Le chardon-Marie, piquante médicinale à ré-examiner !

Le chardon-Marie [Silybum1 marianum (L.) Gaertn, 1791] est classifié par les botanistes parmi les Astéracées2 (ou Composées). Il collectionne une amusante diversité de noms dans la langue française, dont beaucoup possèdent, du fait des marbrures blanches de ses feuilles, une référence mariale moyenâgeuse liée à des gouttes du lait qui seraient tombées sur son feuillage du sein de la Vierge Marie lors de la fuite en Egypte de la Sainte Famille pour échapper aux persécutions d’Hérode3 : artichaut sauvage, cardon laité, chardon argenté, chardon de Notre-Dame, chardon marbré, épine blanche, lait de Notre-Dame, silybe de Marie (allemand : Mariendistel ; anglais : blessed milkthistle, Christ crown, heal thistle, Holy thistle, Lady thistle, Mary thistle, milk thistle, pig leaves, Royal thistle, snake milk, St. Marys’ thistle, snow thistle, variegated thistle, Venus thistle, wild artichoke ; arabe : akub, hharshaf barri, shawk ed diman, shawk en nassara ; catalan : card gallofer, card maria, cardot ; espagnol : cardo asnal, cardo de Maria, cardo lechero, cardo lechoso, cardo mariano ; italien : cardo di Santa Maria, cardo mariano ; hollandais : Mariadistel ; mandarin : shui fei ji ; persan : Mary thiqal, khar Mariam).

Rosettes de chardons-Marie ayant échappé au désherbant en bordure d’un champ de blé d’hiver près de la mine des Rois, Puy-de-Dôme, 2021 ®AlainBonjean 

C’est une plante4 diploïde (2n=34), généralement bisannuelle robuste à racine pivotante profonde, épaisse et fibreuse. Presque glabre, elle se dresse à 0,3-1,5 m. Les tiges sont simples ou ramifiées à leurs extrémités. Ses feuilles aisément reconnaissables sont vertes luisantes, marbrées de blanc en dessus, les caulinaires sessiles, non décurrentes, embrassant chaque tige par deux larges oreillettes arrondies, sinuées-dentées ou pennatifides à lobes bordés d’épines et de cils épineux.
Les capitules (3-5 cm de diamètre) sont terminaux, solitaires, et portent des fleurs tubuleuses hermaphrodites purpurines, toutes égales. Leur involucre est important, hémisphérique à folioles glabres, les extérieures offrant un appendice étalé, triangulaire, atténué en forte épine. La floraison a lieu de juin à août en France ; la pollinisation est principalement autogame5. Les graines sont des akènes obovoïdes, marron noir ou marbrés de jaune, ruguleux, surmontés d’une longue aigrette blanche denticulée en anneau (pappus) qui facilite leur dissémination anémochore.

Détails de la feuille, environs de la mine des Rois, Puy-de-Dôme, 2021 ®AlainBonjean 
Le chardon-Marie affectionne les terrains de pH 5,5 à 7,6, secs et ensoleillés jusque vers 700 m d’altitude6. Il est assez commun dans les bords de champs et de chemins, les friches, les pâturages secs et les lieux incultes. L’espèce est distribuée naturellement en Europe du Sud (Russie méridionale comprise)7, Afrique septentrionale et Asie occidentale jusqu’Inde. Du fait des échanges semenciers post-colombiens, elle est aujourd’hui également naturalisée en Amérique du Nord, au Canada et au Mexique, ainsi qu’en Nouvelle-Zélande, Australie, Afrique du Sud, Chili et Argentine8.

Plante entière fleurie ; jeune capitule ; capitule fleuri, Limagne des Buttes vers Saint-Sandoux, Puy-de-Dôme, 2021 ®AlainBonjean 

Historiquement9, le chardon-Marie était une plante alimentaire semi-domestiquée, cultivée de l’Antiquité à la Renaissance. Les racines, bien qu’amères, étaient cuisinées à la manière des salsifis. Les feuilles et les jeunes tiges débarrassées de leurs épines se consommaient crues en salade, ou cuites, à la façon des cardes ou des asperges. Les jeunes capitules, une fois également leurs épines retirées (quelle patience !), étaient préparés comme de mini-artichauts et les graines torréfiées à la manière du café.
Bien plus tard en 1927, Désiré Bois cite le chardon-Marie comme un légume encore consommé de temps à autre en Algérie : « Ces feuilles, lorsqu’elles sont jeunes et tendres, se mangent en salade, après avoir été débarrassées de leurs épines. On les voit figurer parfois sur les marchés en Algérie, où elles sont recherchées par les Arabes. Le pétiole et la nervure principale des feuilles peuvent être consommés cuits, comme le cardon et la poirée »10. En 1997, Jamal Bellakhdar rapporte qu’au Maroc « les bergers mangent les fonds des capitules, à l’état cru »11. Dans certaines régions d’Afrique du Nord, on utilise aussi de nos jours le cœur de la fleur pour fabriquer du rayeb (lait fermenté mésophile)12 de manière traditionnelle.


Toutefois, désormais, le chardon-Marie est le plus souvent considéré comme une adventice par les agriculteurs et fréquemment désherbé chimiquement.

Capitule à maturité, Puyloubier, Bouches-du-Rhône, 2017 ®J-MPagnier-Telabotanica ; akène, Vendres, Hérault, 2012 ®LRoubaudi-Telabotanica

Pour les alchimistes, le chardon-marie est l’emblème de l’initié qui, semblable à ce chardon, recueille la rosée dans ses feuilles en quête de la « connaissance ».

D’un point de vue médicinal, le chardon-Marie est une très ancienne plante médicinale européenne13. Les Grecs, puis les Romains l’utilisaient pour traiter les troubles hépatiques et biliaires : Dioscoride (c. 30-90) cite cette simple décrite dès Théophraste (371 av. J.-C.-288 av. J.-C.) dans ses écrits, Pline l’Ancien (23-79) recommande d’en boire le jus avec du miel pour éliminer les excès de bile. Au Moyen-Âge, cette plante était employée pour chasser la « bile noire », ou mélancolie qui était associée à divers troubles hépatiques.

On sait aujourd’hui que le fruit14 du chardon Marie est hépato-protecteur, détoxifiant hépatique et cholagogue : c’est-à-dire qu’il protège le foie et limite la survenue de cirrhoses ou d’hépatites15, qu’il active l’épuration du foie, de la rate et qu’il favorise l’élimination de la bile. Le chardon-Marie a aussi une action complémentaire anti-inflammatoire et antidiabétique16. Certains composants17 du chardon-Marie, notamment la silymarine18,puissant antioxydantisolé en 1968, qui est un mélange de flavanolignanes (silybine principal constituant, silydianine, silichristine, etc.), certains flavonoïdes, des dérivés phénoliques combinés avec ses huiles, préviennent les lésions cellulaires et favorisent la digestion en ayant un effet relaxant sur les muscles gastro-intestinaux. L’espèce aurait aussi des effets immunomodulateurs et pourrait contribuer à prévenir ou à combattre l’arthrose, divers types de cancers et d’autres maladies19.

Culture expérimentale de chardon-Marie ®Andrezejewska, T. Martinelli and K. Sadowska, 2015

Des valorisations non-médicinales modernes du chardon-Marie ont également été récemment proposées du fait de son importante biomasse et de sa composition chimique par quelques chercheurs20 : fourrage, production de bioénergie et phytoremédiation, sous-produits de l’extraction de silymarine, etc.

En relation avec ces divers débouches, depuis les années 1970s, des efforts limités de culture, de sélection classique et de culture in vitro – incluant des cultures de hairy roots, en vue de productions de silymarine et d’autres métabolites de cette espèce ont été entrepris dans quelques pays21 (Allemagne, Iran, Pologne, Chine) et ont débouché sur la création d’un petit nombre de variétés.

Certaines publications22 ayant révélé un haut niveau de polymorphisme moléculaire au sein d’échantillons relativement restreints de chardons-Marie et compte-tenu de l’accélération du changement climatique, peut-être, le temps est-il venu de revoir le statut de ce beau chardon et de renforcer l’échelle de ses moyens de sélection ? Organiser une collection mondiale de ressources génétiques de cette espèce, avant d’en entreprendre l’amélioration génétique avec toutes les technologies désormais accessibles, pourrait faire sens.

Alain Bonjean,
Orcines, le 18 juillet 2021

Mots-clefs : chardon-Marie, Silybum marianum, Astéracée, adventice, plante comestible, plante médicinale, silymarine, flavanolignanes, sélection, culture in vitro, hairy roots, valorisation

1 – Copie latine du grec sillubon, nom d’un chardon comestible chez Dioscoride.

2 – Pour en savoir plus sur les Astéracées et leurs propriétés médicinales, lire entre autres : E. Filleul (2019). Les Astéracées : description botanique, biologique et étude de plantes médicinales et toxiques. Thèse, Université de Limoges, Faculté de pharmacie, 136 p.

3https://www.letemps.ch/culture/livres-fuite-egypte-enquete-un-recit-biblique ; https://www.cath.ch/newsf/pelerinage-sur-les-traces-de-la-sainte-famille-en-egypte/

4https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/123705 ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&module=fiche&action=fiche&num_nom=64454&onglet=synthese

5 – E. Hetz et al. (1995). Genetic investigations on Silybum marianum and S. eburneum with respect to leaf colour, outcrossing ratio, and flavonolignan composition. Planta Med. 61, 54 – 57.

6 – En Inde, on trouve des plantes jusque vers 2400 m.

7 – Elle remonte toutefois au nord jusqu’au Danemark.

8 – Au XIXe siècle, le chardon-Marie a parfois été implanté comme ornementale dans les parcs à l’anglaise.

9 – P. Lieuthagi (2017). Une ethnobotanique méditerranéenne. Actes Sud, 111-115.

10 – D. Bois (1927, rééd. 1995). Les plantes alimentaires chez tous les peuples et à travers les âges : histoire, utilisation, culture – Phanérogames légumières. COMEDIT, p.278.

11 . J. Bellakhdar (1997). La pharmacopée marocaine traditionnelle. Ibis Press, p. 206.

12 – S.T. Benani (2017). Valorisation et optimisation de l’utilisation d’un coagulant végétal pour la fabrication d’un fromage traditionnel. Thèse de master, Université Abdelhamid Benbadis Mostaganem, Algérie, 44 p. ; http://sciences.univ-alger.dz/images/News/news2/Recueildesrsumsethnobota2021actualis.pdf

13 – On récoltait les parties aériennes avant et pendant la floraison ainsi que les graines.

14 – Le fruit mur sec (fructus Silybi Mariae) est inscrit dans la Pharmacopée française 10e édition. Il est récolté par battage des capitules à maturité et débarrassé de son aigrette.

15 – S.A. Luper (1998). A review of plant used in the treatment of liver disease : Part 1. Alternative Medicine Review 3, 6, 410-421 ; J. Feher et al. (1989). Liver-protective action of silymarin therapy in chonic alcoholic liver diseases. Orv. Hetil. 130, 51, 2723-2727.

16 – F. Rainone (2005). Milk thistle. Complementary and Alternative Medicine 72, 7, 1285-1288 ; H. Fallah Huseini et al. (2006). The efficacy of Silybum marianum (L.) Gaertn. (Silymarin) in the treatment of type II diabetes : a randomized, doublebind, placebo-controlled, clinical trial. Phytotherapy Research 20, 1036-1039.

17 – A. Carillon, J.-C. Charrié, C. Cieur ; C. Saigne-Soulard (2017). Chardon-Marie, Silybum marianum (L.) Gaertn. In : J.-C. Lapraz et A. Carillon. Plantes médicinales : Phytothérapie clinique intégrative et médecine endobiogénique. Lavoisier Tec & Doc 256-264.

18 – F. Fraschini et al. (2002). Pharmacology of silymarin. Clin. Drug Invest. 22, 1, 51-65 ; A. Kshirsagar et al. (2009). Silymarin: A Comprehensive Review. Phcog Rev. 3, 5, 126-134 ; P. F. Surai (2015). Silymarin as a Natural Antioxidant: An Overview of the Current Evidence and Perspectives. Antioxidants 4, 204-247; doi:10.3390/antiox4010204 ; https://www.inspq.qc.ca/toxicologie-clinique/la-silymarine-dans-l-intoxication-aux-amatoxines

19 – K. Ramasamy, P. Agarwal (2008). Multitargeted therapy by silymarin. Cancer Lett. 269, 2, 352-362 ; M. Bahmani et al. (2015). Silybum marianum: Behond hepatoprotection. Journal of Evidence-Based Complementary & Alternative Medicine 20, 4, 292-301 ;

20 – J. Andrezejewska, T. Martinelli and K. Sadowska (2015). Silybum marianum: non-medical exploitation of the species. Annals of Applied Biology 167, 285-297.

21 – N. Qavani et al. (2013). A Review on Pharmacological, Cultivation and Biotechnology Aspects of Milk Thistle (Silybum marianum (L.) Gaertn.). J. of Medicnal Plants 12, 47, 19-37 ; Sh. Rahimi et al. (2011). Enfancement of silymarin accumulation uding precursor feeding in Silybum marianum hairy root cultures. POJ 4, 1, 34-39 ; J. Andrzejewska et al. (2011). Effect of sowing date and rate on the yield and flavonolignan content of the fruits of milk thistle (Silybum marianum L. Gaertn.) grown on light soil in a moderate climate. Industrial Crops and Products 33, 2, 462 – 468 ; A. Carrubba and R. la Torre (2003). Cultivation trials of milk thistle Silybum marianum Gaertn. into the semiarid Mediterranean environment. Agric. Med. 133, 14-19.

22 – M. Hamouda (2018). Molecular analysis of genetic diversity in population of Silybum marianum (L.) Garetn. in Egypt. J. of Genetic Engineering and Biotechnology 17, 12, https://doi.org/10.1186/s43141-019-0011-6 ; https://fac.umc.edu.dz/snv/faculte/biblio/mmf/2016/205.pdf ; N. Qavani et al. (2013). Ibid.

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