Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer

Complexité et grandeur du bananier cultivé !

Les bananiers (Musa sp., L. 1753), plantes caractéristiques des zones tropicales dans nos imaginaires européens, parfois appelés figuiers d’Adam, arbres du Paradis, arbres des Sages, appartiennent à l’ordre des Zingibérales et à la famille des Musacées qui dénombre un peu plus de 90 espèces réparties en trois genres, Ensete (Asie et Afrique), Musella (Asie) et Musa (Asie), genre-type qui tient son nom d’Antonius Musa (63-14 av. J.-C.), médecin de l’empereur Romain Auguste et botaniste réputé en son temps. Les formes sauvages sont natives d’Asie, d’Australie, d’Afrique et de Madagascar. Ce dernier genre comprend deux sections à 22 chromosomes (Eumusa, Rhodochlamys) et 20 chromosomes (Australimusa, Callimusa)1.

Schéma d’un plant de bananier, ®Lavie-rebelle ; bananes sauvages avec leurs graines ®Laviere-belle 

Contrairement à leur apparence, les bananiers ne sont pas des arbres mais des herbes géantes, monocotylédones et coloniaires, issues d’un cormus souterrain qui peuvent atteindre 10 à 15 m, faisant de ces espèces les plus grandes herbacées de la terre après les bambous géants. Leurs pseudo-troncs sont, comme chez les palmiers, des stipes formés par la base des feuilles qui croissent successivement. Ils ne sont pas ligneux, contiennent autour de 80% d’eau et sont surmontés par les feuilles les plus récentes (pseudo-frondaison).

Hampe florale de bananier ®Pixabay.com 

Les bananiers adultes portent une inflorescence qui apparaît après le prolongement du méristème apical sous forme d’un cône de coloration violette ou chocolat. Les fleurs mâles restent groupées sur le cône situé à l’extrémité de l’inflorescence, les bractées de la base du cône contiennent fleurs femelles à leurs aisselles regroupées en « mains ». Chacune de ces fleurs après développement parthénogénique de son ovaire donne des « fruits-doigts » ou bananes. Il est à noter que le cœur des jeunes fleurs est comestible. Sa saveur rappelle un mixte de celle de la feuille d’artichaut et de l’endive. Ce cœur peut être consommé frais ou cuit en curry, omelette, beignets, etc.

Diversité de bananes africaines ®Laviere-belle.


Il existe des bananiers textiles et papetiers cultivés pour leurs fibres et des bananiers ornementaux, mais de manière générale les bananiers sont avant tout cultivés pour l’alimentation, au point qu’après les céréales, la production de banane est l’une des plus importantes cultures vivrières de la planète et contribue à la sécurité alimentaire de nombreuses populations vivant dans les pays tropicaux. La consommation2 de bananes atteint ainsi 250 kg par habitant et par an en Afrique de l’Est (Ouganda, Burundi, Rwanda), 50 kg par habitant et par an en Océanie, pour 9kg par habitant et par an en France.


Pour ce qui est des bananiers alimentaires, la plupart des espèces appartiennent à la section Eumusa et sont des hybrides diploïdes ou triploïdes de Musa acuminata (génome A) seul ou en hybridation avec Musa balbisinana (génome B), voire bien plus rarement avec d’autres génomes moins connus. Un groupe mineur de cultivars, incluant les bananiers Fe’i3, confiné à la région Pacifique dérive toutefois d’espèces du genre Australimusa4.

Evolution simplifiée des bananiers cultivés ®Nayar 20105

Constitutions génomiques des bananiers cultivés ®Nayar 2010

On en distingue trois catégories :
– les bananiers producteurs de bananes douces consommées en dessert qui font l’objet de grandes zones de production pour exportation ; alors qu’il en existe de très nombreuses variétés issues de Musa acuminata ssp. malaccensis ou zebrina qui donnent à leur chair un caractère sucré, la plus connue en Europe est la Cavendish6, originaire du Vietnam et de Chine; et aujourd’hui menacée par une nouvelle souche de la maladie de Panama (Fusarium oxysporum f. sp. cubense)7;
– les bananiers produisant des bananes consommées seulement après cuisson en fritures ou bouillies, parmi lesquelles on distingue les bananes dépourvues de sucre et les bananes plantains à chair ferme8 ;
– les bananiers produisant des bananes à bière9 destinées à la production de boissons fermentées.

Localisation des sous-espèces sauvages de M. acuminata (en jaune) et M. balbusiana ; arbre phylogénétique des cultivars AA et des sous-espèces sauvages acuminata.10

L’utilisation des bananiers et la cueillette des bananes remonte probablement aux débuts du peuplement de l’Asie par Homo sapiens (probablement plus de 55 000 ans). La domestication du bananier, bien plus tardive, daterait d’entre 10 000 et 7000 ans dans les hautes terres de Papouasie Nouvelle Guinée11conduisant à l’émergence de proto-variétés diploïdes AA et aurait démarré aux côtés de celles du taro (Colocasia esculenta), de l’igname (Dioscorea sp.) et de la canne à sucre (Saccharum sp.). Selon une étude récente12, la première sous-espèce diploïde de Musa acuminata à avoir été domestiquée et cultivée aurait été banksii.

La transition des bananiers sauvages aux bananiers cultivés inclut la suppression des graines et le développement parthénocarpique13. La première étape cruciale dans la domestication des bananiers a été l’hybridation entre des sous-espèces isolées de M. acuminata, dont certaines ont probablement disparu, qui ont créé des proto-cultivars diploïdes sans graine vers 6950-64440 avant le présent ; en effet, l’hybridation a contribué à la stérilité gamétique et à la parthénocarpie, ce qui signifie que les fruits ont perdu leurs nombreuses graines non comestibles et sont devenus plus appétissants. L’hybridation a également donné lieu à une méiose erratique, générant parfois des gamètes diploïdes qui donnaient lieu à des hybrides triploïdes ou tétraploïdes. Les hybrides stériles ont été multipliés végétativement, conduisant à une diversification somaclonale supplémentaire. Leur diffusion s’est ensuite rapidement étendue à l’ouest de la Papouasie Nouvelle-Guinée vers la Mélanésie occidentale, Java, Bornéo et les Philippines ainsi que vers l’Asie centrale. Par suite, des sites archéologiques14 attestent de la culture du bananier en Malaisie 3000 av. J.-C., au Pakistan 2500 ans av. J.-C., en Inde centrale 600 ans av. J.-C. et au Laos 500 ans av. J.C.

L’hybridation entre M. balbisiana et des populations de M. acuminata subsp. banksii a suivi créant des sous-groupes ¨variés AAA, AAB et ABB triploïdes. Diverses autres migrations humaines aboutirent ensuite à la diffusion de ces sous-groupes de cultivars triploïdes vers l’Inde au nord-ouest et vers l’Afrique à l’ouest tandis qu’un courant diffusant le génome BB de M. balbisiana de Chine, via Taiwan, aux Philippines aboutit à la diffusion austronésienne de populations AAB dans le Pacifique15 qui, selon certains, pourraient avoir atteint l’Amérique du Sud vers 200 av. J.-C.16. Par suite, voici 4500 ans, des bananiers étaient ainsi déjà présents sur la côte est de l’Afrique et 2000 ans plus tard sur sa côte ouest17. La datation de leur diffusion dans le pacifique est moins précise.

Diffusion des sous-groupes triploïdes de bananiers.18

La première description sommaire du bananier en Occident semble provenir du botaniste et philosophe grec Théophraste (371-287 av. J.-C.) qui la tenait de soldats d’Alexandre le Grand ayant participé à l’invasion de l’Inde de l’ouest19. Plus tard, la présence des marins et marchands musulmans fit redécouvrir la banane dans le courant du XIe siècle20. En 120021, des bananiers étaient cultivés en Afrique du Nord et en Espagne mauresque. Ensuite, des navigateurs portugais découvrirent le bananier cultivé sur les côtes d’Afrique de l’Ouest au XVe siècle. Puis, les bananiers furent introduits au XVIe en Amériques par les colons européens et s’y acclimatèrent très vite en marge des plantations de canne à sucre du Nouveau Monde et des Caraïbes.

Mais le bananier ne fait pas que nous alimenter ou nous vêtir. C’est aussi à travers la planète, une plante symbolique pour de nombreuses cultures car il incarne la famille, la place de ses membres et le renouvellement des générations au travers de ses champs de production, l’abondance et la fertilité. A Madagascar, une formule résume ses vertus dans le proverbe suivant : « Les hommes ressemblent aux plants de bananiers, les petits entourent leurs aînés, les grands ombragent les cadets ». En Inde hindouiste, le bananier est dédié depuis des millénaires aux Patrikas qui sont les neuf formes de la déesse Kali et les vénérer est censé attirer la prospérité et la richesse. Dans de nombreux mythes cosmogoniques africains, le bananier symbolise plus simplement le cycle éternel des générations parce que tandis qu’il meurt, en naît une jeune pousse. Aussi pour relier un nouveau-né au monde des ancêtres, certaines ethnies enterrent son cordon ombilical sous un bananier tandis que d’autres lui font goûter un peu de purée de banane. Parce qu’il disparaît après avoir porté ses fruits, on lit encore de manière subtile dans le Samyutta Nikâya (3, 142) bouddhiste du Sutra Pitaka qui contient l’essentiel de la parole du Bouddha historique, « les constructions mentales sont pareilles à un bananier ».

Pour clore cet article sur une note concrète, le bananier, ce grand voyageur a séduit au fil des siècles nombre de populations humaines. Et depuis les années 1870, la culture de la banane-dessert s’est considérablement développée et a dépassé les 100 millions de tonnes commercialisées annuellement dès le début du XXIème siècle22 !

Alain Bonjean, 116e article
Orcines, le 11 novembre 2022

Mots-clefs : bananier, Musa spp., Musacée, monocotylédone, stipe, banane, banane plantain, babane à bière, alimentation, sécurité alimentaire, parthénocarpie, sélection clonale, Papouasie Nouvelle-Guinée, zones tropicales, symbolique

1https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1102001108

2 – Ma vie re-belle ; France Agrimer.

3https://www.tahitiheritage.pf/fei-tahiti-banane-plantain-montagne/

4https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1102001108

5 – N. M. Nayar (2010). The bananas : botany, origin, dispersal. Horticular Reviews 36, 2, 117-164.

6https://labanane.info/actualites/connaissez-banane-cavendish/ ; https://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89loge_historique_de_Cavendish ; https://www.dpi.nsw.gov.au/__data/assets/pdf_file/0006/251898/Banana-growing-guide-cavendish-bananas-Complete.pdf ; https://www.livingstonintl.com/fr/la-disparition-inevitable-de-la-banane-cavendish/

7https://www.bioversityinternational.org/fileadmin/_migrated/uploads/tx_news/False_Panama_disorder_on_banana_720_FR.pdf ;https://fr.wikipedia.org/wiki/Maladie_de_Panama#:~:text=La%20maladie%20de%20Panama%20%2C%20ou,sp

8https://www.quae-open.com/produit/108/9782759226801/le-bananier-plantain ; https://www.alimentarium.org/fr/savoir/banane-plantain ; https://jardinage.lemonde.fr/dossier-1589-banane-plantain.html ;

9https://www.bananier.fr/recette/biere.htm#:~:text=Les%20vari%C3%A9t%C3%A9s%20de%20bananier%20%C3%A0,Ouganda%20(l’%20urgwagwa).

10https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1102001108

11https://www.journals.uchicago.edu/doi/pdf/10.1086/658682 ; https://www.tela-botanica.org/2012/01/article4823/#:~:text=L’histoire%20ancienne%20du%20bananier&text=Des%20%C3%A9tudes%20arch%C3%A9ologiques%20ont%20permis,c%C3%B4te%20ouest%20de%20l’Afrique%20!

12 – J. Sardos et al. (2022). Hybridization, missing wild ancestors and the domestication of cultivated diploid bananas. Front. Plant Sci. http://eprints.utar.edu.my/1673/1/UASJ_2015_Vol_1(1)%2C_2_A_Brief_History_of_Bananas.pdf

13 – N.W. Simmonds (1962). The evolution of the Bananas. London, Longmans.

14https://blog.univ-angers.fr/bananablog/2016/02/18/les-origines-originelles-de-la-banane/

15https://core.ac.uk/download/pdf/5105552.pdf

16https://humwp.ucsc.edu/cwh/bananas/Site/Early%20History%20of%20the%20Banana.html

17 – https:// Banana_Musa_spp_Domestication_in_the_Asia-_Pacific.pdf

18https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1102001108

19http://eprints.utar.edu.my/1673/1/UASJ_2015_Vol_1(1)%2C_2_A_Brief_History_of_Bananas.pdf

20https://humwp.ucsc.edu/cwh/bananas/Site/Early%20History%20of%20the%20Banana.html

21 – Simultanément au XIIe siècle, des variétés de bananiers à fibres furent développés au Japon pour la fabrication de toiles et de kimonos. https://humwp.ucsc.edu/cwh/bananas/Site/Early%20History%20of%20the%20Banana.html

22 – A. Lassoudière (2010). L’histoire du bananier. Versailles, Ed. Quae, 350 p. ; https://popups.uliege.be/1780-4507/index.php?id=17230&file=1&pid=4729

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :