Espèce printanière au périanthe rose, l’ophrys1bécasse2 (Ophrys scolopax3 Cav., 1793 ; synonymes :Ophrys fuciflora subsp. scolopax (Cav.) H.Sünd., 1980 ; Ophrys insectifera subsp. scolopax (Cav.) Moggr. & Rchb.f., 1869), dit aussi ophrys oiseau (anglais : woodcock orchid ; catalan : abellera becada ; espagnol : orquidea becada ; italien : ofride cornuta), fait partie de la grande famille des orchidacées qui compte plus de 25000 espèces réparties en 850 genres. Le genre Ophrys regroupe plus de 150 orchidées terrestres euro-méditerranéennes, de nombreuses sous-espèces et hybrides spontanés, distribués des îles Canaries à la mer Caspienne et du sud de la Scandinavie à l’Afrique du nord ; ces espèces ont développé des relations spécifiques avec des abeilles sauvages dont les mâles réalisent des pseudo-copulations avec leurs fleurs, véritables leurres morpho-biochimiques ressemblant aux abeilles femelles, ce qui contribue à la pollinisation mécanique de ces plantes4.


Plante entière (©Telabotanica-JBarataud, 2007) et détail de la fleur(©Telabotanica-PRessayre, 2018)
Cette espèce5 herbacée est une vivace de 15-50 cm, glabre, aux feuilles oblongues et à tubercules subglobuleux ou ovoïdes (2n = 2 x = 36). La tige florale de cette géophyte forme un épi long et lâche de 3-10 fleurs de 10-15 mm (floraison en avril-juin) avec des bractées dépassant l’ovaire. Leurs divisions intérieures sont roses (rarement rougeâtres violacés, verdâtres ou blanchâtresà, oblongues, étalées, les 2 intérieures 2-3 fois plus courtes, linéaires, rosées, veloutées ; le labelle est bombé, replié latéralement, ce qui le fait paraître étroit, plus long que les divisions extérieures, elliptiques-oblong, subcylindrique, brun pourpre velouté, marqué de taches symétriques, muni à la base de 2 gibbosités6 proéminentes, coniques poilues, trilobé, atténué au sommet, terminé par un appendice lancéolé courbé en dessus ; le gynostème7 présente un bec grêle et aigu. La pollinisation est entomogame obligatoire : le labelle des fleurs imite la morphologie d’abeilles sauvages femelles à longues antennes (Eucera sp.) et émet des phéromones identiques pour inciter les mâles à y copuler8; l’agitation du mâle sur la fleur aboutit à sa pollinisation. Certains auteurs pensent que de petits coléoptères (Chrysolina spp.) succombent aussi à la confusion sexuelle de l’ophrys bécasse. Le fruit une capsule qui contient des milliers de graines minuscules dépourvues de réserve : leur germination ne sera possible que par la présence dans le sol de champignons mycorhiziens qui établiront une symbiose avec la plante durant toute son existence.

Pseudo-copulation du labelle d’une fleur d’Ophrys bécasse par un mâle d’Eucera elongatula Vachal (Hymenoptera, Apidae) – ©NJVereecken, 2007.


Aire globale de répartition naturelle de l’Ophrys bécasse – ©KewScience9, et en France – ©INPN10
L’espèce est distribuée du Portugal à l’Iran et d’une ligne France-Hongrie à l’Afrique du nord occidentale : cette aire de distribution reste à affiner dans le détail du fait des erreurs d’identification pouvant survenir avec les taxons voisins. En France, l’ophrys bécasse est présent au sud d’une ligne Charente/Alpes de Haute-Provence et en Corse. On trouve cet ophrys sur des substrats alcalins, secs ou frais dans des lieux herbeux (pelouses, landes, garrigues) ou boisés (pinèdes et autres bois clairs), généralement ensoleillés ou mi-ombrés entre 0-800 m d’altitude ; l’espèce ne tolère pas le sel et supporte mal la matière organique.
Il en existe de nombreuses sous-espèces11 et des hybrides12 qui mériteraient certainement d’être mieux précisés par marquage moléculaire, même si quelques travaux ont déjà été initiés dans ce domaine13.
Historiquement14, comme pour d’autres orchidées, les tubercules d’ophrys bécasse ont été collectés et séchés de la Bosnie à l’Iran, puis réduits en poudre pour créer du salep, sorte de « farine » utilisée avec les céréales dans la fabrication de pains paysans ou comme boisson énergisante comme nous l’avions indiqué dans un article précédent15. Riche en mucilage, il permettait aussi de soulager des douleurs intestinales.
L’espèce est désormais relativement protégée sur une grande partie de son aire de distribution, et ce, notamment en France (Auvergne, Limousin, Meurthe et Moselle, Vienne)16.
Contentons-nous d’admirer sa beauté !
Alain Bonjean,
Orcines, le 14 mai 2021.
Mots-clefs : Ophrys bécasse, Ophrys scolopax, orchidée, orchidacée, sous-espèce, hybride, interaction plante-insecte, mimétisme, confusion sexuelle, Eucera, espèce protégée, salep.
1 – Ophrys du grec « ophrus » signifiant sourcil.
2 – La fleur vue de côté ressemblerait à une tête de bécasse. Il faut certainement y voir un peu d’imagination ou une passion de botaniste élargie à la « mordorée »…
3 – Scolopax est la dénomination scientifique du genre regroupant les bécasses.
4 – https://citeseerx.ist.psu.edu/viewdoc/download?doi=10.1.1.497.5719&rep=rep1&type=pdf ; https://link.springer.com/article/10.1007/s00359-019-01350-4 ; https://www.researchgate.net/profile/Nicolas-Vereecken/publication/256196114_Les_cles_de_la_pollinisation_des_Ophrys/links/00463521f4a254f293000000/Les-cles-de-la-pollinisation-des-Ophrys.pdf?origin=publication_detail
5 – H. Coste (1901). Flore descriptive et illustrée de la France, de la Corse et des contrées limitrophes, Lib. Sc. Et Tech. Albert Blanchard, Paris, Tome III, 391 ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=75479&type_nom=&nom=&onglet=illustrations ;
6 – Sortes de cornes bien dégagées de la partie centrale du labelle.
7 – Colonne au centre de la fleur sous laquelle se trouvent les organes sexuels.
8 – N.J. Verrecken, S. Rich and P. Cortis (2007). A contribution to the pollination biology of Ophrys scolopax Cavanilles (Orchidaceae) in Southern France. Natural Belges 88, Orchid 20, 17 – 26 ; https://bugguide.net/node/view/86269 ; Lire aussi: https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s00359-019-01350-4.pdf ; https://nph.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/nph.13219
9 – http://www.plantsoftheworldonline.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:648106-1
10 – https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/110468
11 – Les deux sous-espèces les plus courantes en France sont scolopax et apiformis ; scolopax possède un labelle plus long (10-13mm) que la sous-espèce apiformis (7-10 mm).
12 – En Auvergne, par exemple, il se croise facilement avec l’ophrys frelon (Ophrys fuciflora).
Voir aussi : Gil Scappatici (2016). Acquis récents dans la connaissance du complexe Ophrys fuciflora / Ophrys scolopax (Orchidaceae) en région Rhône-Alpes et dans le Sud-Est de la France. Bull. mens. Soc. linn. Lyon, 85, 3-4, 111 – 127 ; http://philippe-burnel.fr/orchid/Ophrys%20hybrides.html ; http://www.orchidee-poitou-charentes.org/spip.php?article802 ; http://www.orchidee-poitou-charentes.org/spip.php?article3053 ; https://altitudetropicale.forums-actifs.com/t3240-ophrys-scolopax
13 – Dion S. Devey et al. (2008). Friends or Relatives? Phylogenetics and Species Delimitation in the Controversial European Orchid Genus Ophrys.Ann. Bot.101, 3, 385-402 ; Manfred Hennecke (2016). Marching molecular genetics and morphology in the genus Ophrys. GIROS Orch. Spont. Eur. 59, 1, 5-34.
14 – https://pfaf.org/User/Plant.aspx?LatinName=Ophrys+scolopax
15 – https://leschroniquesduvegetal.wordpress.com/?s=orchis
16 – https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=75479&type_nom=&nom=&onglet=statut

Très bien documenté. Excellent. Il manque des photos.
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