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Le caroubier, majesteux arbre méditerranéen.

Le caroubier (Ceratonia1 siliqua L., 1753) reste pour ma sœur et moi une « madeleine » d’enfance. Nous avons découvert le premier exemplaire de cet arbre inconnu de notre Auvergne natale lorsque mes parents nous emmenaient camper l’été dans le Var alors que nous avions moins de dix ans chez un couple de vignerons de la presqu’île de Ramatuelle, Monsieur et Madame Paoli. C’était un arbre majestueux d’une dizaine de mètres au tronc large, tortueux, et au houppier fourni, ombrageux, planté là probablement un siècle auparavant. Il nous intriguait parce qu’il portait d’étranges gousses, plates, très longues, que Monsieur Paoli ramassait pour nourrir le bœuf blond qu’il employait pour herser le sol entre ses rangs de ceps.
Plus tard, j’apprendrais que ce spécimen remarquable était un plant femelle de la famille des Fabacées (ou Légumineuses) tout comme nos humbles lentilles ou nos petits pois. Et aussi que le mot « caroubier » possède des racines sémitiques – charub (רוב) en hébreu et kharrub (لخروب) en arabe, et qu’il a pour synonymes algaroubier, arbre à carouges, arbre à chocolat, arbre au sang, arbre de Saint-Georges, carouge, caouroubier, cératoine, fève de Pythagore, figuier d’Egypte, pain de Saint-Jean Baptiste, pain de Saint-Georges, pistachier rouge dans notre langue2.

Le houppier du caroubier de Monsieur Paoli apparaît derrière son bœuf, Raamtuelle,1968 ©Françoise Bonjean-Douche ; vieux caroubier près de Raguse en Sicile, Italie ©CCWikiwand.com.


Le caroubier3 est en effet un arbre dioïque – sexualité rare chez les Fabacées – de plein vent aux individus mâles ou femelles atteignant 5 à 10 m, parfois 15-20 m, qui peut vivre plusieurs siècles (2n=24). Ses racines pivotantes puissantes fixent l’azote grâce à des nodules peu apparents du genre Rhizobium. Son tronc (parfois multi-tronc) est gros avec une écorce grise à brune et rugueuse. Il porte de grandes feuilles persistantes (12-30 cm), paripennées, à 3-5 paires de folioles ovales, entières, pennatinervées, coriaces, vert sombre luisantes en dessus, plus pâles et tirant sur le rouge en dessous, avec des stipules caduques. Celles-ci, au bord ondulé, sont renouvelées environs tous les deux ans.

Détails de la feuille – Narbonne, Aude, 2014 ©TelaBotanica-LRoubaudi et des fleurs femelles et mâles, Hyères, Var, 2009 – ©TelaBotanica- LRoubaudi.


La floraison a lieu dans notre pays d’août à octobre et la pollinisation entomophile.
Les fleurs nectarifères et mellifères au parfum peu agréable, mâles ou femelles, très rarement hermaphrodites (1%)4 et encore plus rarement polygames trioïques (trimonécie), sont verdâtres, très petites, nombreuses (32 à 40), en grappes oblongues, dressées, axillaires, brièvement pédonculées ; elles apparaissent sur les rameaux d’au moins 3 à 5 ans et plus rarement sur le tronc même. Leur calice est petit, rouge, caduc, à 5 lobes ovales ; la corolle est nulle. Les mâles portent 5 étamines libres, opposées aux sépales, étalées, longuement saillantes ; les femelles un stigmate épais orbiculaire et échancré.

Un arbre ne produits de fruits que vers sa quinzième année avec un moyenne de 300 à 500 kg de caroubes par an. La fructification a lieu en juillet-août de l’année suivante sous formes de gousses pendantes de 10-20 cm sur 2-3 cm, flexueuses, épaisses, coriaces, pulpeuses, indéhiscentes en forme de cornes brunâtres à maturité, chacune contenant10-20 graines ovoïdes brunes séparées par des cloisons pulpeuses.
La pulpe de ces fruits ou caroubes, est jaune pâle, puis brune lorsqu’ils sont murs ; nutritive et rafraichissante fraîche, elle devient alors farineuse et sucrée.
Les graines matures sont comestibles et ont un goût de chocolat, voire de châtaigne. Dissémination zoochore.


Détails du fruit vert – Portugal, 2011 ©TelaBotanica-MMenand, du fruit mature, Denia, 2014, ©TelaBotanica-HGoEau et des graines, Espagne, 2016 – ©TelaBotanica-LRoubaudi


V.A. Evreinoff précise que « dans le Proche-Orient, depuis la plus haute antiquité, la graine de la caroube, le carat, était adoptée comme unité de poids (de 205 mg. 3, environ 20 cp) pour peser les diamants, les perles et autres pierres précieuses. Jusqu’à présent le poids des diamants est désigné en « carat ». En effet le poids des graines (carat) de la caroube est très stable et ne diffère pas de 205,2 à 205 mg.5 »5.

En France, le caroubier n’est répandu que dans la région méditerranéenne côtière des Alpes-Maritimes, du Var, de l’Aude, des Pyrénées-Orientales et de Haute-Corse entre 0 et 500 m, rarement 900 m, sur toutes sortes de sol même pauvres et très calcaires. Cette espèce agro-sylvopastorale a une croissance assez lente. Elle se trouve aujourd’hui à l’état naturel ou féral principalement en Espagne, Portugal, Maroc Algérie, Tunisie, Egypte, Israël, Turquie, Chypre, Grèce et Italie. Elle a aussi été introduite avec succès dans d’autres pays du globe ayant un climat voisin du type méditerranéen : Afrique du Sud, Australie, Chili, Iran, Philippines, USA (Californie et Arizona surtout).

Aires de culture du caroubier dans le bassin méditerranéen et dans le monde – ©ResearchGate


Cette belle espèce sclérophylle, xérophile, thermophile, héliophile et calcicole est très sensible au froid inférieur à -5°C et moins résistante à la sécheresse que l’olivier.

Elle semble originaire des zones arides et semi-arides de l’est de la Méditerranée et de la péninsule arabique. En effet, beaucoup de découvertes archéologiques montrent que le caroubier était présent dans le bassin est de la Méditerranée longtemps avant les débuts de l’agriculture dans cette région6. Toutefois, l’origine des populations de caroubiers dans le bassin méditerranéen pourrait avoir été associée à un processus historique de dissémination très ancien par l’homme depuis sa pré-domestication au Moyen-Orient entre 6000 et 4000 av. J.C7 qui a pu favoriser la sélection de clones hermaphrodites, causant un déséquilibre partiel de la dioécie dans les cultures. Les Grecs de l’Antiquité l’ont peut-être ensuite introduit sur leur territoire depuis la Turquie ou Chypre, puis en Italie, et certains pensent que la domestication de l’espèce s’est achevée seulement à l’époque romaine du fait de la difficulté à propager l’espèce avant la pratique du greffage. Ce qui est certain, c’est que la coexistence d’arbres cutivés et sauvages dans une partie du bassin méditerranéen a favorisé des intercroisements spontanés et aussi le développement de populations férales.

Phylogéographie du caroubier. La carte montre la distribution des 4 principaux groupes génétiques du caroubier reliés par un schéma de la divergence génétique en 2 puis 4 lignées génétiques. Ce schéma a été obtenu par analyse et modélisation de la différenciation génétique des populations du caroubier. La flèche représente l’un des grands évènements de mélange génétique entre la lignée occidentale et la lignée orientale causé par la dissémination des caroubiers pour l’agriculture. ©Baumel 2020


Une étude moléculaire récente8 a mis en évidence l’existence de quatre groupes génétiques de caroubiers organisés en deux lignées est-ouest qui favorise l’hypothèse de domestications multiples du caroubier à travers le bassin méditerranéen.

A l’époque médiévale, au début de la période islamique, la culture du caroubier a atteint un pic, puis les Arabes ont contribué à son expansion en Afrique du Nord, au Portugal, en Espagne, et en France. Dans les pays sémitiques, le caroubier a longtemps été vénéré par les chrétiens et les musulmans qui le plaçaient sous la protection de Saint Georges9.

Bien plus tard, le caroubier a été introduit aux USA depuis l’Espagne en 1854, puis en Californie et en Arizona dans les années 1950 à partir de différents pays maditerranéens10.

Le bois de caroubier brûlant mal a longtemps servi à fabriquer du charbon de bois. L’aubier est blanc jaunâtre avec un cœur rougeâtre, veiné, très dur aujourd’hui recherché en ébénisterie. Ecorce et racines sont employées en tannerie.


Gousses de différentes variétés de caroubiers libanais et composition chimique de la pulpe en %MS. – ©AHarrarah, 201311


Avec la cosse et la pulpe12 qui entourent les graines (90% du poids de la gousse), on fabrique traditionnellement une farine à la saveur très agréable, riche en sucres naturels, en minéraux, en vitamines A, B1, C et pauvre en matières grasses, adaptée à l’alimentation des porcelets, des chevaux et du bétail.

Au niveau alimentation humaine, cette farine sans gluten est un additif alimentaire, parfois qualifié de « super-aliment », apprécié dans la nutrition infantile (propriétés anti-reflux) et diététique, la fabrication de glaces et de pâtisseries. L’extraction des sucres permet aussi la fabrication du sirop de caroube, spécialité crétoise qui est un substitut alimentaire au sucre ou au miel à haute teneur en calcium.

La gomme13 qui correspond à la membrane fine qui entoure la graine est un galactomannane (polysaccharide hydrosoluble neutre) qui est un agent stabilisateur, épaississant, agglomérant, gélatinant agro-alimentaire, codé E410, utilisé dans les produits de boulangerie, les sauces, les laits en poudre et les crèmes glacées, etc. et dans divers usages industriels (cosmétique, pharmacie, photographie, béton, explosifs, peintures, textiles, etc.).


Structure de la gomme de carouble, rapport mannose (alpha 1,4) galactose (bêta 1,6) ©AHarrarah, 2013


Les graines14 (presque 10% du pois des gousses) sont des bonbons à sucer traditionnels. Elles permettent de produire des boissons gazeuses ou au goût chocolatées et fermentées et aussi de l’eau de vie. Torréfiées, elles forment des substituts de café ou de cacao.

Sous l’angle médicinal, les caroubes sont nourrissantes, anti-inflammatoires, laxatives et diurétiques. En Egypte pharaonique, cuites dans de la bouillie d’avoine avec de la cire et du miel, elle soignaient les diarrhées. Elles étaient aussi employées dans des traitements oculaires ou vermifuges. Au Ier siècle, Dioscoride recommandait de planter des caroubiers pour traiter les maux d’estomac et d’intestin.


Production mondiale de caroube en tonnes, 2017 – Source : FAOStat 2019
Ces divers usages issus de zones relativement arides, la capacité de cet arbre à régénérer des périmètres incendiés et la volonté de développer une agro-sylviculture durable expliquent que plusieurs pays et territoires méditerrannéens réinvestissent depuis peu sur le caroubier : Algérie15, Baléares16, Israël17, Maroc18, etc.


Alain Bonjean, 93e article,
Orcines, le 22 mars 2022

Mots-clefs : Ceratonia siliqua, caroubier, arbre, caroube, Eurasie de l’ouest, Afrique du Nord, plante alimentaire, plante médicinale,

1 – Le genre Ceratonia , du grec « keratia » signifiant petite corne en référence à la forme de ses gousses matures, comprend une seule autre espèce connue, Ceratonia oreothauma, rare, très différente morphologiquement dont le centre d’origine serait dans le sud-est de l’Arabie et autour de la Corne de l’Afrique (nord de la Somalie). Elle comprend deux sous-espèces : oreothauma, originaire d’Oman, aux folioles étroites, oblongues à elliptiques, pubérulentes sur les deux faces et, somalensis, originaire de Somalie aux folioles plus larges, oblongues à elliptiques, glabres.
D. Hillcoat, G. Lewis and B. Verdcourt (1980). A new species of Ceratonia (Leguminosae-Caesalpinoideae) from Arabia and The Somali Republic. Kew Bull. 35, 2, 261-271.

2 – Allemand : Bockshornbaum, Johannisbrotboum, Karobenbaum ; anglais : carob, carob tree, locust tree, Saint-Johns’s bred ; berbère : akharruv ; catalan : garrofa ; garrofer ; espagnol : algarrobo, garrofer, garrover ; hollandais : johannesbroodboom ; italien : carrubo ; grec : χαρουπιά, charoupia ou ξυλοκερατιά, ksilokeratia ; maltais : harruba ; tamazight : tislighwa ; turc : keçiboynuzu.

3 – V.A. Evreinoff (1947). Le caroubier ou Ceratonia siliqua L. Revue internationale de botanique appliquée et d’agriculture tropicale 27, 299-300, 389-401 ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=16142&type_nom=&nom=&onglet=synthese

4 – L. Battle, J. Tous (1997). Carob tree, Ceratonia siliqua L. IPGRI-IPK, Promoting the conservation and use of underutilized and neglected crop, 17, 92 p.

5 – Le carat métrique a été défini internationalement en 1907 à 200 mg.

6 – D. Zohary (2002). Domestication of the carob (Ceratonia siliqua L.). State Journal of Plant Sciences 50, 141-145.

7 – A. Baumel et al. (2018). Th carob tree at the crossroad of domestication center and refugia hypothèses. Joint Congress on Evolutionary Biology, Montpellier, France, 19 Août 2018/22 Août 2018. https://oral-and-poster-abstracts.europa-group.com/index/slide/abstract/1910

8 – J. Viruel et al. (2019). A strong east-west Mediterranean divergence supports a new phylogeographic history of the carob-tree (Ceratonia siliqua, Leguminosae) and a multiple domestication from native populations. Journal of Biogeography 47, 2, 460-471 ; A. Baumel (2020). Du nouveau sur l’histoire du caroubier. La Garance Voyageuse 129, 26-28.

9 – Ses fruits auraient aussi nourri Saint-Jean-Baptiste dans le désert ; à l’inverse, la tradition sicilienne maudit le caroubier considérant que Judas s’y serait pendu (en France et n Espagne, on pense que ce serait plutôt à un sureau, ce qui paraît moins crédible).

10 – L. Battle, J. Tous (1997). Ibid.

11 – A. Haddarah (2013). L’influence des cultivars sur les propriétés fonctionnelles de la caroube libanaise. Thèse, Université Libanaise Sciences et Technologies et Université de Lorraine, 132 p.

12 – L. Battle, J. Tous (1997). Ibid.

13 – L. Battle, J. Tous (1997). Ibid. 100 kg de graines produisent en moyenne 20 kg de gomme pure et sèche

14 – L. Battle, J. Tous (1997). Ibid.

15https://www.liberte-algerie.com/est/le-caroubier-pour-regenerer-les-zones-incendiees-369891 ; https://www.elwatan.com/pages-hebdo/magazine/une-graine-aux-multiples-vertus-le-caroube-peu-cultive-et-mal-exploite-en-algerie-03-06-2021 ; https://www.elwatan.com/pages-hebdo/magazine/elle-concerne-plusieurs-wilayas-une-strategie-nationale-pour-valoriser-le-romarin-le-caroubier-et-le-pin-pignon-08-03-2021 ; https://www.dzairworld.com/2020/08/17/djamil-benosman-lalgerie-peut-devenir-le-numero-un-mondial-dans-le-domaine-de-la-caroube/

16https://www.elwatan.com/pages-hebdo/magazine/elle-concerne-plusieurs-wilayas-une-strategie-nationale-pour-valoriser-le-romarin-le-caroubier-et-le-pin-pignon-08-03-2021

17https://israelvalley.com/2021/12/31/israel-caroubier-alternative-ecologique-sucre/

18https://www.madein.city/essaouira/fr/stories/le-caroubier-un-arbre-providentiel-7403/ ; https://www.agrimaroc.net/2018/05/19/production-de-plants-selectionnes-et-greffes-de-caroubier/7/ ; https://www.yabiladi.com/articles/details/53104/zoom-caroube-fruit-pour-developpement.html ; https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01194408/document

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