec des feuilles opposées, très grandes à la base, puis grandes, ovales, à 5-7 nervures marquées convergentes ; les radicales sont pétiolées, les moyennes sessiles et embrassantes et les supérieures amplexicaules, protégeant les inflorescences.
Elle fleurit de juin à août pour la première fois au bout de 7 à 10 ans, puis ensuite pas forcément tous les ans. Les fleurs jaunes, pédonculées, sont regroupées par 12-16 en verticilles axillaires et terminal sur la moitié supérieure de la tige. Elles sont hermaphrodites, avec un calice membraneux, fendu d’un côté sous forme de spathe et une corolle en roue à 5-6 lobes très profonds, lancéolés et aigus ; les anthères sont libres et les stigmates bifides roulés en dehors tandis que la pollinisation est majoritairement entomogame.

Le fruit est une capsule ovoïde acuminée. Les graines ovales, comprimées et ailées sont disséminées de façon anémochore. Nombreuses, elles présentent un faible taux de germination.
La grande gentiane se multiplie également de manière végétative, son rhizome produisant spontanément de nouvelles rosettes.

Détails des fleurs et des fruits @AlainBonjean

Distribution géographique des différentes sous espèces de gentiane jaune :
gris léger : subsp.
lutea ; gris moyen : subsp. vardjani ; gris foncé : subsp. symphyandra ; croix ; subsp. montsrerrati ; haché : zone de co-occurrence de subsp. vardjani et subsp. symphyandra ; ne pas tenir compte des étoiles qui correspond à des zones d’études spécifiques. Source : Marta Galloni, 2015.

Cette espèce vigoureuse d’Europe méridionale et d’Asie mineure est présente entre 800 et 2500 m d’altitude dans la plupart des pâturages, des près, des lisières et des clairières de bois des massifs montagneux européens4. Il en existe plusieurs sous-espèces5 et beaucoup d’hybrides naturels, en nombres variables selon les régions.

Gentiane hybride (Gentiana x hybrida) issue du croisement spontané entre grande gentiane et gentiane pourpre, photographiée près d’Annecy. Source : Claire Felloni via son blog

Ainsi, à titre d’exemples, dans les Pyrénées, la grande gentiane s’hybride avec l’endémique gentiane de Burser (Gentiana burseri) pour former la gentiane de Marcailhou (G. x marcailhouana), et dans les Alpes, avec la gentiane pourpre (G. purpurea), la gentiane ponctuée (G. punctata) et la gentiane de Hongrie (G. pannonica).

Principaux actifs chimiques de la grande gentiane. Source : Corinne Lachapelle, 2017

La « racine », qui comprend rhizome et racines, est connue depuis plus de 2000 ans pour son amertume qui subsiste longtemps en bouche et provient de sa teneur en sécoiridoïdes à fonction lactone (gentiopicroside, amarogentine, amaroswerine, swertiamarine) ; pour mémoire, « l’amarogentine et l’amaroswerine sont des substances parmi les plus amères que l’on connaisse, car leur indice d’amertume est voisin de 58 000 000 (l’indice d’amertume est l’inverse de la plus grande dilution pour laquelle l’amertume est encore décelable, à titre de comparaison, pour la quinine sous forme de chlorhydrate, l’indice est de 200 000) »6. Elle contient également des xanthones (gentisine, isogentisine, gentioside), responsables de la coloration jaune de ses produits, un alcaloïde (gentianine), des acides phénols et des oligosaccharides (gentiobiose, gentianose) qui expliquent ses propriétés médicinales : essentiellement apéritive, astringente, dépurative, digestive, fébrifuge, fortifiante, tonique. Après l’invasion de la Gaule par les Romains, ces derniers auraient fait la promotion de cette simple dans tout leur empire, mais il est probable que les druides gaulois l’utilisaient déjà sur notre territoire. Au Moyen-Âge, la grande gentiane passait pour une panacée et entrait dans la composition de remèdes miracles comme « l’opiate de Salomon » ou le « thériaque d’Andromaque »7. Avicenne, plus raisonnable, la donne seulement pour diurétique, emménagogue et fébrifuge. France Agrimer signale qu’« Olivier de Serres, agronome de la Renaissance, reconnaissait ses vertus qui étaient pour lui des plus précieuses : un bon tonique, un vermifuge et une aide à l’enfantement. Excellent fébrifuge, la gentiane était employée contre les fièvres de toute nature et contre le paludisme. Elle rentrait dans la composition d’une drogue nommée « fébrifuge français » : il s’agissait d’un mélange à part égale de gentiane, de camomille et d’écorce de chêne. On utilisait aussi autrefois la gentiane comme pois à cautère, destinés à entretenir une suppuration nécessaire sur les plaies ».

En matière de croyances et de symbolisme, selon l’historienne des traditions populaires Eloïse Mozzani8, la racine de grande gentiane a été utilisée dans des rites d’amour : « séchée, parfois broyée mais le plus souvent coupée en morceaux grossiers, elle entre dans les sachets destinés aux rituels de retour d’affection ; fraîche et râpée, on l’ajoute à l’eau très chaude des bains d’amour ».

Traditionnellement, on récolte uniquement les racines d’au moins 20-30 ans en laissant une partie de la racine dans le sol pour que la plante reprenne. Elles peuvent mesurer jusqu’à 1 m de long et peser de 0,8 à 5 kg – à noter que 4-5 kg frais équivaut à 1 kg sec. Cette cueillette9 est réalisée de mai à octobre à la force des bras par des spécialistes, les « gençanaïres » ou « gentianaires » dont il resterait une cinquantaine en France avec une pioche ou « ancre » ou une sorte de bêche à deux dents, appelée la « fourche du diable »10 (ou plus récemment parfois avec une mini-pelle… le progrès fait rage !). Les rendements varient de 2 à 300 kg/ homme/jour. On arracherait actuellement autour de 1800-2000 tonnes par an en France11.


Récolte traditionnelle de grande gentiane à la fourche du diable. Source : Garetta, CBNPMP, 2019

Depuis quelques décennies, la grande gentiane a aussi été partiellement domestiquée et cultivée12 dans des régions pas forcément de montagne, à forte pluviométrie comme la Normandie – en France, selon France Agrimer, ce type de culture fournit 10 à 20% de la production annuelle. Les rendements commencent d’être intéressants à partir de la 7ème année, la moyenne est d’environ 25 tonnes/ha à l’âge de dix ans.

Comparaison de populations de grande gentiane du Cantal et de champs cultivés. Sources : //ventsetvoyages.fr et Charlespierre via Wikimedia Commons

Riches en principes amers et en en colorants jaunes, ces racines macérées ou distillées sont de nos jours utilisées à la fabrication de nombreuses boissons dans le Massif central et dans d’autres régions de France et d’Europe : sirops, bières, vins, apéritifs, liqueurs, eaux de vie (à noter qu’il faut 15kg de racines fraîches pour obtenir 1 litre d’eau de vie de gentiane). Notons par ailleurs que le groupe Pernod-Ricard, co-leader mondial du secteur des vins et spiritueux, a fait connaître depuis quelques années et apprécier la grande gentiane bien au-delà – on peut dire dans le monde entier, au travers de son apéritif la « Suze », « mélange d’infusion et d’esprit de gentiane (dont 50 % de racines sauvages), d’extraits de plantes aromatiques macérées et complété de nombreux extraits de plantes aromatiques »13, créée au XIXe par Henri Porte et Fernand Moureaux.

Ancienne publicité et apéritifs modernes traditionnels de la région Auvergne à base de grande gentiane @AlainBonjean ; publicité Suze@PernodRicard.

Inscrite en 1818 à la Pharmacopée française et libérée du monopole pharmaceutique depuis 1979, la grande gentiane possède de multiples actions thérapeutiques confirmées par la médecine moderne14 :
– Elle stimule la salivation et la motilité de l’estomac, ce qui a une action apéritive et digestive.
– Elle favorise la production de bile par le foie et facilite son évacuation vers l’intestin, ce qui est favorable à la digestion ; on la recommande par suite dans les insuffisances hépatiques.
– Elle est fébrifuge, antiseptique et stimule les défenses immunitaires
– Elle a une activité antidépressive and antipsychotique.
– Elle a des propriétés vermifuges.
– Elle est adaptogène car elle protège des stress et des affections qui peuvent en découler.

On trouve aisément sa racine séchée en herboristerie pour la préparation de décoctions et de tisanes ainsi que sous forme de compléments alimentaires (poudres, cachets, extraits, teintures-mères, etc.). La grande gentiane entre également dans diverses préparations homéopathiques.

Autrefois, les feuilles étaient aussi parfois employées pour emballer le beurre fabriqué en montagne avant de le descendre dans les vallées. Dans les Pyrénées en particulier, elles ont parfois remplacé le houblon dans la fabrication de bière.

Plus récemment15, la poudre de racine sèche de gentiane a parfois été utilisée comme épice par de grands cuisiniers tels Michel et Sébastien Bras à Laguiole en Aubrac sur des grillades, avec des filets d’anguille, dans des sauces et autres assaisonnements. Des racines confites au sucre ont aussi été servies avec des viandes blanches dans des accords subtils sucré-salé, dans des pains, en pâtisseries avec du chocolat ou en sorbet.

Avant de clore cet article, signalons qu’au niveau européen la grande gentiane figure sur la liste rouge des espèces menacées en Europe. Son prélèvement est concerné par des mesures de gestion, figurant à l’annexe V de la directive « Habitat » du 21 mai 1992, et aussi sur l’annexe D de la réglementation CE d’un point de vue commercial. En France, si la grande gentiane ne fait pas partie des espèces protégées, suite à l’arrêté ministériel du 13 octobre 1989 relatif aux espèces végétales sauvages pouvant faire l’objet d’une réglementation préfectorale, elle bénéficie de protections variables selon les régions et les départements. Et depuis mars 2014, une Association Interprofessionnelle de la Gentiane Jaune « Gentiana Lutea », a été établie par les professionnels du secteur et reconnue par les services publics dont « les objectifs sont de sauvegarder la ressource, développer la filière et valoriser et promouvoir la gentiane et ses produits » – cf. https://www.cpparm.org/wp-content/uploads/Pr%C3%A9sentation-de-la-fili%C3%A8re-et-des-actions-Gentiana-Lutea.pdf

Elle devrait assurer pour le plus grand bonheur des amis de la nature et des consommateurs la durabilité de cette espèce et de son originale filière de valorisation de nos montagnes.

En conclusion de ce texte, permettez-moi de vous proposer deux recettes familiales de « fée jaune » qui me viennent de mes grands-mères :

Sirop d’été à la gentianeApéritif de gentiane
500 grammes de racine fraîche, 5 bâtons de vanille, 5 litres d’eau et 5 fois 900 grammes de sucre de canne par litre d’eau

. Hacher la racine.
. Verser l’eau bouillante sur la racine et laisser infuser une nuit.
. Filtrer dans un torchon propre, ajouter le sucre et la vanille et chauffer à petit feu jusqu’à ébullition.
. Mettre en bouteilles quand le sirop attache sur le bord de la casserole en refroidissant.
. Conserver en cave au frais.
150 grammes de racine fraîche, 25 grammes d’écorce d’orange, 25 feuilles de verveine odorante, 5 litres de vin blanc sec, 1kg au moins de sucre blanc
. Hacher et faire macérer les plantes dans le vin blanc pendant 5 jours.
. Filtrer dans un linge propre.
. Dissoudre le sucre à raison d’au moins 200 grammes par litre (plus si on aime très sucré). . Mettre en bouteille. . Laisser reposer en cave trois mois avant de consommer ensuite.

Bonne dégustation !

Alain Bonjean
Orcines, le 17 octobre 2020.

Mots-clefs : grande gentiane, Gentiana lutea, Gentianacée, rhizome, plante sauvage, plante semi-domestiquée, plante médicinale, amertume, colorant jaune, boissons, gastronomie, recette

1 – Selon Pline l’Ancien, le nom gentiane proviendrait de celui du dernier roi d’Illyrie (royaume qui correspondait à peu près à ce qui est actuellement la Slovénie, le sud de la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, l’Albanie et le Kosovo), Gentius, qui en aurait découvert les vertus curatives. Il fut vaincu par les Romains en 168 av. J.C.

2 – François Vernier (2014). Plantes obsidionales : l’étonnante histoire des espèces propagées par les armées. Vent d’est, 191 p.

3https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-75778-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/99903; https://www.franceagrimer.fr/fam/content/download/42237/document/Etude%20gentiane.pdf ; Om Prakash et al. (2017). Gentiana lutea Linn. (Yellow Gentian): A comprehensive review. Journal of Ayurvedic and Herbal Medicine 3, 3, 175-181.; Vitaly Mel’nyk et al. (2015). Karyology of European species of genus Gentiana L. In: J.J. Rybczyn´ski, M. R. Davey, Anna Mikuła, ed. The Gentianaceae – Vol. 1 : Characterization and Ecology. Springer, 219-230.Journal of Ayurvedic and Herbal Medicine Journal of Ayurvedic and Herbal Medicine Journal of Ayurvedic and Herbal Medicine

4 – Elle est parfois confondue avant floraison avec le toxique vérâtre blanc (Veratrum album) de la famille des Mélianthiacées dont les feuilles sont alternes et qui fleurit blanc.

5 – Rossi Martina, Alessandro Fisogni et Marta Galloni (2015). Biosystematic studies of the mountain plant Gentiana lutea L. reveal variability in reproductive traits among subspecies. Plant Ecology & Diversity http://dx.doi.org/10.1080/17550874.2015.1074625

6https://www.chazette.com/fr/la-gentiane-jaune-22.html

7 – Véronique Boudon-Millot (2010). Aux origines de la thériaque : la recette d’Andromaque. Revue d’histoire de la pharmacie 367, 261-270 ; https://hal.univ-lorraine.fr/hal-01932097/document

8 – Eloïse Mozzani (1995). Le livre des superstitions, mythes, croyances et légendes. Ed. Robert Laffont, Paris, 1822 p.

9 – R. Garetta (2019). La gentiane jaune : concilier préservation du patrimoine naturel et exploitation d’une ressource sauvage. CBNPMP, 21 p.

10https://www.objetsdhier.com/fourche-du-diable-1428

11 – En 2017, selon le CBNPMP, le tarif de la gentiane sur pied variait de 0,30 à 0,45 €/kg, voire plus sur certains sites ; pour la racine en gros, en frais de 1,30 à 1,80 €/kg et en sec de 7,20 à 8,50 €/kg.

12https://www.jardinsdefrance.org/wp-content/uploads/jdf-medias/images/JdF630/JdF630_1H.pdf ; Didier Moreau (2010). La mise en culture de plantes aromatiques et médicinales menacées comme alternative à la cueillette sauvage : Itinéraires techniques et problèmes soulevés pour l’Arnica des montagnes (Arnica montana L.), la Gentiane jaune (Gentiana lutea L.) et la Rhodiola (Rhodiola rosea L.). CFPPA de Nyons, 87 p. ; Dragoja S. Radanović et al. (2014). Cultivation trials on Gentiana lutea L. in Southern and South-Eastern Europe. Journal of Applied Research on Medicinal and Aromatic Plant 1, 4, 113-122 ; https://france3-regions.francetvinfo.fr/normandie/info/la-gentiane-se-recolte-en-haute-normandie-63879.html ; https://assets.pernod-ricard.com/fr/ricard2/wysiwyg/
lire_le_communique_de_presse_suze_ici.pdf?k5vgt0gBhucFuy3nK_f7bd5R4_.RTMjz
;

13https://fr.wikipedia.org/wiki/Suze

14https://www.fitoterapia.net/archivos/201905/european-herbal-monograph-gentiana-lutea-l-radix-revision-1_en.pdf?1 ; https://humanhist.com/culture/bien-etre-art-de-vivre/la-gentiane/ ; Carole Bendotti (2013). Gentiane jaune : pérennité de la ressource. Le Paysan d’Auvergne du 25 octobre 2013 ; Katarina Šavikin et al. (2008). Antimicrobial Activity of Gentiana lutea L. Extracts. Z. Naturforsch 64c, 339-342.

15https://www.chazette.com/fr/la-gentiane-jaune-22.html ; Valérie Sévenet-Gentil (2019). La gentiane dix façons de la préparer. Les Editions de l’Epure, 24 p.

Le cormier, un arbre au passé glorieux, entre autres meunier, à replanter !

Le cormier (Sorbus domestica L., 1753 ; principaux synonymes : Cormus domestica (L.) Spach ; Crataegus austera Salisb. ; Malus sorbus Borkh.), encore appelé sorbier domestique1 est un élégant arbre fruitier de la famille des Rosacées passablement oublié et devenu rare. Il offre une pigmentation automnale flamboyante.

Arbre adulte @ZoomNature ; tronc et feuilles @Paperblog

C’est un arbre de belles proportions (10 à 35 m de hauteur à l’âge adulte), rustique, diploïde (2n = 34), qui, lorsqu’il est semé, émet un enracinement fasciculé, formé d’une ramification de plusieurs racines principales pénétrant à pic et profondément dans le sol, assurant une grande stabilité à l’arbre.
Plus ou moins thermophile, le cormier a des besoins en lumière élevés. Souvent solitaire car peu concurrentiel, il nécessite au moins 600 mm d’eau, bien répartis sur toute l’année, et supporte les sécheresses estivales si les réserves en eau du sol sont suffisantes. De plus, il résiste aux grands froids et aux gelées tardives. Le cormier est enfin extrêmement plastique vis-à-vis des sols même s’il ne supporte pas l’hydromorphie même temporaire du terrain où il est implanté. Il vit en moyenne 150 à 200 ans, mais des individus de six siècles sont connus2.


Sa croissance selon un axe continu lui permet de développer un tronc rectiligne, de jolie circonférence quand l’arbre est âgé, et un grand houppier. Le plus gros cormier européen serait slovaque avec 5,06 m de circonférence et plus de 20 m de hauteur ; en France, le plus gros arbre connu, avec 4,58 m de circonférence à 1,30 m du sol, se situerait à Mavilly-Mandelot près des Côtes de Beaune3 en Côte d’Or.

D’un point de vue botanique, on peut décrire cet arbre comme suit4 :
Son écorce brun-orangé à grise, écailleuse, ressemble à celle du chêne. Ses bourgeons sont glabres, visqueux et dressés. Les feuilles sont imparipennées à 11-21 folioles oblongues, dentées sauf à la base entière et non échancrée, pubescentes-tomenteuses en dessous, glabres au sommet.

Floraison @AssociationCormier

La floraison a lieu en avril-juin. Les fleurs, mellifères (parfum agréable ; allogamie préférentielle, mais pas totalement stricte – abeilles, bourdons, coléoptères, mouches, syrphes seraient les principaux vecteurs de pollen), sont hermaphrodites, blanc crème, de 8-15 mm de diamètre. Elles sont disposées en corymbes aplaties à l’apex de rameaux courts, à raison de 35 à 75 par corymbe. Leur calice de 5 sépales présente des lobes courbés en dehors après la floraison. Elles ont 5 pétales, 5 styles, coudés, laineux sur toute leur longueur, et 20 étamines. La fructification a lieu en octobre.
Ses fruits ou cormes5, verts, puis jaunâtres, souvent tachetés de brun-rougeâtre à maturité, dits aussi « sorbes », à 5 loges, atteignent la maturité à l’automne suivant et ressemblent à de petites pommes ou poires (3 cm de long maximum), d’où leur autre nom de « poirillons ».
Il existe en effet une grande variabilité dans la forme des fruits6, déjà soulignée par Théophraste (371 – 287 Av. J.-C.) et Pline le Jeune (circa 61-114), et aussi dans leur degré d’astringence. Fraîches, les cormes sont assurément toutes acides et acerbes au point qu’elles sont quasi immangeables d’où l’expression traditionnelle très parlante de la Sarthe : « Si on mange une corme verte on ne peut plus siffler, si vous mangez sept cormes vertes, vous changez de sexe ! »
On cueille ces fruits en automne et on les conserve sur de la paille où ils finissent de mûrir. Il faut attendre que les cormes soient blettes7 pour être consommées (on peut accélérer aujourd’hui le processus en leur faisant subir un choc thermique au congélateur durant au moins 4 heures). On dit qu’une corme est blette lorsqu’elle est arrivée à une maturité avancée, sa texture se ramollissant, sa couleur brunissant et sa saveur s’adoucissant. La pulpe change alors de consistance et de saveur ; de dure et astringente, elle devient molle et veloutée, préférable à la pulpe des meilleures nèfles : les cormes « prennent alors un goût sucré subtil et légèrement alcoolisé8 ».

Fruits @ZoomNature ; détails et coupe @Naturescene

L’aire naturelle du cormier indigène s’étend d’une partie de la péninsule ibérique à l’Ukraine et de l’Allemagne aux côtes du nord de la Méditerranée. Il est également présent de façon plus dispersée en Turquie et au Maghreb. En France, on le trouve de façon très disséminée, à peu près partout, du littoral jusqu’à 1400 m d’altitude. Le cormier aurait été un arbre magique, « donneur de vie », pour les Celtes et les Germains. On le trouvait en abondance autour des cromlechs ou des lieux où se pratiquait la divination9.

Distribution du cormier en Europe et Afrique du nord. Source : EUROFORGEN10

Cet arbre modérément domestiqué est cultivé depuis la plus haute antiquité, ce qui rend difficile de distinguer aujourd’hui sa zone d’origine réelle de celle où il reste spontané. Les Romains consommaient les cormes blettes, les conservaient dans le marc de raisin ou les séchaient afin de s’en servir comme nourriture des hommes et des chevaux durant tout l’hiver. Ils dispersèrent la culture du cormier au temps de leur empire dans toute l’aire européenne de culture de la vigne, zone où sa plantation a continué d’être recommandée à la fin du VIIIe siècle par le Capitulare de villis. Il continua d’être apprécié ensuite jusqu’au milieu du XIXe siècle, période où la concurrence des pommes et des poires, nouvellement améliorées gustativement par sélection, déclencha son déclin.

Au Moyen-Âge11, ses fruits étaient fort appréciés pour fabriquer des confitures, des gelées, des boissons plus ou moins alcoolisées et entraient même dans la pharmacopée. L’arbre est cité en 802 au sein du verger-cimetière du monastère de Saint-Gall en Suisse. On préparait une sorte de vin de cormes, le « cormé » ou « cumi », « curmé », boisson fermentée à la manière du cidre ou du poiré ; souvent, on ajoutait également du cormé au jus de pomme fermenté pour éclaircir le cidre (ou même le vin blanc), lui communiquer la finesse du goût des cormes et augmenter le taux d’alcool. Le cormé passait pour plutôt abrutissant sans doute à cause de son degré d’alcool plus élevé issu de son sucre particulier, le sorbitol. En mettant les cormes à fermenter dans de l’eau avant le blettissement, on obtenait aussi une eau-de-vie fine et très recherchée12. Enfin, « l’écorce de cormier a la propriété de transformer rapidement le vin dans lequel on le trempe, en excellent vinaigre »13. Les cormes séchées au four étaient aussi parfois réduites en farine et cette dernière parfois mélangée à celle de blé ou de seigle pour faire du pain.


Les cormes contiennent de la provitamine A, de la vitamine C, des tanins et des minéraux. Dans la pharmacopée, on considère qu’elles possèdent des propriétés digestives et anti-nauséeuses. Leur absorption « resserre » le ventre et constitue donc un remède efficace contre la diarrhée ou la dysenterie. Elles aideraient aussi selon certains auteurs anciens à réguler du flux sanguin. A la Renaissance, on les utilisait pour tenter de soigner le choléra… Nous avons de la chance qu’il ait disparu.

Tombés au sol, les fruits blets non ramassés sont aussi très appréciés par les mammifères sauvages : blaireaux, cervidés, martres, renards et sangliers jouent un rôle important dans la dissémination des graines de l’espèce à travers leurs excréments, et ce, bien plus que les oiseaux.

C’est un arbre à croissance très lente. On l’a parfois greffé sur le poirier ou le pommier où il reprend rarement, sur le cognassier et l’aubépin qui prennent mieux, afin qu’il fasse des fruits plus précocement, mais dans ce cas, sa durée de vie est moins longue. Le bois rougeâtre du cormier au grain très fin est extrêmement dense : 800 à 900 kg/m3 (quand le chêne fait 700 à 800 kg/m3 et le merisier 550 à 600 kg/m3). Les moines le cultivaient depuis le haut Moyen-Âge pour fabriquer des vis de pressoir ou réaliser des gravures sur bois. C’est, avec le buis, un des bois indigènes les plus durs et les plus homogènes d’Europe : on le nommait « l’ébène de l’Europe » au XVIIIe siècle. Fort cher14, il a longtemps été très apprécié en sculpture, en impression, en lutherie (violon, cornemuse notamment), en ébénisterie, pour la fabrication d’essieux et d’armatures de roues de chars, d’outils (navettes des métiers à tisser, poulies, rabots, règles, rouleaux ou ensubles, toises, trusquins, varlopes, etc.), de semelles de sabots ou de manches d’outils, de boules du jeu dit « boules de fort » dans l’ouest de la France et de crosses de fusils15. Travaillé, ce bois prend un aspect de marbre.

Billes et planches de cormier @AssociationCormier

Le bois de cormier possède de plus la réputation de résister au frottement mécanique, encore plus que celui du frêne et de bien tolérer l’humidité. Aux époques où les métaux étaient trop coûteux et mal usinés, on fabriquait de nombreuses pièces d’usure, notamment dans la mécanique des moulins à eau (ou à vent), en bois de cormier. La roue entraînée par le courant de l’eau de chaque moulin était montée sur un axe généralement de chêne comportant un volant ou « rouet ». Ce dernier était équipé de dents qui, par l’effet de rotation du dispositif s’inséraient exactement entre les rayons d’une autre pièce appelée la « lanterne », montée sur un axe vertical, entrainant un axe vertical actionnant les meules. Afin d’assurer la solidité du dispositif, les dents des engrenages des moulins en bois, étaient recouvertes de pièces de cormier, ou « alluchons », démontables sur couronne de chêne et donc remplaçables ; ces mécanismes de bois furent ensuite remplacés par de la fonte ou de l’acier, sur lesquels on montait toujours des alluchons de cormier pour donner plus de souplesse à l’appareillage. Des dispositifs similaires existaient dans les moulins à vent.

Celles et ceux qui souhaitent en savoir plus sur cet arbre d’anthologie, et peut-être le réhabiliter, pourront se référer aux textes et ouvrages ci-dessous :
– Evelyne Moinet (2009). Le traité du cormier. Arbres remarquables : histoire, usages, répartition dans la Sarthe, alentour et plus loin encore. SEPENES, 208 p. https://www.tela-botanica.org/2009/02/article2890/ 16
– Jan-Peter George et al. (2015). High molecular diversity in the true service tree (Sorbus domestica) despite rareness: data from Europe with special reference to the Austrian occurrence. Ann. Bot. 115, 7, 1105-1115. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4648458/pdf/mcv047.pdf
– Grégory Fontaine (?). Réussir la culture du cormier (Sorbus domestica). Rustica Jardinage https://www.rustica.fr/arbres-et-arbustes/cormier-sorbus-domestica,5293.html
http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/39569/FM%20XXVII-1%2017-30.pdf?sequence=1

Ils pourront aussi contacter les deux organisations suivantes:
– Association Cormier Sorbus domestica, 10 rue de la Prairie, 72400 La Ferté-Bernard. https://www.cormier-sorbusdomestica.com/
– Association Cormier Fruitier Forestier (AC2F), 2 chemin de Rosières, 55500 Ligny-en-Barrois. https://www.associationcormier.fr/

Longue vie au cormier !

Alain Bonjean
Orcines, 24 août 2020.

Mots-clefs : cormier, sorbier domestique, Sorbus domestica, Rosacée, corme, sorbe, poirillon, arbre fruitier, arbre forestier, arbre mellifère, pharmacopée européenne, bois, meunerie, alluchon

1 – Albanie: vadhia e butë Allemagne: speierling;Andorre: vadhia e butë;Angleterre: service tree;Autriche:speierling;Belgique:peervorminge, lijsterbes;Bosnie-Herzégovine:oskorusa;Bretagne : iliberenn, gwez iliber ;Bulgarie: skorusha, ckopyllla ; Croatie: oskorusä; Danemark: storfrugted ron; Espagne: serbal cormun; Estonie: aedpihlakas;Finlande: kotipihlaja, pihlakas; Grèce: sorvià ökiaki, sorvià imeri, sourvià; Hongrie: hazi berkenye, fojtoska; Irlande: service tree;Islande: reynividut, reyniber; Italie: sorbo domestico; Lithuanie: namisis sermuksnis; Liechtenstein:speierling;Luxembourg: spirebam;Moldavie: Scorus; Norvège: rogn;Pays-Bas: gewonelijsterbes;Pologne: sarzab domowy; Portugal: sorveira, solveira;Roumanie: scorus;Slovaquie: jarabinaoskorusova, oskorusa;Slovénie: skors;Tchéquie: oskerusedomaci;Turquie: bahçe üvezi;Ukraine: horobyna sadova, horobyna domashnya.

2 – L. Parde (1943). Les feuillus. La Maison Rustique, Paris, 392 p.

3 – Evelyne Moinet (2019). Le cormier de Mavilly-Mandelot, doyen vénérable mais fragile. Association Cormier Sorbus domestica, Lettre d’information 3, 1-2. ;

4https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/124319?lg=en, https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-65300-statut ; https://www.associationcormier.fr/le-cormier/23-sorbus-domestica

5 – Selon le dictionnaire Ortolang, le terme « corme », connu dès 1225-1230, pourrait provenir du « gaulois *corma auquel on peut rattacher le bas latin curmi indéclinable (« sorte de cervoise »), attesté au Ves. par M. Empiricus ».

6 – A l’instar de certaines variétés de pommes (par exemples, la Calville blanche d’hiver ou la pomme d’Api étoilée), certaines cormes – notamment les types « pannelles » du Midi de la France ou de certaines zones d’Italie présentent une pentalobie, plus ou moins marquée.

7 – Cette transformation est différente de la pourriture ou de la moisissure : le fruit reste consommable et sain. L’origine du mot semble provenir de l’ancien français « blece », autrement dit meurtri (pour un fruit) » ; ce terme de genre féminin est lui-même dérivé du verbe « blecier » pris au sens de meurtrir des fruits.

8 – Michel Bariteau, Patrice Brahic et Jean Thevenet (2006). Comment domestiquer le cormier (Sorbus domestica) ? Bilan des recherches sur la multiplication sexuée et végétative. Forêt méditerranéenne XXVII, 1, 17-30

9 – AC2F, Association cormier fruitier forestier.

10https://agriculture.gouv.fr/sites/minagri/files/documents//Cormier2013_cle44c4cf.pdf

11 – Mgr. Vít Hrdoušek (2015). The history of the study and uses of Sorbus domestica in Europe. Proceedings of Service tree – tree for new Europe, International Conference 20.8. – 21.9.2015, Tvarozna Lhota, Morava, Czech Republik, 12-17 ; Viera Paganova (2015). Sorbus domestica L. in urban context and in landscape. Proceedings of Service tree – tree for new Europe, International Conference 20.8. – 21.9.2015, Tvarozna Lhota, Morava, Czech Republik, 18-21.

12 – Dans le début des années 1990, le gouvernement allemand a financé pour continuer de produire cet alcool un programme de plantations de plus de 600 000 arbres.

13 – Evelyne Leterme (1998). Les fruits retrouvés. Editions du Rouergue, p. 208.

14 – Il s’en vendrait actuellement moins de 50 m3/an en France.

15 – J.M. Lambillon (1990). Les emplois du bois : le cormier. La Forêt privée 194, 51-55.

16 – Je tiens à remercier Jean-Noël Plagès qui m’a fait découvrir et généreusement prêté cet ouvrage remarquable par son érudition.

La carline à feuilles d’acanthe : « baromètre du berger » !

La première fois où j’ai observé la carline à feuilles d’acanthe (Carlina acanthifolia subsp. acanthifolia1, All., 1773), ou cardabelle, chardon baromètre, chardousse, pinchinelle, soleil des herbes (allemand : Akanthusblättrige Eberwurz, dornrose ; anglais : Acanthus-leaved Carline-thistle ; espagnol : Carlina ; italien : Carlina zolfina), je venais d’avoir onze ans et je m’en souviens très bien car, poussant au ras du sol et d’assez grande taille, c’est une plante particulière et peu fréquente de ma Basse-Auvergne natale.
Cette découverte s’est passée sur la commune de Pardon qui fait face à l’alignement et au relief si particuliers des volcans du sud de la chaîne des Dômes en recherchant des coulemelles et des mousserons avec mes grands-mères et ma sœur. C’était en juillet dans une pelouse sèche à genévrier, genêt à balais, panicaut champêtres, pentue, orientée vers l’ouest, sous un bois planté de sapins pectinés et de pins sylvestres. Je ne savais pas encore que ce beau chardon à fleur unique était membre de la famille des Astéracées.

Plantes entières en végétation un jour d’humidité sur le Causse Méjean, @FrançoiseBonjeanDouche
Plantes entières en végétation en voie de dessication en Lozère, @ https://www.raynaldethien.fr/La_flore_du_Massif_Central.html

Ma grand-mère maternelle qui pratiquait la pharmacopée m’a appris que, jeunes, les « fleurs » de carline (ce sont en fait des capitules à réceptacle épais riches en inuline) pouvaient être cuites et mangées comme celles des artichauts ou transformées en confitures si les ânes et les mulets qui, paraît-il les adorent, ne les avaient pas broutées auparavant.
Aussi que, depuis des siècles, les bergers utilisaient les feuilles de cette plante pour faire cailler le lait des brebis et des chèvres, avant de le transformer en fromage. Et qu’ils avaient observé que la carline s’ouvre quand il fait beau et se ferme quand il va faire mauvais temps, d’où son nom de « baromètre du berger » (elle se referme aussi la nuit).
Elle a encore signalé que cette plante était sensée porter bonheur. Du coup, certaines personnes la clouent par tradition sur la porte de leur foyer ou l’y représentent : « peut-être, est-ce une réminiscence du culte solaire de nos ancêtres ibéro-ligures qui ont dressé menhirs et dolmens jusque sur les côtes atlantiques », avait-elle ajouté.

Porte de Saint-Jean-du-Gard décorée d’une carline et détail du bas-relief, @FrançoiseBonjeanDouche


J’ai su plus tard que cette carline est une plante2 bisannuelle que certains botanistes considèrent parfois vivace (2 n = 20, probablement diploïde)3. Acaule et à racine pivotante très profonde, elle se présente sous la forme d’une rosette de longues feuilles assez étroites, à lobes coriaces et épineux, appliquée au sol, au centre de laquelle se trouve un grand capitule plat (8-15 cm), doré, bordé de fleurs ligulées (faux pétales) avec en son centre des fleurs tubulées hermaphrodites, très serrées – le tout très semblable à un capitule de tournesol. La floraison centripète s’étale de juillet à septembre et n’a lieu qu’une fois dans la vie de la plante. Elle attire de nombreux insectes (bourdons, abeilles, papillons, etc.). Une fois la plante fécondée (autogamie et entomogamie), elle meurt et laisse échapper des centaines de graines (akènes) couvertes de poils jaune d’or, surmontées d’une coiffe en forme de parasol que le vent dissémine ici et là.

Cette espèce orophyte d’Europe méridionale et médiane et de Turquie aime la lumière et croît entre 600 et 2200 m d’altitude. En France, on la trouve dans les périmètres suivants : Bugey, Lyonnais, Savoie, Dauphiné, Provence, Alpes-Maritimes, Puy-de-Dôme, Cantal, Haute-Loire, Ardèche, Aveyron, Lozère, Gard, Hérault, Corbières, Pyrénées-Orientales4 ; l’espèce était autrefois fréquemment cultivée dans les jardins de certaines de ces régions.

Distribution nationale de la carline à feuilles d’acanthe. Source : https://inpn.mnhn.fr/

Au niveau de la pharmacopée, la racine séchée au soleil était connue pour être amère, aromatique, diurétique et sudorifique. Une publication serbe récente a confirmé ses activités antimicrobiennes, anti-inflammatoires, antiulcéreuses et antioxydantes5.

Attention, aujourd’hui, cette jolie plante est protégée dans de nombreuses régions d’Europe.

Alain Bonjean,
Orcines, 21 septembre 2020.

Mots-clefs : carline à feuilles d’acanthe, Carlina acanthifolia, Astéracée, plante sauvage, plante ornementale, plante comestible, plante médicinale, plante porte-bonheur, plante protégée

1 – Il existe dans la flore française une autre sous espèce subsp. cynara, plus montagnarde, la carline artichaut ou carline cendrée, essentiellement pyrénéenne et un peu auvergnate ; https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-14562-synthese

2https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-14561-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/89145 ; https://pifh.fr/donnees/fiche_descriptive/OuvrirFicheDescriptive/89145-0

3https://www2.dijon.inrae.fr/flore-france/car.htm

4https://quelle-est-cette-fleur.com/Fiches-botaniques/carline-a-feuilles-d-acanthe.php

5 – Sofija Dordevic et al. (2007). Antimicrobial, anti-inflammatory, anti-ulcer and antioxidant activities of Carlina acanthifolia root essential oil. Journal of Ethno-Pharmacology 109, 458-463.

Les leçons environnementales et agricoles longtemps occultées des Aborigènes d’Australie ressurgissent : Inspirantes !

Couvertures des deux ouvrages citésdans cet article @FNAC

Mon ami australien Eric Huttner de l’ACIAR (Australian Centre for International Agricultural Research) m’a signalé en juillet deux livres, « The biggest estate of earth : How aborigenes made Australia » et « Dark Emu : Aboriginal Australia and the birth of agriculture », qui révèlent sans ambiguïté à partir de témoignages historiques, souvent illustrés de gravures anciennes, longtemps éclipsées, et de sites archéologiques, combien avant l’arrivée des Européens les Aborigènes1 prenaient soin des territoires sur lesquels ils vivaient et quelle stratégie agricole ils y avaient inclus.

Comme ces écrits ne semblent pas encore être traduit en français, même s’ils sont aisément accessibles en anglais via Internet, vous en trouverez un résumé ci-dessous.

Le premier de ces ouvrages2, écrit par un historien réputé de l’Australian National University (ANU)3, Bill Gammage, et publié en 2011, réfute le mythe d’un continent stérile et laid, peuplé uniquement de faibles populations de chasseurs-cueilleurs avant la colonisation européenne de 17884.
Il affirme que les Premières Nations de ce vaste territoire (14 fois la France) pratiquaient des formes uniques d’agriculture qui ont façonné son paysage. Ecrit après treize années d’examens de récits des premiers colons, de données archéologiques et de visites sur le terrain, son texte met en évidence que les premiers Européens ont trouvé une terre gérée de façon systématique et sophistiquée par les populations autochtones qui utilisaient avec discernement le feu et leurs connaissances du cycle de vie de certaines plantes natives pour s’assurer tout au long de l’année un « garde-manger » bien rempli d’espèces sauvages, végétales et animales (notamment des herbivores).
Ce livre démontre dans une première partie qu’avec cette approche écologique de leurs terres, totalement différente des cultures et des élevages d’animaux domestiqués pratiqués dans le reste du monde, les Aborigènes australiens réussissaient à consacrer moins de temps et d’efforts à trouver nourriture et abri que les nouveaux arrivants.
Dans un second volet, il relie de manière intime et convaincante leurs pratiques pluriséculaires à des impératifs émanant de la religion aborigène du « Rêve »5 et à leur organisation sociale.
Il va même par suite, ce qui est plus discutable, jusqu’à considérer que l’Australie formait déjà ainsi un « grand état », d’où le titre du livre.
L’auteur conclut son texte en considérant qu’une fois que les populations aborigènes déclinantes au contact des colons, et parfois décimées comme en Tasmanie, n’ont plus été en mesure de s’occuper de leur pays, celui-ci a été envahi par la végétation6 – le « bush » actuel – et est devenu vulnérable aux feux de brousse extrêmement dommageables que l’on connait aujourd’hui. Il suggère que les Australiens contemporains s’inspirent de ces pratiques ancestrales pour mieux gérer leur pays face à l’impact du réchauffement climatique auquel ils sont confrontés, ce que font déjà certains7.

La culture du « murmong » – une Composée (Microseris lanceolata8) apparentée au pissenlit – récolté par les femmes avec des batons à fouir, rapportée par George Augustus Robinson (1791-1866) en 1841, pour ses racines tuberculées fournissait aux Aborigènes de la nourriture 9 mois de l’année dans le sud-est de l’Australie et en Tasmanie. Dans un de ses textes, Robinson décrit comment ces femmes « étaient réparties dans la plaine aussi loin que je pouvais les voir… » et « chacune d’elle portait une charge (de racines de murnong) autant qu’elle pouvait en porter ». Ces racines étaient généralement cuites dans des fours creusés comme des puits à même le sol ou rôtis. Leur goût est sucré avec un arôme de noix de coco.
Lorsque les Européens ont introduit moutons et chèvres dans la région au XIXe siècle, ce légume pré-domestiqué disparut quasimment et les conséquences pour les populations natives furent catastrophiques.
@
https://education.abc.net.au/home#!/media/3123864/the-murnong-story ;
@
http://morganvegdynamics.blogspot.com/2016/04/where-have-all-yamfields-gone.html

Le second livre a été écrit par un chercheur9 aborigène intelligemment médiatisé, Bruce Pascoe, et publié pour la première fois en 2014.
Il réexamine à son tour les récits du début de l’époque coloniale concernant les peuples autochtones d’Australie, en citant des preuves d’agriculture précoloniale, d’ingénierie et de construction de bâtiments par les peuples aborigènes et les peuples insulaires du détroit de Torres. Il rapporte également des informations précoloniales précises sur la culture de céréales endémiques, la production de farines et de pains et aussi sur la présence de barrages, de puits, de pêcheries. Ce livre évoque notamment la culture dans les zones sèches de l’« herbe à kangourou » (Themeda triandra, T. australis), une céréale endémique, de millets natifs (Panicum decompositum, P. laevinode ) et d’autres graminées, à grande échelle et partiellement irriguées. Un auteur ancien, le major Thomas Mitchell (1792-1855), cité par Bruce Pascoe, complète ces éléments par son témoignage : « L’herbe est fauchée et empilée en meules, de telle manière que le désert prend l’aspect d’un champ à la fenaison. Et ces alignements de meules s’étendaient sur plusieurs kilomètres. […] Des piles de graminées séchées, cueillies expressément dans le but d’en extraire les graines, bordaient notre chemin sur des kilomètres. Je comptais 9 miles le long de la rivière, durant lesquels nous chevauchions dans cette prairie dont la végétation touchait la sangle de nos selles. […] Le grain est transformé par les natifs en une sorte de pâte ou de pain. » De plus, le grain pouvait être échangé entre différentes communautés autochtones et donné à des parents lors d’événements importants.

Meule aborigene @AustralianMuseum

Des meules à molettes ont été retrouvées un peu partout en Australie, certaines datant d’environ 30 à 36 000 ans, voire 50 000 ans10. Elles font des Aborigènes les premiers boulangers de tous les temps, 15 000 ans au moins avant ceux du Levant utilisant engrain, amidonnier et orge. Leurs pains étaient plus équilibrés en glucides et protéines11 que les pains modernes de blé.

Bassin pré-colonial de production de grains par les Aborigènes @Tindale, 197412, comparé au bassin actuel de production du blé en Australie @Abares, 2011, reported by Hertzler et al, 201313

Selon un autre chercheur, Rupert Gerritsen (1953-2013), qui a aussi énormément travaillé sur les données historiques, les traditions orales et les observations ethnographiques disponibles, au moment de la colonisation britannique de l’Australie au moins 19 espèces de plantes plus ou moins proto-domestiquées étaient cultivées ou récoltées par 21 différents groupes indigènes clairement identifiés14.

Parmi ces plantes, outre les précitées, on compte un yam (Dioscorea hastifolia), les « pommes de terre du bush » (Ipomoea costata, Solanum ellipticum), les « millets natifs » (notamment Panicum australiense, P. decompositum, P. laevinode), plusieurs légumineuses dont Trigonella suavissima, les « pommes du kangourou » (Solanum aviculare, S. laciniatum), les « tomates du bush » (Solanum chippendalei, S. diversiflorum), la « poire aborigène » (Cynanchum floribundum), la « prune de Kakadu » (Terminalia fernandiana), le « raisin du désert » (Solanum centrale), le spinifex (Triodia spp.) et les « oignons du bush » (Cyperus bulbosus). Cet auteur insiste aussi sur l’importance des techniques de préservation et de stockage des récoltes, relativement complexes, qui ont été observées.

En notre période de changement climatique, savoir que certains Australiens s’inspirent aujourd’hui, comme Bruce Pascoe, de ces enseignements d’un très lointain passé pour tenter de mettre à disposition de leurs contemporains toute cette information historique et simultanément des semences de plantes nourrissantes, cultivables de manière durable, même sous de très fortes températures et avec très peu d’eau, est une leçon comportementale qui donne à espérer.

Brusce Pascoe examinant la première culture moderne d’« herbe à kangourou » sur sa ferme, North Eastern Victoria @Rachel Mounsey, 2018 ; épis récoltés @Gippslandia

Accepter de revoir ainsi l’histoire de l’Australie sous toutes les facettes de son passé n’est, de mon point de vue, ni irrespectueux de ses habitants contemporains, ni ne va pas y remettre en cause du jour au lendemain tous les apports de l’agriculture et de la science modernes dont ils bénéficient.

C’est néanmoins une invitation à se rappeler tout ce que la terre y a toujours offert, à la respecter, et à s’inspirer du passé pour gérer durablement cet environnement si particulier.


C’est plus largement un enseignement qui devrait ouvrir à l’humanité des pistes de réflexions au niveau du temps long sur ce qu’il est possible d’entreprendre sur les autres continents pour mieux faire face au réchauffement climatique.

Alain Bonjean,
Orcines, 17 septembre 2020.

Mots-clefs : livre, agriculture aborigène, Australie, brûlis, environnement, feu, innovation, management du territoire, proto-domestication, Cynanchum floribundum, Cyperus bulbosus, Dioscorea hastifolia, Ipomoea costata, Microseris lanceolata, Panicum australianse, P. decompositum, P. laevinode, Solanum aviculare, S. centrale, S. chippendalei, S. diversiflorum, S. ellipticum, S. laciniatum, Terminalia fernandiana,Themeda triandra, T. australis, Trigonella suavissima, Triodia spp.

1 – Selon la première étude génomique conduite en 2016 sur les Aborigènes australiens, ceux-ci proviendraient d’une seule vague de migrants ayant quitté l’Afrique il y a environ 72 000 ans et auraient divergé de leurs voisins Papous voici 37 000 ans (en comparaison, les populations européennes et asiatique seraient devenues distinctes il y a 42 000 ans). Les preuves les plus anciennes de présence connue d’humains en Australie sont aujourd’hui estimées à 65 000 ans – certains, plus récemment, avancent 120 000 ans (?). Une montée du niveau des mers aurait ensuite définitivement séparé les populations d’Australie, de Nouvelle Guinée et de Tasmanie voici à peu près 10 000 ans.
Malaspinas, A-S., Westaway, M. C., Muller, C., Sousa, V. C., Lao, O., Alves, I., Bergström, A., Athanasiadis, G., Cheng, J. Y., Crawford, J. E., Rasmussen, S., Albrechtsen, A., Margaryan, A., Moltke, I., Korneliussen, T. S., Moreno-Mayar, J. V., Sikora, M., Brunak, S., Campos, P. F., … Willerslev, E. (2016). A genomic history of Aboriginal Australia. Nature, 538(7624), 207-214. https://doi.org/10.1038/nature18299 ; Chris Clarkson, Zenobia Jacobs, Colin Pardoe (2017). Human occupation of Northern Australia by 65 000 years. Nature 547, 306-310 ; http://ancientnews.net/2019/03/11/archaeology-places-humans-in-australia-120000-years-ago/ ; Jim. Bowler, David M. price, John. EN Sherwood and Stephen P. Carey (2018). The Moyjil site, South West Victoria, Australia : Fire and environment in a 120,000-year costal people – Nature or People ? CSIRO Publishing. The Royal Society of Victoria 130, 71-93, https://www.publish.csiro.au/RS/pdf/RS18007

Source @www.nytimes.com

2 – Gammage, Bill (2011). The Biggest Estate on Earth: How Aborigines Made Australia. Sydney: Allen and Unwin, 2011. xiii + 434 pp. ISBN 978 1 74237 748 3.

3https://researchers.anu.edu.au/researchers/gammage-wl

4 – La colonisation britannique de l’Australie débuta le 26 janvier 1788 par la fondation d’un camp pénitentiaire de 1030 personnes, dont 736 prisonniers, à Port Jackson (aujourd’hui Sydney).
Pour mémoire :
– Environ 150 ans avant cette date, un groupe de marins hollandais ont été les premiers habitants européens d’Australie quand leur bateau, le Batavia, s’est brisé sur des îlots coraliens de l’Australie occidentale en 1629. Avant d’être sauvés, les 300 survivants furent victimes d’une bande dirigée par un psychopathe et 125 d’entre eux furent massacrés.
– Le premier Européen à avoir abordé l’Australie semble avoir été l’explorateur portugais Cristóvão de Mendonça en 1522. Cependant, selon certains chercheurs parfois controversés tel Gavin Menzies, deux vice-amiraux chinois, Hong Bao et Zhou Man, pourraient avoir visité, le premier la côte ouest et le second la côte est du continent australien en 1422, voire d’autres marins chinois auparavant. https://www.australiaforeveryone.com.au/maritime-chinese/

5 – « The dreaming », la religion du « rêve » est un terme inventé en 1899 par W.B. Spencer et F.J. Gillen dans leur livre The Native Tribes of Central Australia, popularisé ensuite par l’anthropologue W.E.H. Stanner, qui élude les variations existantes au sein des religions aborigènes. Pour en savoir un peu plus sur la fascinante religion et la culture aborigène australienne, lire : Cyril Havescker, Yvonne Malykke (2003). Le temps du rêve : la mémoire du peuple aborigène australien. Eds. Du Rocher, 133 p. ; aussi, https://www.religionshistoire.
com/numero-9/traditions-religieuses-peuples-l-oceanie/religion-aborigenes-d-australie-terresacree.18924.php#article_18924 ; https://www.australia-australie.com/articles/aborigenes-la-culture-dureve/ ; http://setis.library.usyd.edu.au/ozlit/pdf/spenati.pdf

6 – C. Gillies (2017). Traditional Aboriginal burning in modern day land management.
https://landcareaustralia.org.au/project/traditional-aboriginal-burning-modern-day-land-management/

7 https://www.abc.net.au/news/2017-06-19/cultural-burning-being-revived-by-aboriginal-people/8630038 ;
https://theconversation.com/to-address-the-ecological-crisis-aboriginal-peoples-must-be-restored-ascustodians-of-country-108594 ; https://www.natureaustralia.org.au/newsroom/indigenous-fire-revolution/

8https://eprints.utas.edu.au/23810/ ;
https://static1.squarespace.com/static/5cf30ff26df8f90001ae648d/t/5eba449e656f6f745ed102f2/1589265571114/David+Frankel%2C+%27An+Account+of+Aboriginal+Use+of+the+Yam-Daisy%27-pages-2-3.pdf ;
https://www.academia.edu/40821741/Foraging_for_cultural_roots_Murnong_and_experimental_archaeology ; https://www.researchgate.net/profile/Neville_Walsh/publication/309412674_A_name_for_Murnong_Microseris_Asteraceae_Cichorioideae/links/59e68359aca2721fc227ac7a/A-name-for-Murnong-Microseris-Asteraceae-Cichorioideae.pdf?origin=publication_detail ; http://friendsgbg.org.au/uploads/images/Plants-in-Focus/Microseris%20walteri.Murnong.Sep%202017.1.9.a.pdf;

9https://fr.wikipedia.org/wiki/Bruce_Pascoe

10 – P. Gorecki, M. Grant, S. O’Connor and P. Veth (1997). The Morphology, Function and Antiquity of Australian Grinding Implements. Archaeology in Oceania, 32, 2, Studies in Australian and Pacific Archaeology I, 141-150 ;
https://australian.museum/learn/cultures/atsi-collection/cultural-objects/grindstones/ ;
http://www.visitmungo.com.au/signs-from-the-past

11https://en.wikipedia.org/wiki/Bush_bread

12 – Norman Tindale (1974). Aboriginal Tribes of Australia: Their Terrain, Environmental Controls, Distribution, Limits, and Proper Names, University of California Press and Australian National University Press, Canberra.

13 – Greg Hertzler et al (2013). Real options for adaptative decisions in primary inudstries. Final report. NCCARF & The University of Syndey, 103 p.

14http://nationalunitygovernment.org/content/evidence-indigenous-australian-agriculture ; Gerritsen R. (2008). Australia and the Origins of Agriculture, BAR International Series 1874 .


L’engrain ou petit épeautre, premier blé de l’humanité !

L’engrain ou petit épeautre (Triticum monococcum L., 1899), dit aussi parfois blé riz ou plus rarement blé ou froment locular1, a été le premier blé cultivé et domestiqué au Proche-Orient par l’homme dans les débuts du Néolithique. Il fut avec l’orge une céréale-phare du Levant et de l’Europe jusqu’à l’âge de Bronze. Quelques productions relictuelles en subsistent aujourd’hui dont je vais m’efforcer d’expliciter la persistance et l’intérêt.

Champ de petit épeautre de Haute-Provence @www.terroirs-avenir.fr

C’est une petite céréale diploïde (2 n = 2x = 14 ; dotée d’un génome de 5 millions de paires de bases d’ADN) d’un beau vert pomme en végétation, blonde à maturité. Elle possède un pouvoir de tallage très élevé. Ses chaumes sont longs (120-160 cm), dressés, grêles, raides, pubescents aux nœuds, creux. Leurs épis sont dressés, très aplatis, assez petits (4-7 cm de long sur 0,4-0,7 cm de large), denses et luisants. Les épillets sont plus petits que chez les autres blés, très densément et très régulièrement imbriqués en 2 rangs, obovales, glabres et très luisants ou pubescents, contenant deux ou trois fleurs dont généralement une seule fertile, parfois deux. Les glumes sont plus courtes que les fleurs, égales, obovales, carénées, tronquées et inégalement bidentées au sommet. Les glumelles sont égales, l’inférieure de la fleur fertile est munie d’une longue arête fine. L’espèce est très fortement autogame.

Comme l’amidonnier (Triticum turgidum subsp. dicoccon, blé tétraploïde) ou le grand épeautre (Triticum aestivum subsp. spelta, blé hexaploïde) avec qui il ne faut pas le confondre, le petit épeautre présente un caractère archaïque : c’est un blé vêtu. Son grain aplati latéralement, de forme ovale et d’aspect vitreux à la cassure, ne se détache pas de l’épillet lors du battage et demeure étroitement enveloppé dans les glumelles auxquelles cependant il n’est pas adhérant. On doit donc le décortiquer après le battage via différentes techniques (cylindres rotatifs, projection, aspiration, etc.), ce qui historiquement constituait un travail pénible, avant de le nettoyer et de le moudre.

Epis ; épillets et grains décortiqués. Sources : @AlainBonjean ;@SlowFood

Son ancêtre, l’engrain sauvage, T. monococcum ssp. boeoticum, est une graminée à rachis fragile encore largement distribuée dans les zones herbagées du Proche-Orient et dans le sud des Balkans. Il y pousse sous les climats ayant des pluies estivales jusque vers deux mille mètres d’altitude et apprécie peu les climats chauds et arides. Cette céréale comprend un type à épillets à une graine, dénommé T. aegilopoides, un type à épillet à deux graines, T. thaoudar, ainsi qu’un type sauvage très particulier, T. urartu, avec lesquels les flux de gènes des deux premiers (et réciproquement) paraissent avoir été extrêmement limités2.

Carte de distribution native du petit épeautre sauvage.
Source : https://www.bioversityinternational.org/fileadmin/bioversity/publications/Web_version/47/ch11.htm
Site de domestication du petit épeautre cultivé. Source : Heun, Borghi and Slamini, 1997

Le marquage moléculaire nous permet depuis peu d’avoir la certitude que la domestication du petit épeautre cultivé à un grain par épillet, provient d’une forme sauvage croissant dans les montagnes Karacadag dans le sud-est de la Turquie3. Elle a émergé vers 8 650 av. J-C., puis s’est poursuivie progressivement jusque vers 7950 av. J.-C. où des formes à rachis solide sont apparues4.

Un petit épeautre à deux grains par épillet, domestiqué quasi simultanément au sein de T. thaoudar, a aussi été retrouvé au Levant ; il devait être peu productif ou avoir d’autres défauts car sa culture a disparu en Syrie dès 5000 av. J.-C. et n’a persisté dans certaines zones de l’Europe que jusque vers 1000 av. J.C5.
Pour être totalement exhaustif, un type additionnel très rare de petit épeautre domestiqué a récemment été trouvé dans une zone limitée du Daghestan en Asie centrale. Ce type, classé par les botanistes comme ssp. sinskaje diffère des ssp. monococcum et aegilopoides par ses glumes plus souples et sa facilité de battage, un caractère contrôlé par un simple allèle récessif6.

Carte de l’expansion de la culture du petit épeautre – Source : @Agropolis.
Carte de la distribution géographique de la structure des populations de T. monococcum, T. boeoticum and T. urartu à partir de 3455 marqueurs SNP DArT-seq, révélée via STRUCTURE dans un modèle supposant 5 clusters – Source : Brandolini, Volante et Heun, 2016.

Bien que modérément productive en dépit d’un long cycle de culture, la culture de l’engrain cultivé adaptée à des climats assez froids a été importante avec celle de l’orge au Proche- Orient et en Europe voisine jusqu’à l’Âge de Bronze. L’engrain faisait ainsi partie de l’alimentation l’homme des glaces Ötzi, daté de 3100 av. J.-C., dont on a retrouvé le corps momifié par le froid en Italie7. L’espèce a ensuite été supplantée en premier lieu dans les zones méditerranéennes par l’amidonnier plus prolifique, puis par les blés à grain nu8.

L’engrain ainsi marginalisé a toutefois subsisté ici et là du Moyen-Âge jusqu’à nos jours soit sous formes de cultures locales sur des terres pauvres et marginales, soit comme fourrage ou adventice. Ainsi selon un travail de recherche historique assez récent9, « en Italie médiévale, les grains d’amidonnier et d’engrain apparaissent de façon si marginale qu’ils sont considérés souvent comme des adventices des autres céréales. Devenus secondaires lorsqu’ils sont cultivés dans le pays, ils sont produits pour le fourrage. En France méditerranéenne, l’engrain semé jusqu’en 1920-30 dans l’Hérault, y était devenu une adventice « encombrante » à mesure de la raréfaction de sa culture. II n’est pourtant pas relevé dans les cortèges messicoles du Languedoc publiés par J. Braun-Blanq et sa culture actuelle est bien attestée en Haute Provence et en Bas-Dauphiné où il est consommé en soupe de gruau ou en pâtisserie… Une production ponctuelle d’engrain seul ou en méteil suffisait à réintroduire des individus dans les futures semailles des autres espèces soit dans la parcelle même (germination des grains tombés avant la moisson) soit au moment des nettoyages des récoltes et de leur stockage ».

Dans son grand livre, « Les meilleurs blés » publié en 188010, Charles-Henry de Vilmorin (1843-1899) cite l’engrain commun d’hiver et l’engrain double de printemps.
Il précise du premier : « L’engrain commun est cultivé depuis un temps très reculé dans certaines parties du Berry et du Gâtinais ; on ne le sème que dans les terres sablonneuses ou calcaires les plus pauvres, où le seigle lui-même ne serait pas d’une réussite assurée. Grâce à l’engrain, on peut obtenir dans ces mauvaises terres un assez bon rendement en paille et une petite récolte de grain. Le semis doit se faire avant l’hiver, car semé au printemps l’engrain commun reste en herbe et ne monte pas. Fait à la saison convenable, il talle et se développe, au contraire, d’une façon remarquable ; il produit une quantité surprenante de feuilles qui forment une espèce de gazon longtemps encore après que tous les autres blés commencent à monter en épi ; puis tout d’un coup les tiges se dressent, extrêmement nombreuses, et bientôt chacune montre son épi, qui est d’une finesse et d’une légèreté extrême. Pour être si tardif à monter, l’engrain commun n’en mûrit pas moins à peu près en même temps que les autres blés. Le grain donne une farine de bonne qualité et très peu de son ; mais, avant de le moudre, il faut le débarrasser par une première opération des balles qui l’entourent. Il n’y a qu’un grain dans chaque épillet. L’épi de l’engrain commun est d’un roux clair ; il en existe des variétés à épi presque blanc, et d’autres qui l’ont, au contraire, d’un brun assez foncé ».
Il nous apprend du second, aujourd’hui apparemment disparu dans notre pays : « L’engrain double est, dit-on, ainsi nommé parce qu’il se développe assez souvent deux grains dans le même épillet. Il n’y a là rien que de très naturel, puisqu’il y a toujours dans l’épillet deux fleurs, dont l’une doit avorter pour qu’il ne s’y trouve qu’un seul grain. Il s’ensuit que le nom de Triticum monococcum, s’il veut dire, comme on l’admet généralement, blé à un seul grain, prête à la critique, car il est pris d’un fait qui n’est pas constant, et qui, en tout cas, est dû à un simple avortement. L’engrain double, que nous cultivons déjà depuis de longues années, a été importé d’Espagne ; il réussit très bien semé de printemps, mais il talle beaucoup moins que l’engrain commun ».

Claude-Charles Mathon (1924-1996), professeur de l’université de Poitiers, ethnobotaniste et phytogéographe, nous a laissé dans une de ses publications11 une carte peu connue de la répartition historique et récente du petit épeautre en Europe et en Afrique du nord que je ne résiste pas de vous communiquer tant elle est informative.

Répartition géographique de l’engrain cultivé d’après R. Ciferri, 1939 ; E. Miège pour le Maroc, 1924 et 1950 ; P. Perrino pour l’Italie, 191, etc. Les triangles noirs concernent les cultures pendant la période historique ; les cercles les cultures préhistoriques (Proche et Moyen-Orient exclus). Source : Mathon, 1985

De nos jours, l’engrain est encore cultivé à petite échelle dans des zones montagneuses, souvent isolées, de quelques-uns des pays précités12 avec un rendement oscillant entre 15 à 25 qx/ha pour 10 à 11 mois de cycle. En France, seul « l’espeutiau », c’est-à-dire le petit épeautre de Haute-Provence, associé à l’ONG Slow Food depuis 200513, bénéficie d’une IGP (Indication Géographique Protégée) depuis 2007 pour son grain et depuis 2010 pour sa farine14, même si d’autres petites productions de l’espèce sont apparues depuis peu de-ci de-là de l’Hexagone. On trouve également des productions limitées plus ou moins régulières au Maroc, en Italie, dans les pays issus de l’éclatement de l’ex-Yougolasvie, en Espagne, Autriche, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Turquie, Géorgie et aussi aux USA et en Inde15.

Ce renouveau d’intérêt est dû au niveau agricole à l’adaptation de l’espèce à des conditions de culture peu gourmandes en intrants et à sa résistance sans produit chimique aux stress biotiques et abiotiques. Il correspond ainsi aux nouvelles attentes des urbains désormais largement majoritaires dans nos sociétés occidentales et de plus en plus soucieux tant de leur santé que de leur perception de la préservation de l’environnement.

Commercialement, même si elle reste un marché de niche, la demande de petit épeautre s’accroît progressivement en bio ou plus largement en culture organique, essentiellement tirée, malgré des prix élevés, par des consommateurs aisés intéressés par les qualités nutritionnelles et organiques de son grain, consommé comme du riz ou en boulghour, et de sa farine un peu grasse.

Pour 100gEngrainBlé blanc hardBlé blanc softBlé rouge d’hiverBlé rouge de printempsBlé rouge d’hiver softBlé dur
Protéines, g18,2011,3110,6912,6115,4010,3513,68
Thiamine, mg0,500,390,410,380,500,390,42
Riboflavine, mg0,450,110,110,120,110,100,12
Niacine, mg3,104,384,775,465,714,806,74
Vit. B6, mg0,490,370,380,300,340,270,42
Bêta-carotène,
g
19,005,005,005,005,000,00No data
Alph.-carotène,
g
53,000,000,000,000,000,00No data
Vit. A, IU312,009,009,009,009,000,000,00
Lutéine+zeaxanthine, g769,00220,00220,00220,00220,000,00No data
Fer, mg4,594,565,403,193,603,213,52
Phosphore, mg415,00355,00402,00288,00332,00493,00508,00
Potassium, mg390,00432,00435,00363,00340,00397,00531,00
Zinc, mg2,243,333,502,652,782,634,16
Manganèse, mg4,403,823,403,994,064,393,30
Comparaison nutritionnelle de l’engrain et de divers blés. Source : einkorn.com

Indice glycémiques comparés de farines de céréales et pseudo-céréales. Source : Montignac

EspècesEngrain complèteQuinoaAmidonnier complèteSarrasin complèteAvoineSeigle
T110
Blé complèteBlé T45
Index gl.4040455050506585
Indice glycémiques comparés de farines de céréales et pseudo-céréales. Source : Montignac

Indéniablement, les analyses biochimiques le prouvent16, le petit épeautre est idéal pour une alimentation saine et équilibrée : l’amidon moins présent dans l’engrain que dans le blé tendre ne dilue pas les autres nutriments dans son grain. Il possède une valeur nutritionnelle supérieure à celle d’autres céréales, incluant des teneurs élevées en protéines, lipides17, oligo-éléments (calcium, magnésium, phosphore…18), acides aminés essentiels, bêta-carotène, lutéine19 et pyroxidine. Sa teneur élevée en fibres, de l’ordre de 10,3 g pour 100 g de grain, lui confère une très bonne digestibilité et un index glycémique20 bas, intéressant notamment en cas de diabètes de type II.
En panification, du fait de la présence de fibres solubles21,sa pâte est très collante (un peu comme celle du seigle) et lève peu car elle offre une faible propension à produire du gluten : autrement dit, surajouter de la levure ou du levain dans la pâte pour tenter de la faire plus lever ne sert à rien ; il vaut mieux la déposer dans un moule pour obtenir un pain d’un certain volume. Le pain de petit épeautre présente au tranchage une mie très jaune due à sa forte teneur en caroténoïdes (lesquels sont des supports d’arômes), dense à petites alvéoles. Il bénéficie par suite d’un goût spécifique, aisément reconnaissable, qui lui transmet une saveur de noix, ainsi qu’aux autres mets (crêpes, bouillies, etc.) préparés avec sa farine.

Hier quasi-relictuel, aujourd’hui re-connu à juste raison pour ses qualités diététiques, le petit épeautre nous ramène par la gastronomie aux origines de l’agriculture car, contrairement aux « grandes » céréales (blé tendre, maïs, riz, orge, sorgho), il s’avère quasiment inchangé depuis sa domestication.

C’est une « machine à remonter le temps » : consommer ses grains ou sa farine nous fait partager des sensations perçues il y a des millénaires par nos ancêtres. Ne nous privons pas de cette incroyable expérience !

Alain Bonjean
Orcines, 13 août 2020.


Mots-clefs : engrain, petit épeautre, Triticum monococcum, graminée, céréale, blé vêtu, diploïde, autogame, domestication, Néolithique, Âge de Bronze, nutrition

1 – Albanais : tepë ; allemand : eiche, einkorn, kleiner spelz ; anglais : einkorn, small spelt ; bulgare :ednozarnest lime ; croate : jednozrnac ; danois : enkorn ; espagnol : escaña, escaña menor, esprilla, carraon ; finnois : einkornvehn ; grec : tiphe ; hébreu : shipon ; hollandais : eenkorn, kleine splet ; hongrois : alakor ; italien : farro piccolo, monococco, spleta minore ; maroccain : skaliah ; polonais : pszenica samopsza ; portugais : espelta ; roumain : alac ; russe : psenica odnozernjanka ; serbe : psenice jednozrnka, krupnik ; slovaque : psenica jednozrnna ; suédois : enkornsvete ; tchèque : psenice jednozrnka ; turc :siyez, küçük bugday, kaplıca bugdayı.

2 – Des grains carbonisés de ces espèces sauvages collectées par l’homme avant l’apparition de l’agriculture, remontant à 12 700 av. J-C., ont été retrouvés dans le nord de la Syrie. Des mortiers et des meules dormantes encore plus anciennes donnent à penser que ces cueillettes préagricoles pourraient y avoir été encore plus anciennes et peut-être remonter aux environs de 30 000 ans.

3 – M. Heun, R. Schäfer-Pregl, D. Klawan, R. Castagna, M. Accerbi, B. Borghi & F. Salamini (1997). Einkorn wheat domestication site mapped by DNA fingerprinting. Science 278, 5341, 1312-1314.

4 – E. Weiss and D. Zohary (2011). The Neolithic Southwest Asian founder crops. Their biology and archaeobotany. Current Anthropology 52, S239-S240 ; A. Brandolini, A. Volante, M. Heun (2016). Geographic differentiation of domesticated einkorn wheat and possible Neolithic migration routes. Heredity 117, 2016, 35–141.

5 – Ibid 6.

6 – M. Feldman (2001). The origin of cultivated wheat. In : A. Bonjean & W.J. Angus (ed.). The World Wheat Book : A history of wheat breeding. Elsevier – Lavoisier, Paris, Vol. 1, 3-58.

7 – Frank Maixner, Dimitrij Turaev, Amaury Cazenave-Gassiot, et al. (2018). The Iceman’s Last Meal Consisted of Fat, Wild Meat, and Cereals. Current Biology, https://doi.org/10.1016/j.cub.2018.05.067

8 – Maria Zaharieva & Philippe Monneveux (2014). Cultivated einkorn wheat (Triticum monococcum L. subsp. monococcum) : the long life of a founder crop of agriculture. Genet. Resour. Crop. Evol. DOI 10.1007/s10722-014-0084-7

9 – M.-P. Ruas (2007). La parole des grains. Enquête archéobotanique sur l’engrain (Triticum monococcum L.) au Moyen-Âge. In : A.Durand (éd.). Plantes exploitées, plantes cultivées. Cultures, techniques & Discours. Etudes offertes à Georges Comet, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, Cahier d’Histoire des techniques 6, 149-170.

10 – Charles-Henry de Vilmorin (1880). Les meilleurs blés : description et culture des principales variétés de froments d’hiver et de printemps. Vilmorin-Andrieux, Paris, In. Fol., VIII, 175 p. + planches en couleurs.

11 – Claude-Charles Mathon (1985). A la recherche du patrimoine : sur quelques blés traditionnels du sud-est de la France. Supplément au Bulletin mensuel de la Société Linnéenne de Lyon 54, 4, XXI-XXIV.

12 – Ibid 8.

13https://slowfood.fr/wp-content/uploads/2017/09/slowfood-sentinelles-slow-food-biodiversite-alimentation-petit-epeautre-haute-provence.pdf

14http://www.signes-qualite-paca.com/?action=index&controller=index&idc=1

15 – Ibid 8 ; G.F. Stallknecht, K.M. Gilbertson, and J.E. Ranney (1996). Alternative Wheat Cereals as Food Grains: Einkorn, Emmer, Spelt, Kamut, and Triticale in J. Janick, ed., Progress in New Crops, Alexandria, VA: ASHA Press, 156-170.

16 – Gjore Nakov et al. (2016). Nutritional properties of einkorn wheat (Triticum monococcum L.) – Review. Proceedings of the 55th Science Conference of Ruse University, Bulgaria, 381-384 ; https://ciqual.anses.fr/ ;

17 – Deux fois plus que le blé tendre.

18 – Quatre fois plus de magnésium que le riz brun, cinq fois plus de phosphore que le soja.

19 – Quatre fois plus de lutéine que le blé, molécule réputée prévenir diverses formes de dégénérescence oculaire, notamment la cataracte.

20 – L’indice glycémique (IG) évalue l’impact de l’apport d’une quantité définie d’hydrates de carbone assimilables sur la glycémie. On compare à quelle vitesse la même quantité d’hydrates de carbone provenant de divers aliments est assimilée par le sang. Les aliments possédant un IG élevé provoquent une hausse plus rapide de la concentration de glucose dans le sang que ceux qui ont un IG bas.

21 – Ces fibres solubles ont une double action qui expliquent son bas index glycémique. Elles réduisent la vitesse de la vidange gastrique, ce qui aboutit à un transit de l’amidon plus progressif dans l’intestin grêle qui est le site de l’absorption du glucose. Par ailleurs, les fibres solubles limitent le volume du pain et le rendent plus dense ; du coup, les enzymes intestinales dégradent moins bien l’amidon -une proportion résiste même à la digestion, d’où l’index glycémique bas relevé. Il est également vraisemblable qu’une partie des fibres solubles résiste au passage par l’intestin générant des fermentation symbiotiques bénéfiques au microbiote intestinal et atteint le colon.

Une belle naturalisée : la collomie à grandes fleurs !

La collomie à grandes fleurs (Collomia grandiflora Dougl. Ex Lindl., 1828) (allemand : gelbe leimsaat ; anglais : grand collomia, large flower collomia ; large-flowered trumpet flower; italien : collomia con fiori grandi) est une dicotylédone herbacée de la peu commune famille des Polémoniacées1.

Plante entière et détails de l’inflorescence. @AlainBonjean

Cette espèce native du nord-ouest des Etats-Unis2 aurait été repérée en 1824 au bord de la rivière Columbia par un chasseur de plantes écossais, David Douglas (1799-1834), parmi de nombreuses plantes qu’il ramena en 1826 de là-bas au jardin de la société d’horticulture de Londres. C’est une des quinze espèces de Collomia3, parfois regroupées sous la dénomination de « trompettes des montagnes ».

C’est une élégante plante annuelle4 de 20 à 100 cm de haut, à tige dressée, anguleuse, creuse, glabre, simple à assez ramifiée et finement pubescente vers le haut (2 n =16). Les feuilles sont opposées le long d’une tige rougeâtre, entières lancéolées, vert foncé luisant. Les fleurs tubulées de 15-30 mm (parfois <5 mm chez les fleurs cléistogames) ont des calices glanduleux et une gorge à 5 lobes. Elles sont groupées en capitules arrondis, et s’ouvrent en trompettes par rangées, formant de jolies couronnes d’une belle couleur de rose-thé, entre jaune abricot et saumon ; les étamines sont bleues et inégales, le style à 3 stigmates les dépasse. La floraison est malheureusement assez brève (vers juin, juillet en France). Le fruit est une capsule trigone à 3 loges contenant chacune 1 graine.

La collomie à grandes fleurs aime les sols légers, sablonneux et humides. C’est une plante pionnière des sols nus drainés et remués : carrières, talus, remblais des bords des routes et chemins, grèves de rivières. Du fait d’actions humaines volontaires ou involontaires, cette espèce pousse désormais dans de nombreuses régions du monde.

Distribution mondiale de la collomie à grandes fleurs. Source : GBIF, 20195
Distribution française de la collomie à grandes fleurs. Source : https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-18592-synthese

En France, elle aurait été semée la première fois en 1846 pour l’ornement par les pépinières Baumann6 entre Feldkirch et Pulversheim le long de la Thur, rivière alsacienne affluente de la rive gauche de l’Ill. Elle aurait été ensuite propagée comme décorative et mellifère au XIXe siècle en d’autres régions de l’Hexagone et aussi en Prusse rhénane7.

Aujourd’hui, on la rencontre dans notre pays principalement le long de certaines rivières dans les départements suivants – Cher, Nièvre, Allier, Puy-de-Dôme, Haute-Loire, Aveyron et nord du Rhône – et ici et là en bord de Loire et de la Saône. Ses stations les plus denses se situent dans la Nièvre, le Cantal et la Haute-Loire. C’est une espèce envahissante modérée qui paraît se répandre par semis à proximité des pieds-mères ; lorsque qu’elle pousse sur les berges d’une rivière, elle peut apparaître ou disparaître d’une année sur l’autre au gré des crues.

Toutefois, cette envahisseuse originale reste discrète et ne semble pas avoir d’impact sur la végétation indigène. Elle reste par trop méconnue.

Alain Bonjean
Orcines, 20 août 2020.

Mots-clefs : Collomie à grandes fleurs, Collomia grandiflora, Polémoniacée, espèce envahissante, espèce ornementale, espèce mellifère, naturalisation

1 – Les Polémoniacées comprennent environ 400 espèces d’une vingtaine de genres qui sont essentiellement des plantes herbacées, des arbustes et des lianes originaires des zones tempérées d’Amérique, plus quelques espèces eurasiatiques des genres Phlox et Polemonium. La seule espèce indigène de France est la polémoine bleue (Polemonium caeruleum L., parfois appelée aussi échelle de Jacob ou valériane grecque.

2 – Parmi les peuples amérindiens, les Okanagan-Colville utilisaient les racines de cette plante en cas de fortes fièvres et à la fois les racines et les tiges feuillues comme laxatif, les Païutes employaient les feuilles de cette espèce comme couverture protectrices de pots remplis de baies. http://tolweb.org/Collomia/22995

3 – Le nom Collomia provient du grec « kolla » qui signifie colle et fait référence à la nature adhérente des graines du genre quand elles ont humides.

4https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-18591-synthese ; https://www.gbif.org/fr/species/2927556 ; https://en.wikipedia.org/wiki/Collomia_grandiflora ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/92179

5 – Genevieve Wright, Keith McDougall and Alicia Palmer, 2019. Large-flowered collomia (Collomia grandiflora). NSW Government, Australia. Dept. of planning, industry & government, 27 p.

6 – Fondée à Bollwiller en 1740, cette société était un des plus anciens établissements horticoles français. Elle a cessé son activité en 1992. https://docplayer.fr/62440177-L-epopee-des-pepinieres-baumann-de-bollwiller.html ; https://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9pini%C3%A8res_Baumann

7 – Kirschleger, F., 1870. Flore vosges-rhénane [Tome 1 & Tome 2]. J.B. Baillière et fils.

L’orchis pyramidal et le loroglosse à odeur de bouc, sources de salep !

L’orchis pyramidal (Anacamptis pyramidalis (L.) Rich., 1817) ou queue-de-renard, qui a pour synonymes en latin Orchis cylindrica K. Koch, Orchis condensata Desf., Orchis pyramidalis L. (nom anglais : pyramidal orchid ; allemand : pyramiden-hundswurz, spitzorchis ; italien : orchidea piramidale ; espagnol : orquidea piramidal), localement abondant dans l’Hexagone, est un ravissement herbacé printanier.

Cette orchidée tire son nom du grec « ανακάμτειν», prononcé anakamptein qui signifie se recourber en arrière, allusion à la position des crêtes caractéristiques situées à la base du labelle de ses fleurs, et de son début de floraison où son inflorescence présente une forme de pyramide.

Cette plante à tubercules ovoïdes non divisés en formes d’outres est une vivace glabre de pleine lumière de 25 à 60 cm à tige grêle élancée. Ses feuilles sont lancéolées linéaires, vertes. Les fleurs sont petites, rose vif, regroupées en épi court ovoïde conique obtus très compact (3-10 cm conique en début de floraison, puis s’allonge). Les bractées sont rosées à 1-3 nervures égalant l’ovaire. Le périanthe présente des divisions extérieures un peu aiguës, les latérales étalées dressées la supérieure un peu connivente avec les 2 intérieures. Au niveau de la corolle, le labelle est étalé plus large que long, muni à la base de 2 petites lamelles verticales tripartite à lobes presque égaux oblongs obtus, l’éperon est dirigé en bas, filiforme dépassant l’ovaire. Selon les stations, la floraison s’étale de mai à août. Les fleurs attirent pourtant les papillons diurnes et nocturnes en diffusant des parfums qui leur sont attractifs : en général ce sont eux qui assurent la pollinisation. Hélas pour ces derniers, elles dupent les papillons car elles ne produisent pas de nectar dans leur éperon… Le fruit est une gousse remplie de nombreuses et minuscules graines de moins de 0,3 mm.

C’est une espèce pouvant être assez fréquente dans les bois clairs et les côteaux secs calcaires, les espaces herbagés plutôt ouverts comme les prairies clairsemées et les garrigues de la plaine à l’étage montagnard vers 1500 m. Elle est répandue dans toute la France, surtout dans sa partie sud. On la trouve aussi en Angleterre, Belgique, Irlande, Europe centrale et méridionale jusqu’en Russie, en Asie de l’ouest et en Afrique septentrionale.

Le loroglosse à odeur de bouc (Himantoglossum hircinum (L.) Spreng. 1826) pousse parfois dans les mêmes stations que l’orchis pyramidal. Il a pour synonymes Aceras hircinum (L.) Lindl., 1830, Himantoglossum hircinum subsp. hircinum (L.) Spreng. 1826 ; Loroglossum hircinum (L.) Rich., 1817 ; Orchis hircina (L.) Crantz, 1769 ; Satyrium hircinum L., 1753), dit aussi barbe-de-bouc, bouquin, himantoglosse à odeur de bouc, orchis bouc, satyre fétide, satyrion puant (en anglais : lisard-orchis ; en allemand : bocks-riemenzunge). C’est une autre très belle orchidée européenne du printemps en dépit de son odeur de bouc ou de punaise, en pleine floraison. Elle attire l’attention par son labelle extrêmement long, plus ou moins rougeâtre selon les individus, qui se déroule comme une trompe de papillon au fur et à mesure de la maturation du fleuron.

@AlainBonjean
@AlainBonjean

C’est une autre vivace à bulbes tuberculeux et tige dressée robuste de 0.3m, à rarement 1.0 m, aux feuilles nombreuses vert brillant qui apparaissent dès l’automne, persistent l’hiver et qui se dessèchent lors de la floraison. L’inflorescence est longue cylindrique, assez dense. Les fleurs qui apparaissent de mai à juillet sont verdâtres, bordées de pourpre, avec les sépales et les pétales rassemblés en casque ; elle sont caractérisées par un labelle trilobé très allongé, jusqu’à 6 cm, marqué de rouge à la base, enroulé, plus ou moins déployé à l’horizontale à la floraison. L’éperon est conique (3-4 mm), plus court que l’ovaire. La fécondation est assurée par des insectes. L’ovaire doit contient de très nombreuses petites graines : jusqu’à un millier par fruit et un pied peut produire plis de 50 fruits. Comme chez de nombreuses autres orchidées, la germination nécessite l’aide d’un champignon qui assure par mycorhize l’alimentation des premiers stades de la plantule.

Cette espèce de pleine lumière qui croît principalement en dessous de 800 m sur les terrains calcaires thermophiles, les bords des chemins, les zones de rochers et les pelouses des coulées basaltiques est inégalement répartie dans toute la France. On la trouve aussi dans l’ouest, le centre et le sud de l’Europe, en Asie mineure et en Afrique du nord. Diverses études récentes soulignent que le réchauffement climatique favorisent l’expansion de cette espèce sur sa limite nord de répartition – https://www.shnd.fr/2020/04/24/un-indicateur-du-changement-climatique-lorchis-bouc/ .

Dans son livre sorti des presse de l’Imprimerie royale en 1779, « Recherches sur les végétaux nourissans qui, dans les temps de diſette, peuvent remplacer les alimens ordinaires » – https://books.google.fr/books?id=xZokIMSQAtwC&redir_esc=y, le pharmacien militaire et agronome Antoine Parmentier (1737-1813) cite parmi d’autres orchis, l’orchis pyramidal et le loroglosse dans son article XXVI sous le titre « Liſte des Plantes incultes, dont la racine, ſans être farineuſe, peut ſervir en totalité à la nourriture. ».

Le Comte Antoine François Desormeaux indique en 1829 dans sonouvrage « Tableaux de vie rurale ou l’agriculture enseignée d’une manière dramatique » qu’en Orient l’orchis pyramidal et d’autres orchidées natives à bulbes fournissent le « salep », substance nourrissante employée surtout pour les enfants mais aussi ajoute de manière amusante le « Nouveau dictionnaire naturelle » de 1828 « pour rétablir l’estomac des personnes affaiblies par les maladies, réparer les forces épuisées par excès des plaisirs de l’amour, etc. ». « On s’attache uniquement à sa racine, que l’on arrache quelques jours avant la floraison. Elle est composée de deux ou trois bulbes, que l’on pèle, que l’on fait bouillir longtemps en grande eau ; ensuite on enfile ces bulbes comme des grains de chapelet, et on les fait sécher à l’air jusqu’à ce qu’ils aient acquis la dureté de la gomme d’adragant. Dissous dans l’eau bouillante (après avoir été réduit en poudre), le salep fournit une bouillie insipide mais légère, nourrissante, et plus onctueuse que toutes les autres fécules ». Gaston Bonnier cite également cette pratique dans son livre « Les plantes médicinales, mellifères, utiles et nuisibles » paru chez Belin en 1986.

Pour en savoir plus sur le salep1 qui est à la fois la farine faite traditionnellement en Bosnie, en Serbie, en Bulgarie, en Grèce, en Turquie, puis du Levant jusqu’en Iran et même en Inde à partir de tubercules d’Orchis (et d’autres orchidées sauvages), et par extension les bouillies et boissons tirées de cette farine inhabituelle : Cf. S.P. Jagdale, et al. (2009). Pharmacological studies of ‘salep’. Journal of Herbal Medicine and Toxicology 3, 1, 1-5 ; Ozlem Tugay, Inci Cinard (2017). Salep: The Name of The Plant, Powder, Hot Beverage, Food Ingredient. KSU Journal of Engineering Sciences 20, 3, 68-71. https://www.researchgate.net/profile/Inci_Cinar/publication/320723219_Salep_The_Name_of_The_Plant_Powder_Hot_Beverage_Food_Ingredient/links/5a8c14d30f7e9b1a95567e23/Salep-The-Name-of-The-Plant-Powder-Hot-Beverage-Food-Ingredient.pdf?origin=publication_detail ; http://passion-istanbul-tutkusu.over-blog.com/pages/Le_salep-760334.html

Cette pratique met désormais en péril les populations sauvages d’orchidées – Abdolbaset Ghorbani et al. (2014).Wild orchid tuber collection in Iran: a wake-up call for conservation. Biodiversity and Conservation. 23, 11,DOI: 10.1007/s10531-014-0746-y ; Abdolbaset Ghorbani et al. (2014).Illegal wild collection and international trade of CITES-listed terrestrial orchid tubers in Iran. Traffic Bulletin 2, 2, 52-58 https://www.researchgate.net/publication/267866850_Illegal_wild_collection_and_international_trade_of_CITES-listed_terrestrial_orchid_tubers_in_Iran ; https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/B2843D8CF837F490F3114D17FED20F70/S0030605315000265a.pdf/harvesting_of_salep_orchids_in_northwestern_greece_continues_to_threaten_natural_populations.pdf ; https://jbiolres.biomedcentral.com/track/pdf/10.1186/s40709-019-0110-1

En France, où cette tradition orientale n’existe pas, des mesures de protection existent dans plusieurs régions pour protéger l’orchis pyramidal.
Cf. https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-4321-statut
et le loroglosse.
Cf. https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/102797/tab/statut ainsi que bien d’autres de nos orchidées autochtones.

Alain Bonjean
Orcines, 20 août 2020

Mots-clefs : orchis pyramidal, Anacamptis pyramidalis, loroglosse à odeur de bouc, Himantoglossum hircinum, Orchidacée, orchidée, plante de disette, plante protégée, boisson, bouillie, salep

1 – Il est à noter que sa boisson s’étendit de l’Angleterre à l’Allemagne avant l’essor du café et du thé et fut ensuite proposée dans les cafés. Populaire aux XVIIIe et XIXe siècles, sa préparation exigeait en Angleterre que la poudre de salep soit ajoutée à l’eau très chaude jusqu’à épaississement, après quoi elle était sucrée, puis aromatisée à la fleur d’oranger ou à l’eau de rose. En Allemagne, la boisson se préparait souvent avec du lait et de la cannelle, voire avec du chocolat, dans des pots en grés. Le chirurgien naval écossais James Lind en recommandait l’usage à bord des navires britanniques partis en mer pour plusieurs mois.
James Lind (1811). An Essay on Diseases Incidental to Europeans: In hot climates, with the method of preventing their fatal consequences… To which is added, an appendix, concerning intermittent fevers; and a simple and easy way to render sea water fresh, and to prevent a scarcity of provisions in long voyages at sea. Ed. William Duane, 258-261. [

Inca d’espèce : banni au XVIe s. par les conquistadors espagnols, le quinoa réapparaît 500 ans plus tard dans notre alimentation !

Le quinoa (Chenopodium quinoa Willd., 1798), autrefois aussi appelé ansérine quinoa, blé des Incas, chénopode quinoa, petit riz, petit riz du Pérou1 fait partie de la famille des Amaranthacées. Phylogénétiquement, cette plante est proche des amarantes, de la betterave et de l’épinard2.

Cette pseudocéréale dicotylédone est une très ancienne culture andine précolombienne utilisée principalement en alimentation humaine pour ses graines et pour ses feuilles.

Culture traditionnelle de quinoa, district de Puno à proximité du lac Titicaca, Pérou @AlainBonjean

C’est une plante herbacée annuelle à racine pivotante puissante et tige érigée, robuste, branchue ou non de 0,3 à 2,0 m de haut, voire 3,0 m. Les feuilles sont alternes, ovales à triangulaires au pétiole glabre et aux marges lobées. L’inflorescence est une grappe de faux épis de glomérules de trois à cinq fleurs le plus souvent hermaphrodites, parfois femelles. La pollinisation est essentiellement autogame (en moyenne seulement 10% d’allogamie). Les graines sont petites, plates et rondes (1,0 à 3,6 mm de diamètre), de couleurs diverses, très marquées (jaune, rouge, brune, violette, verte, noir) et ont un léger goût de noisette.
On distingue traditionnellement les quinoas amers dont les enveloppes contiennent des saponines (sortes de savons naturels extraits par lavage à l’eau), agissant comme répulsifs naturels vis-à-vis des parasites, et les quinoas doux issus de sélection variétale moderne qui n’en contiennent que peu ou pas.

L’espèce est historiquement cultivée dans la cordillère andine et ses piedmonts du niveau de la mer aux environs de 4000 m d’altitude. Actuellement, sa culture se maintient dans cette vaste zone de manière traditionnelle principalement au Pérou et en Bolivie, mais aussi en Colombie, en Equateur, au Chili et en Argentine. Elle est depuis quelques décennies également expérimentée ou produites dans de nombreux autres biotopes au travers du monde.

Les premières traces de quinoa dans les Andes ont été retrouvées par des archéologues à Las Pircas dans le nord du Pérou ; datées de 7800-5800 AEC (avant l’ère commune), elles ont été interprétées comme une phase de pré-domestication de l’espèce3 où les feuilles et les graines de quinoa sauvage4 , Chenopodium hircinum Schrad. servaient déjà de nourriture5.

Plante de quinoa archaïque avec plusieurs panicules, dessin relevé sur une céramique de la culture Tiahuanaco. Source : FAO, Cultivos andinos, 2013.

Les plus anciens vestiges de quinoa en cours de domestication avancée, connus à ce jour, ont été retrouvés à Ayacucho au Pérou et datent de plus de 5000 ans AEC. D’autres provenant de Chinchorro dans le Nord du Chili ont été estimés autour de 3000 AEC6. Des trouvailles plus tardives sont associées avec la culture pré-Inca de Thiahuanaco qui s’étendait du sud du Pérou au nord du Chili à travers la Bolivie7 ; parmi elles, certaines céramiques représentent le quinoa avec plusieurs panicules sur une même tige, ce qui suggère un type primitif.

Dans une approche néo-vavilovienne les abords des lacs Titicaca et Poopó (entre 3600 et 3800 m) sont désormais considérés du fait de la très riche variabilité des quinoas qu’on y rencontre encore comme le centre d’origine principal de l’espèce.

Située de manière encore imprécise entre 6500 et 3000 AEC, sa domestication proviendrait soit d’un événement unique survenu dans les hautes terres précitées, soit d’un événement apparu dans ces hautes terres suivi d’un autre plus tardif localisé plus au sud sur la côte Pacifique8. Dans l’une ou l’autre hypothèse, ce processus a abouti à une augmentation notable de la taille de la tige, de celle de l’inflorescence et des graines, à un positionnement de l’inflorescence en bout de tige, à la perte des mécanismes de dispersion des graines à maturité et à des niveaux variés de pigmentations.

A gauche, cinq centres de diversification du quinoa : (a) Vallées inter-andines (Equateur-Colombie); (b) Yungas, vallées forestières tropicales amazonien (Bolivie) ; (c) Altiplano (Pérou, Bolivie, Argentine) ; (d) Salares (nord du Chili, sud de la Bolivie); (e) Basses terres, côtes (sud du Chili). Source : Bazile et al., 2013. A droite, différentes couleurs de graines de quinoa. @Gastromaniac.com

L’ancienneté de cette domestication et des pratiques agricoles progressivement associées, les mouvements historiques de populations et les échanges9 survenus dans les Andes depuis des millénaires ont abouti à une diversification remarquable de l’espèce en cinq grands groupes d’écotypes qui persistent encore dans les cinq espaces suivants: (a) Les vallées inter-andines arides ou humides en Colombie, en Équateur, au Pérou et en Bolivie : entre 2000 et 4000 m ; précipitations de 700 à 1500 mm ; température minimale de 3°C ; (b) Les Yungas ou terres tièdes de Bolivie tropicale : 1500 à 2000 m ; précipitations de 1000 à 2000 mm ; température minimale de 11°C ; (c) Les hautes terres froides du Pérou, de Bolivie et de l’Argentine : 3500 à 4000 m ; précipitations de 400-800 mm ; température minimale 0°C ; (d) Les Salares qui sont des sols salés de Bolivie, du Chili et de l’Argentine : tolérance au sel ; 3500 à 3800 m ; précipitations de 250 à 400 mm ; température minimale de -1°C ; (e) Les basses terres côtières du Chili généralement à des latitudes au sud du 30° de latitude Sud : adaptation aux jours longs ; souvent moins de 500 m ; précipitations de 800 à 1500 mm ; température minimale de 5°C.

Deux exemples d’adaptation des systèmes agricoles andins à des environnements différents. A gauche, système de waru-waru daté de 1000 AEC près du lac Titicaca, en bandes de terres riches en matière organique cultivées alternées avec des fossés remplis d’eau qui les irriguent et les protègent du froid dans les zones froides de l’altiplano. Source : @waruwarupermaculture. A droite, cultures en terrasses irriguées dans la Vallée sacrée de l’Urubamba au Pérou, près d’Aguas Calientes. Source : @AlainBonjean.


Durant ce long processus de domestication et de diversification, plusieurs populations andines ou circa-andines ont manifestement sélectionné régionalement divers génotypes en fonction de leurs utilisations et de leurs tolérances aux facteurs biotiques et abiotiques adverses auxquels ils étaient confrontés, pour aboutir aux plantes et écotypes d’aujourd’hui, dotés de différentes caractéristiques: « le Chullpi pour les soupes, le Pasankalla à griller, le Coytos pour la farine, le Reales pour la pissara (sorte de quiche), l’Utusaya pour sa résistance à la salinité, le Witullas et l’Achachinos pour leur résistance au froid, le Kcancollas pour sa résistance à la sécheresse, le Quellus ou graine jaune pour son rendement élevé, le Chewecas pour sa résistance à l’humidité excessive, l’Ayaras pour sa valeur nutritionnelle (bon équilibre acides aminés essentiels-protéines) et le Ratuquis pour sa précocité »10. Bien qu’il ait, semble-t-il perdu du terrain par rapport au maïs dans les dernières périodes Tiwanaku et Incas, le quinoa a continué à jouer un rôle central dans les communautés implantées en zones froides et at/ou arides11.

Pour les Amérindiens de l’Altiplano qui croyaient que toutes les plantes utiles étaient animées par un être divin, le quinoa, composante majeure de leur alimentation quotidienne (avec la pomme de terre, le maïs et la feuille de coca), était « chisiya mama » qui signifie en langue quechua la « mère de tous les grains». Il était sacré et symbolisait la fertilité de la terre. Ses graines représentaient la principale source de protéines pour ces peuples au régime presque exclusivement végétarien. Chaque année à Cuzco, l’Inca, dans une cérémonie solennelle, battait le sol avec une petite pelle d’or et semait en poquets les premières semences de quinoa et quelques mois plus tard il cueillait lui-même les premières graines avec d’autres outils en or12. La plante était également présente dans diverses cérémonies rituelles sous la forme de boissons (bière, chicha), de graines ou de mets (soupes, bouillies, gâteaux, etc.). Les Incas et les peuples qu’ils dominaient employaient aussi le quinoa comme plante médicinale et l’utilisaient dans divers remèdes du traitement des plaies et des fractures à celui des problèmes digestifs. Ils lui prêtaient des propriétés diurétiques, expectorantes, toniques et rafraîchissantes. Les cendres des tiges séchées, appelées « llipta », étaient mélangées avec des feuilles de coca et mâchées par les agriculteurs andins pour leur effet énergisant tandis que des « boules de guerre », constituées de quinoa, de maca, de spiruline et de graisses, soutenaient les guerriers incas lorsqu’ils marchaient sur de longues distance13. La consommation de sa graine était aussi recommandée pour les jeunes animaux.


Le premier Espagnolà évoquer la culture du quinoa dans les écrits qui nous sont parvenus semble être l’un des lieutenants du conquistador Francisco Pizarro, Pedro de Valdivia (1497-1553) qui signale sa culture autour de Concepción au Chili et mentionne que les autochtones se nourrissent de ses grains14. Dans ses « Comentarios Reales de los Incas » (Commentaires royaux des Incas), Garcilaso de la Vega (1539-1616) décrit le quinoa comme suit : « la plante ressemble beaucoup à la blette, aussi bien par la tige que par la feuille et la fleur, où s’engendre la quinoa. Les Indiens et les Espagnols mangent ses feuilles tendres dans leurs ragoûts, parce qu’elles sont savoureuses et très saines. Ils mangent aussi les graines dans leurs potages, faits de plusieurs façons ». Il ordonne la première expédition de graines vers l’Europe, qui parviennent malheureusement incapables de germer à destination, sans doute à cause de l’humidité des cales durant leur transport. A partir de 1532, la conquête espagnole et la christianisation forcée des populations andines par Francisco Pizzaro (1475-1541), perturba toutefois très brutalement le système agricole traditionnel inca. Certaines cultures comme celle du quinoa faillirent y disparaître parce que sa farine, faute de gluten, ne fournissait pas un pain de qualité et surtout parce que la plante était impliquée dans les rituels religieux incas, qui furent très rapidement bannis par les nouveaux maîtres15 et les servants de la foi chrétienne qui les accompagnaient. Les champs de quinoa furent alors détruits autour de Cuzco et Pizarro interdit la poursuite sa culture sous peine de mort. Le quinoa fut dès lors remplacé le plus souvent par l’orge et le blé, beaucoup moins bien adaptés à cet environnement qu’en Europe, et certains historiens supposent, ce qui nous paraît assez théorique, que l’introduction de bovins et d’ovins fournissant une nouvelle source de protéines rendit simultanément le quinoa moins essentiel16.

Néanmoins, malgré la domination espagnole et ses excès, la culture du quinoa fut perpétuée discrètement par des autochtones à petite échelle dans des zones andines isolées. Joseph Dombey (1742-1794), médecin et botaniste français appointé par Turgot pour botaniser au Pérou en compagnie de savants espagnols, en expédia des semences en France en 1778. Le grand géographe allemand Alexander von Humboldt (1769-1859) visitant la Colombie y redécouvre aussi en 1802 le quinoa ostracisé par les Conquistadors et affirme dans ses récits qu’il a toujours nourri les habitants du très peuplé département de Cundinamarca où se situe la capitale Bogota. Vu l’intérêt des habitants du Vieux continent pour les plantes exotiques, les expérimentations de quinoa se sont ensuite multipliées aux XVIIIe et XIXe siècles en Europe. Elles n’ont pas eu grand succès du fait de l’amertume des graines riches en saponines jusqu’à ce qu’en 1880 Le Littré nous indique dans sa définition du mot quinoa que « les journaux de 1837 ont annoncé que M. Vilmorin était parvenu à naturaliser en France le quinoa, ce qu’on avait jusque-là vainement essayé ». Il lui consacra une note importante dans le Bon jardinier de 1839. Ses descendants tentèrent d’en faire un remplaçant de l’épinard d’été avec un succès modeste jusqu’à ce que la Grande guerre enterre, entre autres, ces ambitions. D’autres nouveaux essais ponctuels de quinoa eurent lieu au milieu du XIXe siècle en Allemagne et en Angleterre, puis au Kenya en 193517.

Teneur en macronutriments du quinoa et d’autres aliments pour 100 g de poids sec. Source : Koziol, 1992 in : http://www.fao.org/quinoa-2013/what-is-quinoa/nutritional-value/fr/

EspècesQuinoaHaricotsMaïsRizBlé
Energie
Kcal/100 g

399

367

408

372

392
Protéines g/100 g
16,5

25,0

10,2

7,6

14,3
Lipides g/100 g
6,3

1,1

4,7

2,2

2,3
Glucides totaux
g/100 g

69,0

61,2

81,1

80.4

78,4

C’est donc après des siècles de tentatives de diffusions avortées que les pays industrialisés en quête, sous l’influence de divers mouvements végétariens, d’une alimentation saine ont successivement redécouvert dans les années 1980s les qualités nutritionnelles du quinoa : USA et Canada (tout début 1980s), Royaume-Uni (1983), Danemark (1984), Chine/Tibet (1984), Inde (1985), Pays-Bas (1986), Chine/hors Tibet (1988), Brésil et Cuba (1989)18. Dans la décennie suivante, deux projets européens « Crop Adaptation to Cool and Wet Climates, 1991–1996 » et « Quinoa – a multiple crop for EC’s Agriculture diversification, 1993–1997 », et le projet plus international « American and European test of quinoa » co-animés dès 1996 par Angel Mujica, Sven-Erik Jacobsen et Juan Izquierdo ont considérablement renforcé les efforts de recherche menés sur le quinoa sous différents angles (agronomie, production, sélection, post-récolte, nutrition, économie, etc.)19.

Le point d’orgue de ces travaux a été l’année 2013, déclarée Année internationale du quinoa par les Nations Unies qui a donné un statut de grande culture à l’espèce20. Pour mémoire, l’intérêt nutritionnel21 du quinoa grain réside dans sa haute richesse en protéines (16 à 18%) par rapport à celles des céréales et sa grande richesse en acides aminés essentiels notamment la lysine qu’on ne trouve normalement en quantité significative que dans la viande, le poisson et les œufs. Il ne contient pas de gluten et est très digeste, car riche en fibres utiles pour modérer l’index glycémique du repas, stimuler un transit paresseux et procurer la sensation de satiété. Il est aussi une bonne source d’alpha-amylase (une enzyme qui aide à digérer l’amidon), d’acides gras poly-insaturés, d’antioxydants, de sels minéraux et de vitamines B et E. La feuille du quinoa, valorisée comme légume en alimentation humaine, apporte quant à elle plus de protéines que d’autres espèces potagères comme le céleri, le cresson, le chou-fleur et les épinards.

Teneur en macronutriments du quinoa et d’autres aliments pour 100 g de poids sec. Source : Koziol, 1992 in : http://www.fao.org/quinoa-2013/what-is-quinoa/nutritional-value/fr/

EspècesQuinoaMaïsRizBlé
Calcium148,717,16,950,3
Fer13,22,10,73,8
Magnésium249,6137,173,5169,4
Phosphore383,7292,6137,8467,7
Potassium926,7377,1118 ,3578,3
Zinc4,42,90,64,7


Pour toutes ces raisons, le quinoa peut être perçu comme un super-aliment22 pour toutes les personnes désirant réduire leur consommation de viande, ainsi que pour les végétariens et végétaliens, les femmes enceintes et allaitantes. La NASA envisage également de l’utiliser pour de futures missions de longue durée nécessitant des cultures à bord d’un vaisseau spatial23.

Ce qui fait aussi la récente popularité du quinoa, c’est qu’à l’instar du blé, il est à la base d’une infinité de recettes24 et qu’il est bon tant au niveau texture que du goût. Bien entendu, on peut le consommer en grain ou en boulgour cuit à l’eau bouillie dans des gruaux ou froid en salades ou entrées. Sa farine peut également être utilisée de multiples façons en panification ou pâtisserie, mais aussi pour accompagner des mets principaux ou réaliser des desserts ou des glaces. Fermenté, le quinoa peut également permettre de produire des bières ou des alcools typés.

Production mondiale et répartition du quinoa. Source : Ruiz Carrazco et al., 2013

Ces dernières années, le Pérou et la Bolivie, premiers producteurs mondiaux25, se sont affrontés pour exporter massivement ce grain en faisant tripler les prix au point que leurs populations ne sont souvent plus en mesure de s’offrir financièrement cet aliment de leur régime traditionnel. Aujourd’hui, plus de 90 pays (dont la France) cultivent du quinoa à petite échelle car, du fait de sa large d’adaptabilité à divers environnements, l’espèce apparait comme une culture alternative envisageable face au réchauffement climatique26. Simultanément nombre d’ONGs plaident, sans se soucier du coût carbone d’un aliment produit sur la côte Pacifique, pour la mise en place d’un commerce andin équitable, d’autant que la Chine s’est mise depuis peu à en importer massivement d’Amérique andine tout en commençant d’en produire, accroissant l’instabilité de ce marché.

Notre SAS BONJEAN & ASSOCIES qui a établi depuis sa création un partenariat avec la société danoise Quinoa Quality ApS., créée par un des spécialistes mondialement reconnu du quinoa, le Dr. S.-E. Jacobsen, peut fournir des semences de variétés amères ou douces, voire des lots de grain, sur demande transmise à alain@bonjean-associes.com ou apbonjean@gmail.com.

Si le sol est finement préparé, pauvres en adventices de la même famille botanique (chénopodes, amarantes) et la levée réussie, sa culture de printemps (semis en mars, récolte en septembre) n’est pas très compliquée27 en Europe de même que sa récolte à la moissonneuse-batteuse moyennant quelques réglages, d’autant que le faux-argument longtemps entendu de la « difficulté » du lavage à l’eau des saponines (lesquelles peuvent être récupérées soit pour l’industrie des cosmétiques, soit pour la fabrication de produits de traitement bio) à la récolte, n’existe plus avec les variétés douces sélectionnées récemment. En France et en Europe du nord, les rendements oscillent entre 2,0 et 4,5 t/ha selon les cultivars et surtout les conditions environnementales. Il est à souligner que le quinoa présente l’avantage de bien structurer le sol.

S’il est essentiel de penser aux débouchés avant de se lancer dans cette nouvelle production, toutes les études actuelles confirment qu’il existe une forte demande de consommateurs urbains pour ce produit, notamment en bio, ce qui ouvre, pour qui peut créer un site web et une marque, la possibilité de vente en circuit court comme cela existe déjà pour d’autres produits.

Plus largement, à l’heure de la prise en compte du bilan carbone de la planète, l’avenir du quinoa – ce rescapé inespéré de l’invasion espagnole en Amérique du sud – hors de sa zone andine traditionnelle de production pourrait se jouer dans les décennies à venir entre deux hypothèses qui ne sont pas forcément antagonistes l’une de l’autre :

  1. La stabilisation d’un marché de niche dans les pays les plus riches entre la recherche d’une forme de commerce équitable établie durablement avec les producteurs andins et des productions made in local.
  2. L’augmentation de son volume mondial de production en réponse aux contraintes du réchauffement climatique avec la création de nouveaux bassins de production du fait de sa grande diversité génétique et de sa résistance à de nombreux stress, notamment abiotiques.

Alain Bonjean
Orcines, 9 août 2020

Mots-clefs : quinoa, blé des Incas, Chenopodium quinoa, pseudo-céréale, Amaranthacée, domestication, culture précolombienne, plante alimentaire, plante potagère, graines, feuilles, bouillie, lait végétal, alcool, saponines, acide oxalique, gluten free, Pérou, Chili, commerce équitable, bilan carbone

1 – Anglais : quinoa, Peruvian rice ; allemand : quinoa : néerlandais : quinoa : Italie : quinoa, chinua ; espagnol : quinoa, quinua, trigo inca, triguillo ; portugais : quinoa ; quechua : chisiya mama, kinua, kinuwa, kitaqañiwa, kuchikinwa, ayara ; aymara : tupapa supha, jopa, jupha, juira, ära, qallapi, linquiñique, hupa ; chibcha : suba, pasca ; mapudungun : dawe, sawe, chichiconwa.

2 – G. Kadereit et al. (2003). Phylogeny of Amaranthaceae and Chenopodiaceae and the evolution of C4 photosynthesis. Int. J. Plant Sci. 164, 6, 959-986. ; Donald B. Pratt (2003). Phylogeny and morphological evolution of the Chenopodiaceae-Amaranthaceae alliance. Iowa State University. Retrospectives Theses and Dissertations. 613. https://lib.dr.iastate.edu/rtd/613 ; Susy Fuentes Bazan et al. (2012). A novel phylogeny-based generic classification for Chenopodium sensu lato, and a tribal rearrangement of Chenopodioideae (Chenopodiaceae). Willdenovia 42, 5-25 ; Rajkumari Jashmi Devi et al. (2017). Evolutionary divergence in Chenopodium and validation of SNPs in chloroplast rbcL and matk genes by allele-specific PCR for development of Chenopodium quinoa-specific markers. The Crop Journal 5, 1, 32-42.

3 – T.D. Dillehay. (2011). From Foraging to farming in the Andes. New perspectives on food production and social organization. Cambridge University Press.

4 – L’étude du génome du quinoa (1.45 à 1.50 Gpb) a permis de monter que cette espèce allotétraploïde (2n = 4x = 36) résultait d’une hybridation spontanée survenue voici 3,3 à 6,3 millions d’années entre deux espèces sauvages diploïdes dont serait issu le complexe de l’espèce sauvage tétraploïde Chenopodium hircinum Schrad.
D. Bazile (2014). The high genetic diversity of Chenopodium quinoa Willd. and its global expansion, IMAS-CIRAD-ANR https://eorganic.info/sites/eorganic.info/files/u15/Didier%20-%20BAZILE_Conf%20Pullman%20August%2012,%202013-VF.pdf ; D. Bazile, F. Baudron (2015). The dynamics of the global expansion of quinoa growing in view of its high biodiversity. Chap. 1.4.
https://www.researchgate.net/profile/Didier_Bazile2/publication/274376582_The_dynamics_of_the_global_expansion_of_quinoa_growing_in_view_of_its_high_biodiversity/links/551ce4130cf20d5fbde55d52/The-dynamics-of-the-global-expansion-of-quinoa-growing-in-view-of-its-high-biodiversity.pdf?origin=publication_detail

B. Kolano et al. (2016). Molecular and cytogenetic evidence for an allotetraploid origin of Chenopodium quinoa and C. berlandieri (Amaranthaceae). Mol. Phylogenet. Evol. 100, 109–123 ; David E. Jarvis et al. (2017). The genome of Chenopodium quinoa. Nature 542, 307-312 ; Tony Heitman et al. (2020). Satellite DNA landscapes after allotetraploidization of quinoa (Chenopodium quinoa ) reveal unique A and B subgenomes. The Plant Journal https://doi.org/10,1111/tpj.14705

5 – Cette pratique de consommation de quinoa sauvage se serait poursuivie significativement parallèlement aux cultures au Pérou, en Argentine et au Chili jusque vers 3000 AEC, même après les premières protocultures, et existe encore relictuellement les années de mauvaise récolte. J’ai pu moi-même observer cet usage au Pérou.

6 – N.W. Galwey, C.LA. Leakey, K.R. Price., G.R. Fenwick (1990). Chemical composition and nutritional characteristics of quinoa (Chenopodium quinoa Willd.). Food Sci. Nutr., 42, 4, 245-261.

7 – M.C. Bruno & W.T. Whitebread (2003). Chenopodium cultivation and formative period agriculture at Chiripa, Bolivia. Latin Amer. Antiquity 14, 339-355.

8 – H. Gandarillas (1979). Genética y origen. In: M. Tapia (dir.). Quinua y Kañiwa, cultivos andinos. Bogota, Colombia, CIID, Oficina Regional para América Latina, 45-64. ; C. Risi. & N.W. Galwey (1984). The Chenopodium grains of the Andes : Inca crops for modern agriculture. Adv. Appl. Biol. 10, 145–216. A. Brack Egg (2003). Peru: diez mil anos de domesticación. Lima, editorial Bruño; Didier Bazile (2015). Le quinoa, les enjeux d’une conquête. Editions Quæ, Coll. Essais, 112 p.

9 – Les Incas ont notamment transmis des semences de quinoa à différents groupes aborigènes qu’ils n’ont jamais conquis comme les Mapuches du Chili et d’Argentine ou les Chibchas du nord de la Colombie, tous vivant dans des environnements très différents de ceux de l’empire inca.

10http://www.fao.org/quinoa-2013/what-is-quinoa/origin-and-history/fr/?no_mobile=1

11 – P. Goldstein (2003). From Stew-eaters to Maize Drinkers, The Chicha Economy and the Tiwanaku Expansion. In T.L. Bray, ed. The Archaeology of Politics of Food and Feasting in Early States and Empires. New York, Springer, 143-172.

12 – C.J. Risi, N.W. Galwey (1984). The Chenopodium grains of the Andes : Inca crops for modern agriculture. Adv. Appl. Biol., 10, 145-216 ; National Research Council (189). Lost crops of the Incas : little-known plants of the Andes with promise for worldwide cultivation. Washington, DC, USA, National Academy Press, 149-161.

13 – W. Martindale (1892) Coca and cocaine: Their history, medical and economic uses, and medicinal preparations. 3ème éd. London, H. K. Lewis. ; E. Small (2013). Quinoa-is the United Nations’ featured crop of 2013 bad for biodiversity? Biodiversity, 14, 3, 169-79.

14 – Pour obtenir une description précise de la plante, il fallut toutefois attendre l’édition du journal du R.P. Feuillée, Journal des observations botaniques faites sur les Côtes orientales de l’Amérique méridionale (1707 à 1712), publié en France en 1714 et 1725.

15 – Alain Bonjean et Benoît Vermander (2021). Le char de Tryptolème : céréales, rituels et savoirs dans l’histoire (in press).

16 – Lors du premier contact avec les Européens, les Incas avaient pour animaux principaux l’alpaca, le chien, le canard de Barbarie, le cobaye, le lama (seul animal de bât précolombien) et le poulet. J.P. Digard (1992). Un aspect méconnu de l’histoire de l’Amérique : la domestication des animaux. L’Homme 32, 122, 253-270 ; Alice A. Storey, Daniel Quiroz, Nancy Beavan and Elizabeth A. Matisoo-Smith (2020). Pre-Columbian chickens of the Americas : A critical review of the hypothèses and evidence for their origins. Rapa Nui Journal 25, 5-19.

17 – L.A. Elmer (1942). Quinoa (Chenopodium quinoa). East Afr. Agric. J. 8, 21–23. https://doi.Org/10.1080/03670074.1942.11664212

18 – Didier Bazile, Sven-Erik Jacobsen et Alexis Verniau (2016). The global expansion of quinoa : trends and limits. Front. Plant Sci. 7, 622. https://doi.org/10.3389/fpls.2016.00622

19 – Ibid. ; D. Bazile and F. Baudron (2015). “The dynamics of the global expansion of quinoa growing in view of its high biodiversity,” in State of the Art Report on Quinoa Around the World in 2013, eds D. Bazile, H. D. Bertero, and C. Nieto (Roma: FAO & CIRAD), 42–55; J.L. Christiansen, S.-E. Jacobsen, and S.T. Jørgensen (2010). Photoperiodic effect on flowering and seed development in quinoa (Chenopodium quinoa Willd.). Act Agric. Scand. 60, 539–544 ; J. Izquierdo, A. Mujica, J.P. Marathee, and S.-E. Jacobsen (2003). Horizontal, technical cooperation in research on quinoa (Chenopodium quinoa Willd.). Food Rev. Int. 19, 25–29.; S.-E. Jacobsen (1997). Adaptation of quinoa (Chenopodium quinoa) to Northern European agriculture: studies on developmental pattern. Euphytica 96, 41–48. ; S.-E. Jacobsen (2003). The worldwide potential of quinoa (Chenopodium quinoa Willd.). Food Rev. Int. 19, 167–177.; A. Peterson, S.-E. Jacobsen, A. Bonifacio and K. Murphy (2015). A crossing method for quinoa. Sustainability 7, 3230–3243 ; A. Zurita-Silva, F. Fuentes, P. Zamora, S.-E. Jacobsen, and A. Schwember (2014). Breeding quinoa (Chenopodium quinoa Willd.): potential and perspectives. Mol. Breed. 34, 13–30. https://doi.org/10.1007/s11032-014-0023-5

20 – FAO & CIRAD. 2015. State of the Art Report of Quinoa in the World in 2013, by D. Bazile, D. Bertero & C. Nieto, eds. Rome. ; http://www.fao.org/3/i4042e/I4042E.pdf

21 – M. Koziol (1992). Chemical composition and nutritional evaluation of quinoa (Chenopodium quinoa Willd.). Journal of Food Composition and Analysis 5, 35-68 ; Olinda Celestino (1998). Stratégies alimentaires dans les Andes. Journal des Anthropologues 74, 83-104, https://doi.org/10.4000/jda.2670 ; R. Repo-Carrasco, C. Espinoza, and S.-E. Jacobsen, S.-E. (2003). Nutritional value and use of the Andean crops quinoa (Chenopodium quinoa) and kañiwa (Chenopodium pallidicaule). Food Rev. Int. 19, 179–189.

22 – Marie Herbillon (2015). Le quinoa : intérêt nutritionnel et perspectives pharmaceutiques. Sciences Pharmaceutiques https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01172250/document

23 – Greg Schlick and David L. Bubenheim (1993). Quinoa : An emerging « new » crop with potential for CELSS. NASA tec. Paper 3422. https://ntrs.nasa.gov/archive/nasa/casi.ntrs.nasa.gov/19940015664.pdf ; http://www.fao.org/zhc/detail-events/fr/c/283489/

24 – FAO (2014). International Cookbook for quinoa : Tradition and Innovation. UN, Quinua & FAO, 223 p., http://www.fao.org/3/a-i3525e.pdf ; Jean-Philippe Derenne (2015). Tout savoir sur le quinoa avec 200 recettes sans gluten. Ed. Fayard, 380 p. ; http://www.fao.org/3/ar895e/ar895e.pdf

25 – Karina Beatriz Ruiz Carraccco et al. (2013). Quinoa biodiversity and sustainability for food security under climate change. A review. Agron. Sustain. Dev. https://doi.org/10.1007/s13593-013-0195-0/

26 – Sirpaul Jaikishun et al. (2019). Quinoa : in perspective of global challenges. Agronomy 9,4, 176, https://doi.org/10.3390/agronomy9040176

27https://www.biowallonie.com/wp-content/uploads/2017/08/Montage-Fiche-technique-quinoa-HD.pdf ; https://www.agrimaroc.net/2018/05/22/les-cultures-alternatives-le-quinoa/