La Saga du soja !

Le soja est une légumineuse alimentaire en Chine et en Asie depuis des millénaires1, utilisée dans la préparation de mets variés (tofu, lait de soja, sauce soja, pâte de soja fermenté, nattō japonais, tempeh indonésien, soupe miso, etc.). En 1924, le soja apparaît pour la première fois dans les statistiques agricoles des Etats-Unis2 et jusqu’à la seconde guerre mondiale son statut est resté incertain en Amérique du Nord entre plante fourragère ou oléagineuse3. Selon la FAO, en 1950, le soja devenu un oléo-protéagineux, avec des graines contenant environ 20% d’huile et 40% de protéines, restait au niveau mondial une culture de second rang : on en cultivait 19,150 millions d’hectares, pour une récolte de 18,537 millions de tonnes, soit un rendement moyen de 0,968 tonne par hectare. Enrichissant le sol via sa symbiose avec une rhizobactérie, il est aujourd’hui la quatrième grande culture mondiale à grains après le maïs, le blé et le riz. En 2020/21, selon l’USDA, 127,6 millions d’hectares de soja en ont été ensemencés sur la planète pour une récolte estimée à 364,07 millions de tonnes, soit un rendement moyen de 2,853 tonnes par hectare. Une large part de ces surfaces, à peu près 72% d’entre elles, provenaient de semences transgéniques4.

Culture de soja, nord-ouest d’Harbin, Heilongiang, R.P. de Chine ©Alain Bonjean, 2010
Production mondiale, surfaces cultivées et rendement moyen de pour la période 1950- 2050 – Source : Earth Policy Institute, 1950-1963 ; USDA, 2010 ; Terzic et al, 2018

Comment expliquer ce succès agricole fulgurant en 70 ans et son impact, essentiellement indirect, dans l’alimentation humaine mondiale depuis la Seconde guerre mondiale ?

La domestication est-asiatique de l’espèce dédiée à l’alimentation humaine et sa diffusion régionale antique Le soja cultivé [Glycine max (L) Merr., 1917] est une plante annuelle de la famille des Légumineuses (Fabaceae) et du genre Glycine qui comprend deux sous-genres : Soja (Moench) F. J. Herm (2 espèces annuelles indigènes d’Asie de l’est) et Glycine Willd (26 espèces sauvages pérennes endémiques d’Australie)5. D’un point de vue botanique6, au niveau morphologique le soja cultivé présente à la germination une racine pivotante sur laquelle se développe ensuite un grand nombre de racines secondaires. Celles-ci établissent une relation symbiotique avec une bactérie fixatrice d’azote atmosphérique, Bradyrhizobium japonicum, via la formation de nodules racinaires. La partie aérienne de la plante, de 0,30 à 1,50 m selon les variétés et le milieu, arbore un port branchu, buissonnant déterminé, semi-déterminé ou indéterminé selon les cultivars. Elle possède quatre types de feuilles correspondant à des phases de son développement : les feuilles cotylédonaires, puis des feuilles simples, des feuilles pennées trifoliées, et enfin des paires de feuilles simples de 1 mm de long à la base de chaque branche latérale. La floraison apparait en clusters à partir de bourgeons axillaires. Les fleurs petites sont caractéristiques des Papillonacées avec des étamines hautes entourant le stigmate, assurant une autopollinisation à plus de 99%7. Chaque nœud floral porte de 1 à plus de 20 gousses de 4 à 7 cm de long, chaque gousse contenant 1-3 grains, voire rarement 4, sauf chez les plantes porteuses de l’allèle na, aux folioles étroites, qui ont une proportion plus élevée de gousses à 4 grains. La couleur des gousses à maturité varie de crème clair à brun plus ou moins nuancé de noir. Celle des graines est variable : jaune, rougeâtre, brune, noire, verte ou panachée, le hile et l’amande étant souvent de couleur différente du tégument du grain. Le nombre chromosomique du soja est 2n = 408. Son génome, issu d’allopolyploïdie et séquencé en 20109, a une taille de 1,10-1,15 Gb10. L’origine des premières cultures de soja touche à la préhistoire de la Chine, de la péninsule coréenne et du Japon, même si elle reste géographiquement et historiquement débattue dans son détail. Les traces connues les plus anciennes de collecte et de stockage de graines de soja sauvage proviennent à ce jour du site de Jiahu, situé dans la province du Henan en Chine, et sont datées entre 9000 et 7800 ans cal AP (calibrés avant le présent)11. Selon plusieurs études moléculaires réalisées durant la dernière décennie12, le soja cultivé proviendrait d’une simple origine de soja sauvage Glycine soja13 provenant du sud de la Chine. Le soja aurait ensuite été disséminé dans les régions nord de la Chine où durant cette seconde étape, des loci liés à la période de floraison et d’autres gènes auraient sélectionnés comme des adaptations environnementales formant de nouveaux groupes génotypiques. Le passage aux formes cultivées pourrait avoir pris 1000 à 2000 ans, voire plus. 

Comparaisons de gousses de soja sauvage et de soja cultivé issus de mon jardin de Pékin, Chine ©AlainBonjean, 2011

Au terme de cette évolution, le soja cultivé semble avoir perdu presque la moitié de la richesse allélique et de la diversité des nucléotides par rapport à son progéniteur sauvage. Selon un autre travail15, cette perte de diversité génétique se serait déroulée en deux étapes : elle aurait été de 37,5% durant les premières phases de domestication, puis de 8,3% dans les phases plus tardives et l’autogamie au sein du genre Glycine pourrait y avoir fortement contribué.

Aliment bénéfique pour la santé humaine, le soja a été considéré dès l’antiquité comme la plus noble des cinq plantes sacrées de Chine16 ; pour sécuriser l’alimentation des Chinois, chaque année, l’empereur de chaque dynastie « était supposé assumer l’héritage du « laboureur divin » Shennong (神農), à qui l’on prête l’invention de la houe, de l’araire et du champ, ainsi que de la culture des cinq aliments de base »17, et en premier lieu du soja notamment pour ses aspects bénéficiaires en rotation avec les autres cultures. Les courants de son expansion néolithique et antique en Asie à partir de son centre de domestication restent toutefois encore à préciser aujourd’hui.

Les deux mutations occidentales d’usages du soja Bien que les Occidentaux aient connu à partir de la fin du XVIe siècle les emplois variés du soja développés en Asie de l’Est et du Sud-Est en alimentation humaine et utilisé de la sauce soja dès le XVIIe siècle18, peu d’entre eux ont tenté de développer sa culture en alimentation humaine. L’Allemand Englebert Kaempfer (1651-1716)19 a initié ce mouvement en publiant en 1712 son livre Amoenitatum Exoticarum qui contenait les premières descriptions écrites occidentales de la plante de soja et de ses graines, accompagnées d’illustrations, ainsi que des recettes japonaises de production de miso et de shoyu faisant comprendre en Europe pour la première fois la relation entre soja et ces produits d’alimentation humaine. Friedrich J. Haberlandt (1826-1878), directeur de l’université de Vienne des ressources naturelles et des sciences de la vie durant l’empire austro-hongrois tenta pourtant d’en promouvoir la sélection et la culture à partir de 1873 et publia son ouvrage, Die Sojabohne (La fève de soja)20, l’année de son décès. 

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Gravure du soja potager d’Etampes Vilmorin-Andrieux ©Les plantes potagères. Description des principaux légumes des climats tempérés, livre publié par Vilmorin-Andrieux en 1883

En France, à partir de 1855, la distribution de graines par la Société d’Acclimatation21 permit divers essais et publications ; en 1880, le semencier Vilmorin & Andrieux qui s’intéressait au soja comme plante potagère introduisit dans son catalogue une variété cultivée en Autriche-Hongrie qui rendit facile la culture de l’espèce en France, mais lui préféra ensuite le pois et le haricot même si en 1892 A. Pailleux et D. Bois écrivaient encore dans leur livre, Le potager d’un curieux : « le Soya fournit un aliment très nourrissant pour l’homme… Un certain nombre des produits qui en sont tirés en Chine et au Japon, et qui entrent dans l’alimentation quotidienne de centaines de millions d’hommes, seront peut-être un jour acceptés en Europe. Le Soya est certainement l’une des plantes dont la culture mérite le plus d’être encouragée chez nous »22.Beaucoup en Europe trouvant alors aux essais de fabrication de produits du soja (lait, tofu, etc.) un goût trop marqué de pois cru, l’Europe rata alors l’introduction à grande échelle de produits issus du soja dans son régime alimentaire et, à l’instar d’Edmund von Blaskovics de l’Académie royale hongroise d’Altembourg classa le soja parmi les espèces fourragères utiles à l’alimentation du bétail ; ce dernier publia ultérieurement en 1880 à Vienne une brochure intitulée, Le Soja : de sa culture, de son emploi et de sa valeur comme fourrage23. Durant la période qui suivit, les Occidentaux ont par suite principalement valorisé cette espèce comme fourrage sur leurs territoires propres en Europe et en Amérique du Nord ainsi que dans ceux de leurs colonies – première mutation d’usage, dévalorisante de l’espèce, comme cela s’est souvent passé dans l’histoire quand une civilisation a agressivement « emprunté » des cultures à d’autres qu’elle dominait militairement24.Tableau d’introductions historiques tardives du soja hors de Chine liées aux Occidentaux

Continents

Pays

Dates

Références

Asie de l’Ouest

Turquie

1931

NC Soybean Producers Association, 2019. History of soybean. Blog NC SPA.

Afrique

Egypte

1857

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Europe

Allemagne

1794, K. Mönch

Shurtleff and Aoyagi, 201625

Angleterre

Vers 1790

Shurtleff and Aoyagi, 2007

Autriche

1873, F.J. Haberlandt

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

France

1740, puis 1779, jardin royal, Paris

Pailleux et Bois, 189226

Shurtleff and Aoyagi, 2007

Hollande

1737

Shurtleff and Aoyagi, 2007

Italie

1760, Turin

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Suède

1737, Linné

Shurtleff and Aoyagi, 2007

Amérique du Nord

USA

1765, Géorgie,

S. Bowen & J. Flint ; He. Yonge

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Canada

Vers 1855

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Amérique latine

Argentine

1882

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Brésil

1882

Shurtleff and Aoyagi, 200427

Mexique

1877

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Australie-Pacifique

Australie

1879

NC Soybean Producers Association, 2019. Ibid.

Nouvelle-Zélande

1910

Shurtleff and Aoyagi, 200

Aux Etats-Unis29, bien que le soja ait été initialement introduit en 1765 dans la colonie britannique de Géorgie, ce n’est qu’à partir de 1851 que des semences de cette culture ont été distribuées plus au centre du pays dans l’Illinois et dans les états voisins. Dans les années 1870, le soja fut popularisé par les agriculteurs étasuniens comme fourrage pour le bétail, puis se développa en Caroline du nord où les étés chauds et humides lui étaient favorables. Vers 1900, le département US de l’agriculture réalisa des essais et encouragea les fermiers d’autres états américains à planter du soja en tant que fourragère. 

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George Washington Carver (1864-1943).En 1904, le fameux chimiste américain George Washington Carver30, travaillant de manière comparative sur une série de légumineuses découvrit la capacité du soja à enrichir les sols en azote et la richesse de ses graines en protéines et en huiles. Il encouragea les producteurs de coton du sud des Etats-Unis à adopter cette nouvelle culture ainsi que d’autres espèces (arachide, patate douce, etc.) dans leurs rotations faisant potentiellement du soja l’oléo-protéagineux que nous connaissons – seconde mutation d’usages à triple vocation : alimentation humaine (essentiellement l’huile), aliment du bétail (le tourteau riche en protéines) et diversification industrielle.L’amélioration des procédés de trituration-raffinage dans la première moitié du XXe siècle et le développement concomitant de la chimie organique permirent de transformer ce potentiel en réelles opportunités d’affaires. Ainsi, après la Première guerre mondiale, tout en important des graines de soja de Chine – alors premier producteur mondial de l’espèce, la société civile américaine devenant de plus en plus urbaine commença à développer ses propres productions d’huile et de tourteau de soja pour alimenter sa classe moyenne urbaine de plus en plus nombreuse avec un régime riche en graisses et en viandes, correspondant à ses nouveaux types de distribution et de restaurations (supermarchés, fast food, etc…). L’huile bénéficia dès lors aussi d’usages industriels. De plus, le tourteau après chauffage s’avéra à la fois plus appétent et plus digestible par les animaux.Expansion de la culture du soja sur la période 1924-2015 – Source : Kepler, 202031 

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Par suite dès 1945, alors qu’auparavant les USA importaient auparavant des graines de soja de Chine32 pour leur approvisionnement en huile, la sole de soja se développa sur le territoire américain en remontant du sud vers des zones plus septentrionales. Le soja qui était jusqu’alors cultivé en rotation principalement avec des céréales à paille, du coton, des pommes de terre fut accompagné au niveau agronomique dans cette expansion par un partenaire privilégié, le maïs alors devenu hybride33, lui apportant de l’azote résiduel et établissant un nouveau système de culture qui se mondialisera ensuite.La Seconde guerre mondiale offrit aussi au soja des possibilités de nouveaux débouchés dans l’industrie. L’émergence post-1960 du soft power alimentaire et industriel US s’appuyant sur des exportations de soja (et de maïs) Suite au second conflit mondial, selon les mots de Jacques Grall et Bertrand Roger Lévy34, « les Américains se mirent à cultiver eux-mêmes le soja pour subvenir à leurs besoins. Les progrès accomplis en peu d’années par les universités et les sélectionneurs américains permirent de mieux cultiver la plante et d’augmenter le rendement en huile, puis en protéines. Parallèlement, chercheurs et éleveurs maîtrisaient la production de volailles, poulets et dindes, tant par la mise au point de races et de souches que dans leur reproduction et leur nutrition. Grâce à la complémentarité maïs-soja ou blé fourrager-soja en dosages savamment étudiés, ce modèle alimentaire devint en quelques années, la clef de voûte de la production intensive des volailles, puis des porcs, non seulement aux Etats-Unis mais dans les pays développés, et par contrecoup, chez tous ceux qui peuvent et veulent améliorer leur niveau de vie. Ce modèle a franchi les océans et a conquis jusqu’aux pays arabes pour les poulets, et il continue de servir de point de mire à tous ceux qui aspirent au confort alimentaire35 ».L’Europe, qui avait pu se reconstruire après 1945 en s’appuyant sur le soutien du plan Marshall, vit rapidement son alimentation largement américanisée (émergence de la grande distribution, chaînes de restauration rapide, industries agroalimentaires…), notamment dans ses grands centres urbains. Pour redéployer et nourrir ses élevages tout en consommant de plus en plus de viande et de produits laitiers, elle dut importer de plus en plus de maïs et surtout de soja. L’Europe des années 1960 avait laissé son approvisionnement en oléagineux ouvert à ses anciennes colonies (arachide du Sénégal et huile de palme de Côte d’Ivoire et de Malaisie. Cela sera entériné au GATT en 1962 (Kennedy round). L’essor des industries d’alimentation animale entrainera une importation significative d’importation de graines de soja en provenance des Etats-Unis. L’embargo de 1972 sur les exportations de graines de soja américaines conduira la France et l’Europe à développer les productions de colza et de tournesol jusqu’aux accords de Blair House en 1991.Production de soja dans les principaux pays producteurs (1970-2017). Source36 : USDA NASS, 2017 ; CONAB 2017

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A partir de 1960-70, de multiples transferts de technologies agricoles et agroalimentaires US, ont eu lieu des USA vers l’Amérique du Sud, incluant les productions de soja et de maïs au travers de grands groupes semenciers US (Monsanto, Pioneer, Asgrow, Dekalb, etc.). Ceci notamment au Brésil dès 1960, puis à partir de 1970 en Argentine où les surfaces de soja ont cru rapidement37notamment à partir de l’année 2000 où la Chine importe 10 millions de tonnes de graines pour avoisiner aujourd’hui les 100 millions de tonnes C’est à partir de la campagne 2002/2003 que la production de l’ensemble Brésil /Argentine dépasse la production des USA.

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Champ de soja transgénique, Rio Grande do Sul, Brésil 2008 ©Tiago Fioreze ; production, importation et exportations de soja de Chine (en tonnes, 1978-2009) ©Schneider, 201138 

Cette évolution a été favorisée par la demande croissante de la Chine pour nourrir à son tour le développement de ses élevages lorsque ce pays décida du fait de l’élévation de son niveau de vie en zone urbanisée de consommer plus de produits animaux.

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Développement des surfaces cultivées avec des sojas tolérant au glyphosate aux USA, en Argentine et au Brésil entre 1997 et 2009, les pourcentages cités dans les boîtes de couleur correspondent à leur taux dans le soja total en 2009 – Source : Soy Stats 201039

Elle a été aussi fortement influencée dès la fin des années 1990 par l’utilisation de semences transgéniques d’abord résistante à un herbicide, inventées aux USA par quelques firmes souvent liées à l’agrochimie ou à la pharmacie, notamment par Monsanto40. Il est à souligner que l’emploi de ces technologies a accru de manière significative la déforestation surtout dans le Cerrado et partiellement en Amazonie, accru la concentration de terres, poussé à la monoculture en Amérique latine et abouti à un certain degré de transnationalisation de l’économie du soja. L’augmentation en cours des surfaces de soja génétiquement modifiés ayant deux caractères associés (tolérance aux herbicides + résistance aux insectes) devrait se poursuivre dans les années à venir. D’ores et déjà, un soja édité à haute teneur en acide oléique a aussi été commercialisé aux USA à compter de 2019 par la société Calyxt41, filiale de Cellectis42. Ceci donne à penser que, rapidement, les sojas génétiquement modifiés actuels seront sous peu accompagnés d’un fort développement de sojas édités (utilisation de la technologie CRISPR-Cas en particulier)43.Tous ces éléments ayant généré ces dernières décennies d’immenses profits pour les semenciers américains concernés, dans les années 2000 à 2015, suite à diverses fusions et acquisitions, trois groupes ont pris au niveau mondial des position fortement dominantes dans le matériel génétique élite soja et les biotechnologies liées Bayer (issu de la fusion Bayer-Monsanto), Corteva (ex Dow-Dupont) et à un moindre degré Syngenta (Syngenta + Chem China), ce qui qui marginalise au moins pour un temps leurs concurrents44.

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Flux mondiaux du commerce du soja en 2018 – Source Rabobank/Durison & Dodge45 

Toutefois, la Chine, qui était alors en train d’adopter à son tour le modèle alimentaire mixte avec plus de viande mais laissant une certaine place à une consommation végétaliste et aquacole, devenait en conséquence de plus en plus dépendante des USA et de l’Amérique du Sud, pour ses importations de soja (et de maïs). En 2014-2018, pour limiter cette menace géopolitique, la Chine a réagi en achetant consécutivement les traders Nidera46 et Noble47 bien implantés en Amérique latine, ainsi que les semenciers Syngenta48 et Nidera Seeds49. La création des nouvelles routes de la Soie50 et la forte implication chinoise dans les dépôts de brevets liés à l’édition de gènes51 suggèrent que demain la Chine pourrait participer activement à l’amélioration génétique du soja et à s’approvisionner sur des bassins de production de soja qu’elle pourrait développer à moyen-long terme dans des partenariats qu’elle établirait en Afrique ou en Eurasie. Les USA restent néanmoins par la puissance de leur agriculture un sélectionneur et un producteur de soja de premier rang dans le monde. Ils contrôlent aussi indirectement la filière soja en Amérique latine via leur génétique propriétaire et leurs brevets en biotechnologies. Par suite, le soja qui est devenu aujourd’hui la quatrième grande culture mondiale après le maïs, le blé et le riz, reste une production agricole majeure de leur géopolitique, en particulier dans leurs relations souvent tendues avec la Chine, voire avec l’Union européenne réduite à 2752, toujours frileuse sur l’emploi de nouvelles semences OGM ou considérées comme telles par ses propres membres.

Les contraintes et scenarii du futur Prédire l’avenir du soja dans une humanité de plus en plus urbanisée qui commence à peine à prendre en compte des conséquences à venir du changement climatique et à tenter de protéger l’environnement est loin d ’être simple.Globalement, le soja va-t-il être de plus en plus contesté dans les décennies à venir parce que certains considèrent de manière quelque peu simpliste que, comme le palmier à huile, il contribue à la déforestation de la planète. Sans nul doute par certains milieux, mais sur le fond, les demandes en huiles et en tourteaux continueront de croître : il est donc peu probable que ses surfaces mondiales régressent significativement. Nous aurions plutôt tendance à penser qu’elles vont continuer de s’accroître. De nouveaux bassins de production pourraient apparaître dans certaines régions du monde, certaines bénéficiant du réchauffement climatique et des progrès de la création variétale, élargissant de plus en plus la gamme des précocités : Afrique sub-saharienne, Sibérie, etc.Le soja va-t-il être chahuté ici ou là par l’apparition de nouveaux oléo-protéagineux ? Probablement pas pour deux raisons. D’une part, les marchés du colza/canola et du tournesol sont largement dominés et influencés par ceux du soja et de l’huile de palme qui a été favorisé par des soutiens de la Banque mondiale pour concurrencer l’offre de colza et de tournesol dont la teneur en huile des graines dépasse les 40%. D’autre part en protéagineux, même si certaines espèces comme le lupin des Andes (Lupinus mutabilis) ou le pois protéagineux (Pisum sativum) ont théoriquement un profil protéique capable de rivaliser avec celui du soja, leur niveau de productivité et les moyens financiers et scientifiques limités investis dans leur amélioration ne donnent pas à espérer qu’ils émergent à court-moyen terme.L’humanité, ou une part significative de l’humanité, va-t-elle changer drastiquement et durablement son type d’alimentation ? On peut sérieusement en douter puisque l’on constate dans les BRICS, que, dès que le niveau des habitants d’un pays s’élève, ils consomment de moins en moins de céréales et plus de produits animaux mais aussi de fruits et légumes.Le génome du soja a été séquencé pour la première fois fin 200853. Depuis, de nombreux gènes ont été identifiés par diverses équipes de chercheurs de par le monde qui codent pour des traits d’intérêts agronomiques, qualitatifs ou autres. L’utilisation des biotechnologies, notamment des nouvelles biotechnologies, doit permettre d’élargir encore la gamme déjà large des débouchés alimentaires et non alimentaires de l’espèce. Il existe là un vrai challenge entre les USA, leader historique du secteur, et la Chine, source historique de l’espèce, désormais bien implantée en Amérique latine à des latitudes voisines de celles de ses partenariats stratégiques africains et détentrice de nombreux brevets en édition génique.L’Union Européenne à 27 qui dispose de peu de germplasm élite propriétaire et freine depuis plus de trente ans l’emploi des biotechnologies peut-elle revenir dans la course avec un soja non génétiquement modifié, éventuellement édité en modifiants ses règlements ? Sans doute à l’échelle de quelques Etats soucieux de redevenir dans la durée moins dépendants d’importations étatsuniennes, brésiliennes ou argentines – au passage fortement génétiquement modifiées. Il s’avère donc douteux que l’Europe se relève de sa mauvaise évaluation de l’espèce au XIXe siècle et devienne un jour à son tour exportatrice de soja. Néanmoins, parce qu’ils ont fait l’expérience par le passé que le soja peut bien pousser sur leurs territoires, des pays européens dont la France pourraient profiter du soutien de leurs gouvernements et de l’attente de certains consommateurs – tendances fléxitariennes plus que végétariennes – pour initier de nouvelles filières soja sur des débouchés alimentation humaine bien tracés « du champ à la fourchette » et à valeur ajoutée attrayante. Le soja a surement une carte à jouer dans la tendance actuelle favorisant la substitution des protéines animales par des protéines végétales en offrant des produits beaucoup plus naturels que la viande artificielle dite de synthèse.

Alain Bonjean & Jean-Paul Jamet54, article 87 Orcines et Paris, 19 janvier 2022

Mots-clefs : Soja, Glycine max, Fabacée, légumineuse, fourragère, oléo-protéagineux, huile, tourteau, protéines, domestication, diffusion, Chine, Asie de l’est USA, Brésil, Argentine, Union Européenne, Afrique, alimentation humaine, alimentation du bétail, industrie, biotechnologies, édition de gènes

1 – Francesca Bray, Joseph Needham (1985). Science and civilization in China, vol. 6 Biology and biological technology, part II Agriculture. Caves Boos Ltd. Taiwan, 724 p.

2 – En 1929-1930, les Etats-Unis possédaient seulement 500 000 ha de soja, soja fourrager inclus. Cf. H. Gay (1935). La culture et les usages du soja (suite et fin). Revue de Botanique appliquée et d’agriculture coloniale 166, 447-453.

3 – J.P. Berlan, J.P. Bertrand, L. Lebas (1976). Eléments sur le développement du « complexe soja » américain dans le monde. Tiers-Monde 17, 66, 307-330.

4 – Estimations ISAAA. Essentiellement tolérance aux herbicides, même si l’association herbicides+résistances aux insectes augmente.

5 – T. Hymowitz and C.A. Newell (1981). Taxonomy of the genus Glycine, domestication and uses of soybean. Economic Botany 35, 272-288 ;

6 – H. Gay (1935). La culture et les usages du soja. Revue de Botanique appliquée et d’agriculture coloniale 165, 309-324 ; R.J. Singh (2017). Botany and cytogenetics of soybean. In : H.T. Nguyen, M.K. Bhattacharya (eds.), The soybean genome. Springer XII, 11-40.

7 – Cléistogamie fréquente.

8 – G.D. Karpechenko (1925). On the chromosomes of Phaseolinae. Bull. Appl. Bot. Genet. Plant Breed. Leningr. 14, 2, 143-148 (in Russian with English summary).

9 – N. Gill et al. (2009). Molecular and chromosomal evidence for allopolyploidy en soybean. Plant Physiology 151, 3, 1167-1174, J. Schmutz et al. (2010). Genome sequence of the palaeopolyploid soybean. Nature 463, 14, doi :10.1038/nature08670

10 – K. Arumuganathan, E. D. Earle (1991). Estimation of nuclear DNA content of plants by flow cytometry. Plant Mol. Biol. Rep. 9, 22-241.

11 – Z. Zhao (2004). Flotation, a paleobotanic method in field archaeology. Archaeology 3, 80-87.

12 – J. Guo et al. (2010). A single origin and moderate bottleneck during domestication of soybean (Glycine max): implications from microsatellites and nucleotide sequences. Annals of Botany 106, 505-514 ; E.J. Sedivy, F. Wu and Y. Hanzawa (2017). Soybean domestication : the origin, genetic architecture and molecular bases. New Phytologist 214, 539-553 ;

13 – M.Y. Kim et al. (2010). Whole-genome sequencing and intensive analysis of the undomesticated soybean (Glycine soja Sieb. and Zucc.) genome. Proceedings of the National Academy of Sciences 107, 51, 22032-22037.

14 – G.-A. Lee, G. W. Crawford, L. Liu, Y. Sasaki, X. Chen (2011). Archaeological soybean (Glycine max) in East Asia : Does size matter ? PLoS One 6, 11 : e26720. doi:10.1371/journal.pone.0026720

15 – S. Zhao, F. Zheng, W. He, H. Wu, and H.-M. Lam (2015). Impacts of nucleotide fixation during soybean domestication and improvement. B.M.C. Plant Biology 15, 1, 1-12.

16 – Avec le millet, le blé, le riz et le chanvre.

17 – J. Marx (2014). L’Empereur de Chine ouvrant le premier sillon : réception et exploitation politique de l’image dans la culture française du XVIIe siècle. National Central University of Bruxelles. Journal of Humanities 58, 1-48.

18 – La première description d’un soja par un Européen provient de Francesco Carletti, un navigateur florentin qui visita Nagasaki au Japon en 1597. Peu avant 1670, des Hollandais importèrent de la sauce soja en Europe, que Louis XIV leur acheta à partir de cette date. Cf. W. Shurtleff and A. Aoyagi (2007). History of Soy in Europe incl. Eastern Europe and the USSR (1597-Mid 1980s). Part I. Soyinfo Center on-line.

19 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). Englebert Kaempfer. Soyinfo Center on-line.

20 – F. Haberlandt (1878, rééd. 2008 from E. Von Krosigk). Die Sojabohne (en allemand). VDM Verlag Dr. Müller, 128 p.

21 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). The Society for Acclimatization, France. Soyinfo Center on-line.

22 – A. Pailleux et D. Bois (1892, rééd. 1993). Le potager d’un curieux. Jeanne-Laffitte, Marseille, 549.

23 – Edmund von Blaskovics (1880). Die Sojabohne. Etwas über deren Cultur, Verwendbarkeit und Wert als Futtemittel. Carl Gerold’s Sohn, Vienna, 24 p.

24 – Ainsi, après la conquête des empires mésoaméricains et andins, les Espagnols leurs imposèrent les cultures du blé et de l’orge, amorçant le déclin du maïs, domestiqué au Mexique, en nutrition humaine ; autre exemple : en Europe, après l’échange dit Colombien, on a longtemps cultivé des pommes de terre ou des topinambours comme aliments du bétail, avant de les introduire ensuite bien plus tard dans nos assiettes.

25 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2016). History of Soybeans and soyfoods in Germany (1712-2016), 2nd ed. W. Soyinfo Center on-line.

26 – A. Pailleux et D. Bois (1892, rééd. 1993). Le potager d’un curieux. Jeanne-Laffitte, Marseille, 541-545.

27 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). History of Soy in Latin America, page 1. Soyinfo Center on-line.

28 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). History of Soy in Oceania. Soyinfo Center on-line.

29 – W. Shurtleff and A. Aoyagi (2004). History of Soy in the United States, 1766-1900. Soyinfo Center on-line.

31 – J. Kepler (2020). Broadening and deepening : Soy expansions in a world – historical perspectives. Historia Ambiental Latinoamericana y Caribeña 10, 1, 244-277.

32 – La majorité des exportations chinoises provenaient de Mandchourie (nord-est de la Chine), région que les Japonais envahirent en 1931, ce qui avait déjà incité les Américains à produire eux-mêmes du soja. G. F. Deasy (1939). The Soya Bean in Manchuria. Economic Geography 15, 3, 303-10, https://doi.org/10.2307/141549 ; Kang Chao (1983). The Economic Development of Manchuria. Ann Arbor, University of Michigan Press, 44, https://doi.org/10.3998/mpub.19151

33 – R. L. Nielsen (2021). Historical Corn grain yiels in the US. Cornu News Network, https://www.agry.purdue.edu/ext/corn/news/timeless/yieldtrends.html

34 – Jacques Grall et Bertrand Roger Lévy (1985). La guerre des Semences. Quelles moissons, quelles sociétés ? Fayard, p. 152.

35 – A postériori, on peut noter que la dislocation de l’URSS et la fin de la guerre froide ont été plutôt favorables à la poursuite de l’américanisation de l’alimentation de l’humanité.

37 – A. J. Cattelan and A. D’ll’Agol (2017). The rapid soybean growth in Brazil. OCL 25, 1, 12 p., https://www.ocl-journal.org/articles/ocl/full_html/2018/01/ocl170039/ocl170039.html#R29 ; M.J. Haro Sly (2017). The Argentine portion of the soybean commodity chain. Palgrave Communications 3, 17095, https://www.nature.com/articles/palcomms201795

38 – M. Schneider (2011). Feeding China’s pigs : its implications for the environment, China’s smallholder farmers and food security. DOI:10.13140/RG.2.1.5132.4967

39 – D. E. Meyer, C. Cederberg (2010). Pesticide use and glyphosate-resistant weeds – a case study of Brazilian production. SIK Rapport Nr 809, 55 p.

40 – Le premier soja transgénique Roundup Ready (tolérance au glyphosate) a été commercialisé par Monsanto aux USA en 1994. Il a été introduit au Canada en 1995, au Japon et en Argentine en 1996, en Uruguay en 1997, au Brésil et au Mexique en 1998, puis en Afrique du Sud en 2001. Le premier soja développé par Monsanto, à la fois tolérant au glyphosate et résistant aux insectes (gène Bt), a été approuvé au Brésil en 2010.

42 – Groupe français de biopharmacie.

43 – Georges Freyssinet (2021). AFBV, communication personnelle.

44 – OECD (2018). Concentration in seed markets potential effects and policy responses. OECD Publishing, 236 p.

45 – M. Durisin & S. Dodge (2018). Why soybeans are at the heart of the US-China trade war ? Bloomberg July 5, 2018, https://www.bloomberg.com/graphics/2018-soybean-tariff/

51 – J. Cohen, N. Desai (2019). With its CRISPR revolution, China becomes a world leader in genome editing. Science, https://www.science.org/content/article/its-crispr-revolution-china-becomes-world-leader-genome-editing ; W. Zhou et al. (2020). A decade of CRISPR Gene Editing in China and Beyond : A scientometric landscape. Mary Ann Liebert, Inc., publishers 4, 3, http://doi.org/10.1089/crispr.2020.0148 ; https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02148307/document

52 – M. de Maria et al. (2020). Global Soybean Trade. The Geopolitics of a Bean. UK Research and Innovation Global Challenges Research Fund (UKRI GCRF) Trade, Development and the Environment Hub. 55 p. https://doi.org/10.34892/7yn1-k494

53 – J. Scmutz et al. (2010). Genome sequence of the palaeopolyploid soybean. Nature 463, 7278,178-83.

54 – Agronome et économiste. Ancien directeur des interprofessions d’oléo-protéagineux, puis laitière.

One Reply to “La Saga du soja !”

  1. Un détail me turlupine : les fabacées liées à des bactéries fixatrices d’azote atmosphérique enrichissent elles réellement le sol en azote après leur culture ?
    Les avis sont partagés alors que la réponse devrait être simple et tranchée.
    Qu en est il ?

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