Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer

Hommage à Yuan Longping (1930-2021), père du riz hybride

En 2005, je vivais en Chine où je représentais le Groupe Limagrain. Assisté de ma fidèle collaboratrice Sang Jingting, je suis entré en relation avec la société LPHT1 de Changsha (province du Hunan, située au sud du Yangtzé), semencier chinois leader du riz hybride (Oryza sativa) en vue d’établir un partenariat sur cette céréale majeure. Ses patrons Messieurs Wu Yueshi et Yan Weibin m’ont alors fait connaître le Professeur Yuan Longping2 , 袁隆隆平,qu’ils considéraient comme leur mentor et qui était déjà une légende en son pays.

2005 : premiers contacts au Hunan avec la société LPHT2006 : présentation du président Pierre Pagesse de Limagrain au Professeur Yuan Longping


Né en 1930 à De’An dans le nord de la province du Jiangxi où il avait connu la faim avec sa famille lorsqu’il était enfant, ayant fait ses études au Southwest China Agricultural Institute de Chongching et été nommé académicien depuis 1995, Yuan Longping était déjà en 2005 le patron vénéré et très entouré du Centre National Chinois de Recherche et Développement du Riz Hybride (CNHRRDC) de Changsha, autrement dit le coordinateur de la R&D chinoise du riz.

Suite à la grande famine de Chine3 résultant de la politique hasardeuse du « Grand bond en avant » (1958-1962) lancée par Mao Zedong dans le but d’accélérer la transition de son pays vers le communisme, Yuan Longping avait dès 1964 centré son travail de sélection de manière très pragmatique sur la création de riz hybride afin de sécuriser l’alimentation de ses concitoyens4 ; il dirigeait alors une petite équipe qui s’était intéressée précédemment à la biologie des riz sauvages autochtones. Bénéficiant alors d’une modeste station de sélection à contresaison au sud de l’île de Hainan en complément de ses travaux au Hunan, ses travaux rigoureux au sein de l’Académie des Sciences Agricoles du Hunan avaient abouti à raison de deux cycles de sélection minimum par an en 1973 à la mise au point du premier système de production à trois lignées de riz hybride cytoplasmique5 à haut rendement.
Alors que Yuan Longping atteignait ses 43 ans, ses variétés de riz hybride ont permis de faire passer la production de cette céréale si cruciale pour l’Asie de 4500 kg/ha à plus de 7500 kg/ha de grains – ce qui a sauvé la vie de millions de personnes, notamment en Chine du sud6. Par suite durant l’hiver 1975, le Conseil des Affaires d’État7 a pris la décision d’élargir rapidement la superficie des plantations expérimentales et de promouvoir massivement le riz hybride.

Sources : à gauche, CNHRRDC ; à droite, Ministère chinois de l’agriculture et IRRI

Soutenu dès lors par l’État chinois qui l’a érigé au fil des ans au rang d’une « sorte de Stakhanov8 » scientifique chinois, ce sélectionneur de terrain élevé au rang national a passé ensuite plus de 40 ans à multiplier des programmes de recherche et à coordonner des équipes pour offrir à la Chine et au monde des riz toujours plus productifs.

Yuan Longping9, dont l’une des forces a été de s’entourer avec pragmatisme des meilleurs scientifiques, a ainsi :
– à partir des années 1980 travaillé à un système d’hybridation à deux lignées10 basées sur la photo-thermo-période qui a permis d’atteindre une productivité de 5 à 10% supérieure à celles des hybrides à 3 lignées pour une même longueur de cycle végétatif, tout en améliorant la qualité.
– à la fin des années 1990, suggéré la mise au point d’un « super riz de haute performance et de qualité supérieure »11 dont le rendement record a atteint 18 045 kg/ha dans la province du Hebei en 2018, puis 22 500 kg/ha dans celle du Hunan en 2020, « pouvant nourrir 5 personnes par mu12 et par an » des mots-mêmes de Yuan Longping.
– généré dans ses dernières années un nouveau chantier tout à fait novateur pour sélectionner des variétés de riz tolérant aux eaux saumâtres13, voire salées.
– contribué au choix du riz dans la stratégie génomique de la Chine14.
– ouvert ou laissé ouvrir autour de lui des travaux confortant ses propres objectifs de productivité dans des disciplines novatrices pour lui : croisements15 interspécifiques ou inter-génériques, marquage moléculaire, transformation génétique, etc. ; entre 2007 et 2011, certains membres de mes équipes ont ainsi pu monter avec son accord, chez LPHT, de manière très efficace un laboratoire de marquage moléculaire du riz à Changsha (David Zhang) et un autre capable de transformer génétiquement des riz indica et japonica (Philippe Lessard, avec l’appui de Thierry Risacher qui travaillait simultanément sur blé avec l’Académie des Sciences Agricoles de Chine et celle du Shandong).

S’il devait souvent dans le Hunan ou à Beijing revêtir une posture très officielle, Yuan Longping, petit homme énergique, maigre, au visage rond, était une personne d’un abord beaucoup plus aisé lorsqu’il se trouvait dans ses rizières de Hainan, province où il aimait séjourner régulièrement avec son épouse. Même s’il avait à côtoyer des puissants pour disposer d’investissements de recherche et promouvoir ses résultats, il est resté simple jusqu’au bout, avant tout homme de terrain, proche du monde paysan au sein duquel il se sentait le plus à l’aise. Il répétait sans cesse : « Les publications, les ordinateurs, c’est bien. Il en faut mais le riz pousse dans les rizières. Ce sont les rizières bien conduites qui nourrissent les bouches ». Même très âgé, il n’hésitait pas à se rendre quotidiennement dans ses rizières sur son cheval pour examiner ses lignées, ses parcelles d’essais ou de production de semences, ou à enfiler des bottes pour les observer de plus près en marchant dans la boue.

2008 : Yuan Longping sur sa station à contresaison de l’île de Hainan en compagnie de mon épouse Yunfang2008 : essai de riz hybride dans une des stations de recherche du Professeur Yuan Longping dans le Hunan


Un jour où près de Sanya, à près de 80 ans, il me montrait des lignées issues de croisements inter-génériques dont il espérait des gains d’hétérosis et de résistances à des maladies, je l’ai sollicité pour savoir combien de cycles de sélection de riz hybride il avait réellement lui-même étudiés. Il a réfléchi un bref instant et m’a dit « pas loin de 90-100, mais j’espère les dépasser » avec un petit rire de gorge. Avec autant d’observations derrière lui, il n’était pas étonnant qu’il sache si bien « lire » le riz au champ et en recombiner habilement les lignées. J’en ai profité pour oser lui demander si, comme mon beau-père ou d’autres scientifiques chinois, ses activités lui avaient valu d’être maltraité durant la « Révolution culturelle » (1966-1976). Il m’a répondu sans détour : « Au début, nous étions dans les champs avec les paysans et les gardes rouges ne comprenaient pas ce que nous faisions. Ils ne se sont pas intéressés à nous et nous sommes restés discrets. Lorsque nous avons expérimenté les premiers hybrides, les résultats ont été tout de suite là, probants. Tout le monde, venait voir nos beaux épis, les paysans les premiers, et cela nous a protégé. Puis, le pays a changé et a mis notre travail en avant. Zhu Rongji16, en particulier, m’a beaucoup appuyé ».

Malgré ses liens avec le pouvoir chinois avec lequel il partageait la préoccupation première de nourrir le peuple chinois, Yuan Longping n’était pas nationaliste. Il a créé en Chine, en Afrique et dans d’autres zones plusieurs écoles où de jeunes agronomes étrangers étaient formés de manière très pratique à la production et à la sélection du riz hybride. Il aimait voyager et transmettre son expérience tout en disant souvent « je fais le vœu que le riz hybride, né en Chine, se propage dans le monde entier pour qu’il profite à l’humanité et à la paix » ou des phrases approchantes. Ceci lui a valu, entre autres, le World Food Prize et le prix Wolf en 2004 et la croix de commandeur du Mérite agricole en 2010.

Si la Chine a perdu avec lui un héros national, l’Humanité perd l’un de ses grands agronomes et inventeurs, toujours à l’affût du dernier progrès technologique pour que le riz contribue à nourrir chaque personne dignement.

Nous n’oublierons pas cette leçon et tâcherons de la faire partager au plus grand nombre !
Merci Professeur Yuan Longping !

Alain Bonjean,
Orcines, le 24 mai 2021.

Mots-clefs : Yuan Longping, riz hybride, Oryza sativa, LPHT, Hunan, Hainan, Chine, sélectionneur, stérilité mâle cytoplasmique, stérilité mâle liée à la ptoto-thermo-période, tolérance au sel, innovation.

1 – LPHT pour Longping High Tech Agriculture Co., Ltd.

2https://www.chinavitae.com/biography/Yuan_Longping/full ; http://www.ww01.net/en/archives/134748 https://www.chinadaily.com.cn/a/202105/23/WS60aa069fa31024ad0bac0d12.html

3 – Selon les experts, cette famine aurait fait entre 30 et 55 millions de morts. Pour plus de détails, lire Jisheng Yang (2012). Stèles – La grande famine en Chine (1958-1961). Ed. Seuil, 672 p.

4 – Yuan Longping (1966). A preliminary report on the male sterility in rice. Sci. Bull. 4, 32-34.

5 – Lignée mâle cytoplasmique dite cms, lignée mainteneuse et lignée restoratrice de fertilité.
Yuan Longping (1972). An introduction to the breeding of male sterile lines in rice. Proc. 2nd Workshop on Genetics, Hainan, Guangdong, March 1972 (in Chinese)

6 – Deng Xiangzhi and Deng Yingru (2007). The man who purs en end to hunger – Yuanlongping, father of hybrid rice. Goreugn Language Press, 232 p.

7 – Sorte de super-ministère en charge, entre autres du plan quinquennal chinois.

8 – Alekseï Stakhanov (1906-1977), mineur soviétique devenu un emblème de la propagande stalinienne du fait de la productivité record de son travail.

9 – Ma Guo-Hui, Yuan Longping (2015). Hybrid rice achievements, development and prospect in China. Journal of Integratrive Agriculture 14, 2, 197-205 ; https://core.ac.uk/download/pdf/6257697.pdf

10 – Yuan Longping (1992). Technical strategy to breed for photo-thermosensitive genetic male sterile rice. Heridity 7, 1-4 (in Chinese) ; Yuan Longping (1997). Current status and developing prospects in two line

hybrid rice research in China. Research of Agricultural Modernization, 18, 1–3. (in Chinese)

11 – Yuan Longping (2012). Conceiving of breeding further super-high-yield hybrid rice. Hybrid Rice, 27, 1-2. (in Chinese)

12 – Un « mu » est une mesure chinoise de surface ; il équivaut à un quinzième d’hectare.

13 – La Chine qui manque de terres cultivables par rapport à son énorme population dispose de 100 0000 ha de terres salines.
http://www.chinadaily.com.cn/a/201805/29/WS5b0c99b6a31001b82571cc8c.html ; https://www.chinadailyhk.com/articles/190/98/175/1527821389098.html ; https://www.chinadaily.com.cn/a/202101/16/WS6002229ca31024ad0baa2fce.html

14 – La France plus théoricienne et universitaire que pratique a retenu pour ses travaux de génomique Arabidopsis.

15 – Jinhua Xiao et al. (1996). Genes from wild rice improve yield. Nature 384, 223-224.

16 – Premier ministre de la R.P. de Chine entre 1998 et 2003.

Publicité

One Reply to “Hommage à Yuan Longping (1930-2021), père du riz hybride”

  1. Merci Alain pour cet article. Je n’avais pas vu l’information passer et je dois dire que je suis étonné qu’il n’y ait même pas une brève AFP pour signaler le décès de Yuan Longping.

    J’ai un entretien téléphonique la semaine prochaine avec Jean-François Dechant.

    Amitiés.

    Damien

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :