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La mélisse, apaisante sans effet secondaire !

Mes souvenirs de la mélisse (Melissa officinalis, L. 1753) remontent à mon adolescence. J’allais alors ramasser du feuillage de cette plante dans le vallon humide du Puy-de-Dôme qui descend de Chanat-la-Mouteyre à la gare de Durtol pour en frotter les parois des ruchettes à 2-3 cadres de vieille cire que je disposais fin avril-courant mai aux fourches des petites vallées du bassin du Chavanon pour y capturer des essaims sauvages d’abeilles noires qui formaient ensuite mon rucher. J’avais appris le « truc » de mon ami André Mordefroid qui le pratiquait depuis sa propre jeunesse. Pas étonnant : le nom de cette Lamiacée qui provient du grec melissophullon signifiait « feuille à abeilles » ou « herbe aux abeilles » dans l’Antiquité1 ! Les botanistes l’appellent aussi citronne, citronnelle, herbe au citron, mélisse officinale, mélisse citronnelle, piment des ruches, thé de France (allemand : Zitronen-Melisse ; anglais : balm, lemon balm, sweet balm ; catalan : melissa, tarongina ; espagnol : melisa, toronji ; hollandais : citroenmelisse ; italien : cedronella, citronella, melissa vera).

Jeune plant de mélisse, Paris, 2011 ®TelaBotanica-BBui ; peuplement adulte, Sassetta, Italie, 2017 ®Telabotanica-CGoria


C’est une herbacée2 vivace qui peut vivre une trentaine d’années, glabrescente à velue, avec des racines longues, traçantes et peu vigoureuses. Elle est haute de 20 à 80 cm, voire 100 cm pour un étalement inférieur ou égal à 60 cm, aux tiges dressées, rameuses, à section carrée qui aime les sols plutôt frais à pH basique, pauvres en matière organique, et aime le soleil même si elle tolère l’ombre. Son feuillage vert vif exhale un parfum citronné, légèrement mentholé des plus agréables (surtout avant la floraison), qui exalte quand on froisse ses feuilles pétiolées, opposées, ovales, gaufrées et largement dentelées.

La floraison a lieu en France de juin à septembre en 6-12 verticilles axillaires, espacés, unilatéraux, brièvement pédonculés et bien plus courts que les feuilles. Mellifère, elle attire les pollinisateurs. Les fleurs sont blanches à rosées avec un calice poilu en forme de cloche, à 13 nervures, à tube aplati sur le dos, à lèvre supérieure plane et tridentée, l’inférieure bifide protégeant une corolle bilabiée, longue de 10-12 mm, à tube saillant, arqué-ascendant, à lèvre supérieure dressée, concave, échancrée, l’inférieure à 3 lobes inégaux et à 4 étamines. Les fruits sont des tétrakènes bruns qui renferment des graines ovoïdes, brunes et brillantes.


Hampe fllorale, La Malène, Lozère, 2016 ®TelaBotanica-JCCalais ; détail de la fleur, Cassaro, Italie, 2012 ®Telabotanica-SPiry ; Graines ®Le-jardin-des-médicinales.com

La mélisse est native du centre sud de l’Europe, du Bassin méditerranéen jusqu’en Iran et Asie centrale.

Elle est cultivée en Eurasie et en Afrique du Nord depuis des temps très anciens et aussi parfois subspontanée. Selon le Jardin royal de Kew3, l’espèce a aussi été introduite dans le nord de l’Europe, en Russie, Australie, en Nouvelle-Zélande, dans le cône sud de l’Amérique latine, aux USA et au Canada. On en connait des populations diploïdes (2n = 2x = 32), tétraploïdes (2n = 4x = 64) et des populations triploïdes (2n = 3x = 48)4, ces dernières étant stériles mais cytologiquement et morphologiquement stables ; celles-ci expriment une meilleure tolérance au froid et régénèrent plus vite que les deux autres types après une coupe, tout en ayant de grandes feuilles.

Plusieurs cultivars existent, dont certains sélectionnés en France assez récemment par l’Iteipmai5 (notamment Melia, très riche en huile essentielle), que l’on cultive par semis ou bouturage au printemps. Des pays comme l’Allemagne, la Suisse ou l’Iran ont également développés des travaux de sélection sur la mélisse6. Celles et ceux intéressés par sa culture et la récolte de ses feuilles trouveront de la documentation dans la note jointe7.

Depuis l’Antiquité, comme plante médicinale, la mélisse était réputée pour ses propriétés efficaces dans les troubles nerveux, les états dépressifs et l’anxiété. Les anciens Grecs l’avaient dédié à Diane, déesse de la chasse, souvent instable. Le médecin et philosophe perse Avicenne (980-1037), cité par Denis Bellenot8, a écrit que la mélisse est « propre à relever les forces, ranimer le courage, faire renaître la gaité, chasser les soucis et dissiper l’anxiété ». Sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179), moniale bénédictine allemande, cite la mélisse dans son Physica ou livre des subtilités des créatures divines et la recommande pour fortifier le cœur et la rate et apporter gaieté et joie dans l’existence. Le médecin suisse et alchimiste allemand Paracelse (1493-1541) a ensuite baptise la mélisse « l’élixir de vie ».

Illustration de la mélisse dans « L’histoire générale des plantes » de Gerard, 1633

En 1611, l’espèce est entrée avec d’autres plantes et épices dans la fabrication artisanale de la célèbre eau des Carmes9, « la véritable eau de mélisse » réconfortante et tonique, par les Carmes déchaux10, religieux contemplatifs et apostoliques qui avaient fondé leur couvent au 70 rue de Vaugirard à Paris avec l’appui de la reine Marie de Médicis (1575-1642). Le cardinal de Richelieu (1585-1642) soignait ses maux de tête avec cette eau alcoolisée. La réputation médicinale de la mélisse fut ensuite telle que dès 1725, le grand naturaliste suédois Car von Linné (1707-1778) n’hésita pas à la qualifier d’« officinalis » au sein du genre Melissa. En usages traditionnels d’herboristerie, selon l’Encyclopédie Larousse des plantes médicinales de 1997, la mélisse conserve aujourd’hui « un effet bénéfique sur le moral. Pour les uns, son utilisation accroît la longévité ; pour les autres, elle guérit les blessures, apaise les palpitations et les rages de dent ».

Depuis l’avènement de la chimie organique, nous savons que les feuilles de mélisse contiennent essentiellement des triterpènes, des acides-phénols, des polyphénols, des flavonoïdes, des tanins et des mucilages ainsi que leurs proportions dans son huile essentielle11.

Composition de la mélisse et de ses principaux effets pharmacologiques, source : Petrisor et al., 202212

En pharmacie, ceci explique ses propriétés thérapeutiques qui sont principalement de deux ordres :
– La mélisse possèdes propriétés antalgiques sur le système intestinal13liées à une composante antispasmodique associée à une stimulation de la digestion (effet cholérétique). Son usage est recommandé en cas de douleurs liées à la digestion – crampes de l’estomac, ballonnements, gaz, constipation nerveuse, etc.

– La mélisse est de plus en plus considérée comme un équilibrant nerveux14 naturel. Elle agirait par stimulation des neurones cérébraux de l’hippocampe et possède un effet sédatif plus ou moins marqué selon les individus. Elle s’avère très efficace en cas d’anxiété, d’hyper-nervosité, de troubles du sommeil, de céphalées, voire encas de dépression et de crises de nerf.

De plus, la mélisse n’entraine aucun effet indésirable connu (sauf pour les très rares personnes hypersensibles au citronellal) et est dénuée de toute toxicité. Elle se consomme en infusions, en hydrolats ou en comprimés. Du fait de ses propriétés sédatives, il est préférable de la consommer le soir.

Composés essentiels de l’huile de mélisse, Source ; S. Feknous et al. (2017)15

Ceci suffit à expliquee que la mélisse soit cultivée industriellement en Europe depuis plus d’un siècle. Depuis des travaux menés par l’Iteipmai dès les années 2000 en relation avec l’Ensia de Massy-Palaiseau et l’association Phytolia, il a été démontré que la mélisse, riche en acide rosmarinique, possédait aussi des pouvoirs antioxydants et antiradicalaires du même niveau que ceux du thé vert et 2 à 4 fois plus actifs que ceux du romarin16. Depuis, ceci a permis le développement de divers extraits vendus désormais en compléments alimentaires ou dans la filière cosmétique. Des propriétés antivirales contre l’herpès labial17 et anti-inflammatoires plus générales18 sont aussi été démontrées ainsi que facilitant la préservation de la mémoire19. Des champs nouveaux d’action pharmaceutique sont maintenant explorés contre la maladie d’Alzheimer ou pour la protection du foie.

Par ailleurs, des effets bio-herbicides de la mélisse et de ses apparentées sont également aujourd’hui à l’étude20.

Pour conclure cet article, n’oublions surtout pas que la mélisse est également très appréciée en cuisine, soit fraîche, soit comme condiment.


Alain Bonjean, 117e article
Orcines, le 21 novembre 2022

Mots-clefs : mélisse, Melissa officinalis, Lamiacée, plante native, plante cultivée, plante mellifère, plante aromatique, plante médicinale

1 – P.Lieutaghi (1992). Jardin des savoirs, jardin d’histoire. Alpes de lumière, 148p.

2https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-41898-synthese ; https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:450084-1

3https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:450084-1

4https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4545860/pdf/13039_2015_Article_166.pdf

5https://www.jardinsdefrance.org/wp-content/uploads/jdf-medias/images/JdF630/JdF630_1G.pdf

6https://www.bioactualites.ch/fileadmin/documents/bafr/production-vegetale/plantes-aromatiques/Melisse-Carron-2013.pdf ; https://www.bioactualites.ch/fileadmin/documents/bafr/production-vegetale/plantes-aromatiques/agrotextile-agroscope-2008.pdf ; https://www.researchgate.net/publication/307849786_Evaluation_of_lemon_balm_Melissa_officinalis_collections ; https://ijmapr.areeo.ac.ir/article_6688.html?lang=en ; https://geneticsmr.com/year2012/vol11-2/pdf/gmr1340_abstract.pdf ; https://www.researchgate.net/publication/309609110_Study_of_genetic_diversity_in_lemon_balm_Melissa_officinalis_l_populations_based_on_morphological_traits_and_essential_oils_content : https://www.academia.edu/69119650/Genetic_Diversity_Evaluation_of_Lemon_balm_Melissa_officinalis_L_Ecotypes_Using_Morphological_Traits_and_Molecular_Markers ;

7https://extranet-rhone.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/Auvergne-Rhone-Alpes/AB_melisse__2018.pdf ; https://www.agrireseau.net/agriculturebiologique/documents/gt_melisse.pdf ; https://www.ispecjournal.com/index.php/ispecjas/article/view/168 ; https://www.rhs.org.uk/herbs/lemon-balm/grow-your-own ; https://www.herbsociety.org/file_download/inline/d7d790e9-c19e-4a40-93b0-8f4b45a644f1

8https://www.jardinsdefrance.org/la-melisse-dun-riche-passe-a-un-avenir-prometteur/

9https://carmes-paris.org/eau-de-melisse/

10https://carmes-paris.org/nos-communautes/ ; https://data.bnf.fr/fr/11873909/carmes_dechaux/

11https://www.ema.europa.eu/en/medicines/herbal/melissae-folium

12 – G. Petrisor et al. (2022). Melissa officinalis : Composition, pharmacological effects and derived release systems – A review. Int. J. of Molecular Sciences, 23, 3591,
https://doi.org/10.3390/ijms23073591/

13https://dune.univ-angers.fr/fichiers/20060226/2011PPHA418/fichier/418F.pdf ; http://accurateclinic.com/wp-content/uploads/2016/11/Melissa-officinalis-L.-%E2%80%93-A-review-of-its-traditional-uses-phytochemistry-and-pharmacology-2016.pdf ; https://academicjournals.org/article/article1380713061_Moradkhani%20et%20al.pdf

14http://accurateclinic.com/wp-content/uploads/2016/11/Melissa-officinalis-L.-%E2%80%93-A-review-of-its-traditional-uses-phytochemistry-and-pharmacology-2016.pdf ; https://jeune-bienetre-magazine.fr/wp-content/uploads/2019/10/melisse_la_super_plante_qui_harmonise_nos_2_cerveaux.pdf ; https://www.moncomplementbienetre.com/ingredients/melisse/#:~:text=La%20m%C3%A9lisse%20officinale%20contribue%20%C3%A0,’adulte%20et%20l’adolescent.

15 – S. Feknous et al. (2017). Compositon chimique et propriétés antioxydantes de l’huile essentielle de Melissa officinalis L. Revue Agrobiologia 7, 2, 523-530.

16https://www.jardinsdefrance.org/wp-content/uploads/jdf-medias/images/JdF630/JdF630_1G.pdf

17https://www.phytomorphology.com/abstract/melissa-officinalis-l-extract–an-effective-remedy-4138.html ; https://jeune-bienetre-magazine.fr/wp-content/uploads/2019/10/melisse_la_super_plante_qui_harmonise_nos_2_cerveaux.pdf

18http://dspace.univ-msila.dz:8080/xmlui/bitstream/handle/123456789/15678/M%C3%A9moire%20finale.pdf?sequence=1&isAllowed=y

19https://www.researchgate.net/publication/342815070_Melissa_officinalis_A_memory_enhancer_remedy

20https://actascientific.com/ASAG/pdf/ASAG-04-0836.pdf

Complexité et grandeur du bananier cultivé !

Les bananiers (Musa sp., L. 1753), plantes caractéristiques des zones tropicales dans nos imaginaires européens, parfois appelés figuiers d’Adam, arbres du Paradis, arbres des Sages, appartiennent à l’ordre des Zingibérales et à la famille des Musacées qui dénombre un peu plus de 90 espèces réparties en trois genres, Ensete (Asie et Afrique), Musella (Asie) et Musa (Asie), genre-type qui tient son nom d’Antonius Musa (63-14 av. J.-C.), médecin de l’empereur Romain Auguste et botaniste réputé en son temps. Les formes sauvages sont natives d’Asie, d’Australie, d’Afrique et de Madagascar. Ce dernier genre comprend deux sections à 22 chromosomes (Eumusa, Rhodochlamys) et 20 chromosomes (Australimusa, Callimusa)1.

Schéma d’un plant de bananier, ®Lavie-rebelle ; bananes sauvages avec leurs graines ®Laviere-belle 

Contrairement à leur apparence, les bananiers ne sont pas des arbres mais des herbes géantes, monocotylédones et coloniaires, issues d’un cormus souterrain qui peuvent atteindre 10 à 15 m, faisant de ces espèces les plus grandes herbacées de la terre après les bambous géants. Leurs pseudo-troncs sont, comme chez les palmiers, des stipes formés par la base des feuilles qui croissent successivement. Ils ne sont pas ligneux, contiennent autour de 80% d’eau et sont surmontés par les feuilles les plus récentes (pseudo-frondaison).

Hampe florale de bananier ®Pixabay.com 

Les bananiers adultes portent une inflorescence qui apparaît après le prolongement du méristème apical sous forme d’un cône de coloration violette ou chocolat. Les fleurs mâles restent groupées sur le cône situé à l’extrémité de l’inflorescence, les bractées de la base du cône contiennent fleurs femelles à leurs aisselles regroupées en « mains ». Chacune de ces fleurs après développement parthénogénique de son ovaire donne des « fruits-doigts » ou bananes. Il est à noter que le cœur des jeunes fleurs est comestible. Sa saveur rappelle un mixte de celle de la feuille d’artichaut et de l’endive. Ce cœur peut être consommé frais ou cuit en curry, omelette, beignets, etc.

Diversité de bananes africaines ®Laviere-belle.


Il existe des bananiers textiles et papetiers cultivés pour leurs fibres et des bananiers ornementaux, mais de manière générale les bananiers sont avant tout cultivés pour l’alimentation, au point qu’après les céréales, la production de banane est l’une des plus importantes cultures vivrières de la planète et contribue à la sécurité alimentaire de nombreuses populations vivant dans les pays tropicaux. La consommation2 de bananes atteint ainsi 250 kg par habitant et par an en Afrique de l’Est (Ouganda, Burundi, Rwanda), 50 kg par habitant et par an en Océanie, pour 9kg par habitant et par an en France.


Pour ce qui est des bananiers alimentaires, la plupart des espèces appartiennent à la section Eumusa et sont des hybrides diploïdes ou triploïdes de Musa acuminata (génome A) seul ou en hybridation avec Musa balbisinana (génome B), voire bien plus rarement avec d’autres génomes moins connus. Un groupe mineur de cultivars, incluant les bananiers Fe’i3, confiné à la région Pacifique dérive toutefois d’espèces du genre Australimusa4.

Evolution simplifiée des bananiers cultivés ®Nayar 20105

Constitutions génomiques des bananiers cultivés ®Nayar 2010

On en distingue trois catégories :
– les bananiers producteurs de bananes douces consommées en dessert qui font l’objet de grandes zones de production pour exportation ; alors qu’il en existe de très nombreuses variétés issues de Musa acuminata ssp. malaccensis ou zebrina qui donnent à leur chair un caractère sucré, la plus connue en Europe est la Cavendish6, originaire du Vietnam et de Chine; et aujourd’hui menacée par une nouvelle souche de la maladie de Panama (Fusarium oxysporum f. sp. cubense)7;
– les bananiers produisant des bananes consommées seulement après cuisson en fritures ou bouillies, parmi lesquelles on distingue les bananes dépourvues de sucre et les bananes plantains à chair ferme8 ;
– les bananiers produisant des bananes à bière9 destinées à la production de boissons fermentées.

Localisation des sous-espèces sauvages de M. acuminata (en jaune) et M. balbusiana ; arbre phylogénétique des cultivars AA et des sous-espèces sauvages acuminata.10

L’utilisation des bananiers et la cueillette des bananes remonte probablement aux débuts du peuplement de l’Asie par Homo sapiens (probablement plus de 55 000 ans). La domestication du bananier, bien plus tardive, daterait d’entre 10 000 et 7000 ans dans les hautes terres de Papouasie Nouvelle Guinée11conduisant à l’émergence de proto-variétés diploïdes AA et aurait démarré aux côtés de celles du taro (Colocasia esculenta), de l’igname (Dioscorea sp.) et de la canne à sucre (Saccharum sp.). Selon une étude récente12, la première sous-espèce diploïde de Musa acuminata à avoir été domestiquée et cultivée aurait été banksii.

La transition des bananiers sauvages aux bananiers cultivés inclut la suppression des graines et le développement parthénocarpique13. La première étape cruciale dans la domestication des bananiers a été l’hybridation entre des sous-espèces isolées de M. acuminata, dont certaines ont probablement disparu, qui ont créé des proto-cultivars diploïdes sans graine vers 6950-64440 avant le présent ; en effet, l’hybridation a contribué à la stérilité gamétique et à la parthénocarpie, ce qui signifie que les fruits ont perdu leurs nombreuses graines non comestibles et sont devenus plus appétissants. L’hybridation a également donné lieu à une méiose erratique, générant parfois des gamètes diploïdes qui donnaient lieu à des hybrides triploïdes ou tétraploïdes. Les hybrides stériles ont été multipliés végétativement, conduisant à une diversification somaclonale supplémentaire. Leur diffusion s’est ensuite rapidement étendue à l’ouest de la Papouasie Nouvelle-Guinée vers la Mélanésie occidentale, Java, Bornéo et les Philippines ainsi que vers l’Asie centrale. Par suite, des sites archéologiques14 attestent de la culture du bananier en Malaisie 3000 av. J.-C., au Pakistan 2500 ans av. J.-C., en Inde centrale 600 ans av. J.-C. et au Laos 500 ans av. J.C.

L’hybridation entre M. balbisiana et des populations de M. acuminata subsp. banksii a suivi créant des sous-groupes ¨variés AAA, AAB et ABB triploïdes. Diverses autres migrations humaines aboutirent ensuite à la diffusion de ces sous-groupes de cultivars triploïdes vers l’Inde au nord-ouest et vers l’Afrique à l’ouest tandis qu’un courant diffusant le génome BB de M. balbisiana de Chine, via Taiwan, aux Philippines aboutit à la diffusion austronésienne de populations AAB dans le Pacifique15 qui, selon certains, pourraient avoir atteint l’Amérique du Sud vers 200 av. J.-C.16. Par suite, voici 4500 ans, des bananiers étaient ainsi déjà présents sur la côte est de l’Afrique et 2000 ans plus tard sur sa côte ouest17. La datation de leur diffusion dans le pacifique est moins précise.

Diffusion des sous-groupes triploïdes de bananiers.18

La première description sommaire du bananier en Occident semble provenir du botaniste et philosophe grec Théophraste (371-287 av. J.-C.) qui la tenait de soldats d’Alexandre le Grand ayant participé à l’invasion de l’Inde de l’ouest19. Plus tard, la présence des marins et marchands musulmans fit redécouvrir la banane dans le courant du XIe siècle20. En 120021, des bananiers étaient cultivés en Afrique du Nord et en Espagne mauresque. Ensuite, des navigateurs portugais découvrirent le bananier cultivé sur les côtes d’Afrique de l’Ouest au XVe siècle. Puis, les bananiers furent introduits au XVIe en Amériques par les colons européens et s’y acclimatèrent très vite en marge des plantations de canne à sucre du Nouveau Monde et des Caraïbes.

Mais le bananier ne fait pas que nous alimenter ou nous vêtir. C’est aussi à travers la planète, une plante symbolique pour de nombreuses cultures car il incarne la famille, la place de ses membres et le renouvellement des générations au travers de ses champs de production, l’abondance et la fertilité. A Madagascar, une formule résume ses vertus dans le proverbe suivant : « Les hommes ressemblent aux plants de bananiers, les petits entourent leurs aînés, les grands ombragent les cadets ». En Inde hindouiste, le bananier est dédié depuis des millénaires aux Patrikas qui sont les neuf formes de la déesse Kali et les vénérer est censé attirer la prospérité et la richesse. Dans de nombreux mythes cosmogoniques africains, le bananier symbolise plus simplement le cycle éternel des générations parce que tandis qu’il meurt, en naît une jeune pousse. Aussi pour relier un nouveau-né au monde des ancêtres, certaines ethnies enterrent son cordon ombilical sous un bananier tandis que d’autres lui font goûter un peu de purée de banane. Parce qu’il disparaît après avoir porté ses fruits, on lit encore de manière subtile dans le Samyutta Nikâya (3, 142) bouddhiste du Sutra Pitaka qui contient l’essentiel de la parole du Bouddha historique, « les constructions mentales sont pareilles à un bananier ».

Pour clore cet article sur une note concrète, le bananier, ce grand voyageur a séduit au fil des siècles nombre de populations humaines. Et depuis les années 1870, la culture de la banane-dessert s’est considérablement développée et a dépassé les 100 millions de tonnes commercialisées annuellement dès le début du XXIème siècle22 !

Alain Bonjean, 116e article
Orcines, le 11 novembre 2022

Mots-clefs : bananier, Musa spp., Musacée, monocotylédone, stipe, banane, banane plantain, babane à bière, alimentation, sécurité alimentaire, parthénocarpie, sélection clonale, Papouasie Nouvelle-Guinée, zones tropicales, symbolique

1https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1102001108

2 – Ma vie re-belle ; France Agrimer.

3https://www.tahitiheritage.pf/fei-tahiti-banane-plantain-montagne/

4https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1102001108

5 – N. M. Nayar (2010). The bananas : botany, origin, dispersal. Horticular Reviews 36, 2, 117-164.

6https://labanane.info/actualites/connaissez-banane-cavendish/ ; https://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89loge_historique_de_Cavendish ; https://www.dpi.nsw.gov.au/__data/assets/pdf_file/0006/251898/Banana-growing-guide-cavendish-bananas-Complete.pdf ; https://www.livingstonintl.com/fr/la-disparition-inevitable-de-la-banane-cavendish/

7https://www.bioversityinternational.org/fileadmin/_migrated/uploads/tx_news/False_Panama_disorder_on_banana_720_FR.pdf ;https://fr.wikipedia.org/wiki/Maladie_de_Panama#:~:text=La%20maladie%20de%20Panama%20%2C%20ou,sp

8https://www.quae-open.com/produit/108/9782759226801/le-bananier-plantain ; https://www.alimentarium.org/fr/savoir/banane-plantain ; https://jardinage.lemonde.fr/dossier-1589-banane-plantain.html ;

9https://www.bananier.fr/recette/biere.htm#:~:text=Les%20vari%C3%A9t%C3%A9s%20de%20bananier%20%C3%A0,Ouganda%20(l’%20urgwagwa).

10https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1102001108

11https://www.journals.uchicago.edu/doi/pdf/10.1086/658682 ; https://www.tela-botanica.org/2012/01/article4823/#:~:text=L’histoire%20ancienne%20du%20bananier&text=Des%20%C3%A9tudes%20arch%C3%A9ologiques%20ont%20permis,c%C3%B4te%20ouest%20de%20l’Afrique%20!

12 – J. Sardos et al. (2022). Hybridization, missing wild ancestors and the domestication of cultivated diploid bananas. Front. Plant Sci. http://eprints.utar.edu.my/1673/1/UASJ_2015_Vol_1(1)%2C_2_A_Brief_History_of_Bananas.pdf

13 – N.W. Simmonds (1962). The evolution of the Bananas. London, Longmans.

14https://blog.univ-angers.fr/bananablog/2016/02/18/les-origines-originelles-de-la-banane/

15https://core.ac.uk/download/pdf/5105552.pdf

16https://humwp.ucsc.edu/cwh/bananas/Site/Early%20History%20of%20the%20Banana.html

17 – https:// Banana_Musa_spp_Domestication_in_the_Asia-_Pacific.pdf

18https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1102001108

19http://eprints.utar.edu.my/1673/1/UASJ_2015_Vol_1(1)%2C_2_A_Brief_History_of_Bananas.pdf

20https://humwp.ucsc.edu/cwh/bananas/Site/Early%20History%20of%20the%20Banana.html

21 – Simultanément au XIIe siècle, des variétés de bananiers à fibres furent développés au Japon pour la fabrication de toiles et de kimonos. https://humwp.ucsc.edu/cwh/bananas/Site/Early%20History%20of%20the%20Banana.html

22 – A. Lassoudière (2010). L’histoire du bananier. Versailles, Ed. Quae, 350 p. ; https://popups.uliege.be/1780-4507/index.php?id=17230&file=1&pid=4729

Le séneçon du Cap : un fléau en progression !

Rentrant récemment début octobre d’une réunion en plein cœur de la Grande Limagne, j’ai eu la surprise de constater une masse de fleurs jaunes en bordures de nombreuses routes. Une fois ma voiture garée sur le bas-côté, j’ai constaté qu’il s’agissait d’une floraison tardive du séneçon du Cap (Senecio inaequidens DC., 1838), aussi appelé séneçon à feuilles étroites, séneçon à feuilles inégales, séneçon de Mazamet, séneçon des Saussaies, séneçon sud-africain, séneçon vivace (allemand : Schmalblättriges Greiskraut, Schmalblättriges Kreuzkraut, Südafrikanisches Greiskraut ; anglais : narrow-leaves ragwort ; hollandais : bezem kruiskruid, bezemkruiskruid ; italien : Senecione sudafricano) qui est indéniablement une Astéracée (Composée).

Cette plante herbacée pérenne à souche plus ou moins ligneuse et racine pivotante, densément ramifiée à sa base, forme des touffes arrondies vigoureuses de 0,2 à 0,8 m, voire 1,1 m de haut. Elle vit de 5 à 10 ans. Ses tiges grêles et glabres, relativement anguleuses et légèrement ligneuses portent des feuilles persistantes, alternes, entières, épaisses, linéaires et parfois légèrement dentées, à nervure centrale saillante, et des corymbes de nombreux capitules (1,5 à 2,5 cm de diamètre) de fleurs hermaphrodites jaunes ligulées et tubulées à floraison précoce, très étalée – de février à octobre dans certains cas, comme cette année de sécheresse. Leurs involucres à apex noir comprenant un involucelle sont caractéristiques. La pollinisation est à la fois autogame et entomogame. Les fruits sont des akènes allongés, à section ronde, avec une surface lisse et un sommet tronqué, à pappus blanc ou argenté, plumeux disséminées par le vent et parfois par les animaux.

Détails des capitules en fleurs, Ménétrol, Puy-de-Dôme, octobre 2022 ®Alain Bonjean ; capitules à maturité et graines, Aigues-Mortes, Gard, juin 2012 ®MPortas

Cette espèce est originaire des prairies des hauts plateaux d’Afrique Australe, situés entre 1400 et 2800 m d’altitude, en populations à la fois diploïdes (2 n = 2x = 20) et tétraploïdes (2n = 4x = 40).

Elle a été introduite en Europe de manière non intentionnelle lors d’importations successives de laine d’Afrique du Sud. Sa présence sous forme tétraploïde a été signalée en Allemagne en 1889, en Belgique dès 1822, en France dès 1913, en Ecosse dès 1928 et en Italie en 1947. L’espèce s’est ensuite propagée à d’autres pays européens surtout à partir des années 1970 et y est désormais considérée comme envahissante1. La forme diploïde, moins agressive, s’est acclimatée en Amérique latine, Argentine et Mexique notamment, et en Australie.

En France, l’expansion du séneçon du Cap a été particulièrement bien décrite entre 1913 et 2011 par le naturaliste Pierre-Olivier Cochard2. L’espèce a été repérée dans le Loiret3 en 1914 et non en 1935 comme l’indiquent diverses publications ultérieures, même si entre ces deux dates ce séneçon semble être resté discret dans notre pays. C’est d’ailleurs surtout à partir du milieu des années 1980 que cette adventice est devenue réellement envahissante en France4 – à noter qu’un plant peut produite 10 000 graines par an, dont la durée de vie avoisine 5 ans, ce qui en fait un véritable fléau !


Premières mentions du Seneçon du cap par département



Progression du Séneçon du Cap en France au cours du XXe siècle


Quatre hypothèses peuvent être faites à ce niveau : le séneçon du Cap a mieux résisté que diverses adventices indigènes à l’évolution des façons culturales suivant la Seconde guerre mondiale et a pris leur place ; avec ses tendances xérophiles, il peut aussi avoir bénéficié d’une adaptation spontanée au réchauffement du climat (fort ensoleillement, chaleur et rayonnement au niveau du sol) ; il ne semble pas avoir d’ennemi naturel efficace en Europe de l’Ouest ; certains pépiniéristes ont vendu des semences de cette espèce en raison de son opulente et longue floraison5. S’adaptant à de larges conditions environnementales, le séneçon du Cap poursuit actuellement son développement surtout le long des routes, des voies de chemin de fer, des canaux et des bassins fluviaux, et s’implante de manière significative dans les vignobles et les pâturages plutôt secs. Dans ce dernier cas, il contribue à réduire la biodiversité et la valeur pastorale de la prairie, d’autant qu’il produit des alcaloïdes pyrrolizidiniques6 toxiques pour l’homme et le bétail (notamment les chevaux). Toutes les parties de la plante sont nocives, fraiches ou séchées, et entraînent des lésions du foie parfois irréversibles.

Méfiez-vous donc de cette plante.

Alain Bonjean, 115e article
Orcines, le 1er novembre 2022

Mots-clefs : Séneçon du Cap, Senecio inaequidens, Astéracée, Afrique australe, plante herbacée vivace, plante envahissante, plante toxique, alcaloïdes pyrrolizidiniques

1http://especes-exotiques-envahissantes.fr/espece/senecio-inaequidens/ ; https://www.codeplantesenvahissantes.fr/fileadmin/user_upload/Senecio_inaequidens.pdf ; https://ias.biodiversity.be/species/show/16 ; https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31578613/

2 – P.-O. Cochard (2003). Histoire de l’expansion en France du Senecio inaequidens DC : analyse bibliographique sur la période 1913-2001. Symbioses 9, 41-56. http://pierreo.cochard.free.fr/cv_poc/Senecio_inaequidens_France(Cochard2003).pdf

3 – J. Benoist (1914). Florule adventice de Feulardes. Bulletin de géographie botanique, Le Mans, 294, 1-9.

4 – Ainsi, pour le Puy-de-Dôme, la Flore d’Auvergne de Grenier (1992) ne cite pas l’espèce alors que l’Atlas de la Flore d’Auvergne d’Antonetti, Brugel, Kessler, Barbe et Tort (2006) signale sa présence dans les 4 départements auvergnats.

5 – P. Jestin (1998). Wanted : Séneçon du Cap. La Garance Voyageuse 18,2.

6 – Ce sont notamment la sénécionine et la rétrorsine, mais aussi la sénécivernine, l’intégerrimine et un analogue de la rétrorsine. Pour plus de détails, lire : https://scholar.google.fr/scholar_url?url=https://repository.up.ac.za/bitstream/handle/2263/24566/dissertation.pdf%3Fsequence%3D1&hl=fr&sa=X&ei=YolBY5H-HqHcsQKDgr5Y&scisig=AAGBfm01OiTt70Fz8sEds2_mn_D-PRTnSg&oi=scholarr

Non, les kiwis ne sont pas d’origine maori !

Biotopes de kiwis sauvages dans les montagnes du Sud de la Chine habitées par le peuple Miao ®Teara-Quora

Dès les années 1970, les supermarchés de France ont commercialisés des fruits exotiques à la pulpe verte et aux petites graines noires sous le nom maori1 de kiwi. Ils étaient alors importés de Nouvelle-Zélande. Depuis, des espèces apparentées sont apparues dans leurs étalages qui produisent d’autres fruits comestibles d’un type voisin. Les plus connues sont :
– Le kiwi de Chine (Actinidia chinensis, Planch, 1847), qui est une liane portant de beaux fruits oblongs, marrons à peau lisse.
– Le kiwi délicieux (Actinidia deliciosa A.Chev. C.F. Liang & A.R. Ferguson, 1984) autre liane dont le nom commun est réduit à celui de son fruit. Ses autres noms français sont l’actinide de Chine, la groseille de Chine et, de manière plus amusante, la souris végétale, parce que son fruit a une peau duveteuse. Elle a longtemps été confondue avec son cousin, le kiwi de Chine, mais est reconnue depuis 1984 comme une espèce distincte.
– Le kiwaï (Actinidia arguta, (Siebold & Zucc.) Planch, ex Miq.,1887), arbuste aussi appelé kiwi de Sibérie ou kiwi d’été. aux petits fruits.
– Le kiwi arctique (Actinidia kolomikta, (Maxim. & Rupr.) Maxim., 1859), arbuste aux très petits fruits.
– Le kiwi polygame (Actinidia polygama, (Siebold & Zucc.) Maxim., 1859), autre arbuste.
– Plus rarement, on y trouve des kiwis sauvages de très petite taille mais souvent goûteux qui se récoltent dans leurs pays d’origines comme des mûres ou des framboises dans nos campagnes.
Toutes ces espèces appartiennent à la famille des Actinidiacées au genre Actinidia2 qui, loin de provenir de Nouvelle-Zélande, comprend environ 55 espèces natives de l’Asie de l’Est, du Sud-Est et du Sud, presque toutes dioïques, dont 52 en Chine (44 étant endémiques). Ces espèces pérennes sont des arbustes et surtout des lianes presque toutes dioïques à pollinisation essentiellement entomophile. Le nom du genre du grec ἄκτιϛ, ἄκτινοϛ, aktis, aktinos, qui signifie « rayon », en référence aux styles des fleurs femelles se déployant comme les rayons d’une roue, a été donné en 1847 pat le botaniste français Jules Emile Planchon (1823-18883).

Distribution naturelle du genre Actinidia ®Kew Garden ; diversité des fruits de kiwis ®https://www.conservation-nature.fr/plantes/actinidia/

Kiwi de Chine : plantations de l’Adour ©dynamics.seniors.eu ; fleurs femelle et male ©Tang&Zhang, 2017 ; fruit d’un cultivar à chair jaune ©Deposephotos

Le kiwi de Chine4 (chinois : 中华猕猴桃 zhong hua mi hou tao) est une liane dioïque arbustive, vigoureuse et sarmenteuse dont les rameaux peuvent croître de plusieurs mètres dans la saison Elle ne supporte pas le calcaire qui lui fait développer de la chlorose et pousse dans les forêts tempérées de montagnes et fourrés situés entre 200 et 2600 m dans plusieurs provinces de Chine: Anhui, Chongqing, Fujian, Gansu, Guangdong, Guangxi, Guizhou, Henan, Hubei, Hunan, Jiangsu, Jiangxi, Shaanxi, Sichuan, Yunnan, Zhejiang. Il est aussi présent à Taïwan. Les jeunes ramifications sont blanches pubescentes à brunâtres, puis deviennent rougeâtres à maturité avec des lenticelles oblongues plus pâles. Les feuilles sont grandes, ovées à suborbiculaires de 6-15 cm, plus ou moins longuement pétiolées. Les fleurs regroupées en inflorescences cymeuses varient de blanc à jaune-orange. le fruit sous-globuleux, cylindrique ou ellipsoïdal de 4-7 cm de long est ovoïde, marron, à densément tomenteux à l’état jeune et à peau lisse et glabre à maturité, avec de nombreuses lenticelles brunâtres.  2n = 58, 116, 174.

Kiwi délicieux : plantations de l’Adour ©LeMonde ; fruit ©Freepik.com


Le kiwi délicieux5 (chinois : 美味猕猴桃mei wei mi hou tao) est une autre liane dioïque, arbustive et sarmenteuse très voisine de la précédente qui peut atteindre 9-10 m de long et couvrir des zones de 3 à 5 m de large. Cette espèce est native de Chine, plus précisément des provinces de HubeiSichuanJiangxi et Fujian dans la vallée du Yangzi Jiang au nord du pays, ainsi que dans la province du Zhejiang sur la côte est. On la retrouve naturellement dans des forêts à des altitudes de 600 à 2 000 mètres. Elle porte de grandes feuilles presque circulaires à long pétiole, alternes, caduques, cert sombre. Jeunes, elles sont couvertes de poils pourpres, à maturité, ceux-ci tombent de la face supérieure. Les fleurs actinomorphes à 6 pétales sont blanches à jaune chamois et regroupées en grappes de 3 à 5 fleurs. Le fruit de 5-6 cm de long est ovoïde, marron, couvert de courts poils rigides. A maturité, la chair varie de vert clair à brun jaunâtre, hormis le centre blanc d’où partent des rayons fins porteurs d’un grand nombre de graines noires et petites. Il a des propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires. 2n = 116, 174, 358.

Kiwaï : feuillage et fleur/fruits ©mes arbustes.fr ©sciencedirect.com

Le kiwaï
6 (chinois : 软枣猕猴桃 ruan zao mi hou tao) provient des montagnes et des bosquets de Chine des provinces d’Anhui, Chongqing, Fujian, Gansu, Guangxi, Guizhou, Hebei, Heilongjiang, Henan, Hubei, Hunan, Jiangxi, Jilin, Liaoning, Shaanxi, Shandong, Shanxi, Sichuan,  Yunnan, Zhejiang où il pousse entre 700 et 3600 m, ainsi qu’en Corée, à Taïwan et au Japon. C’est un arbuste grimpant, large, pouvant atteindre 14 m, à feuilles caduques. Ses branches sont glabres ou rarement pubescentes, tomenteuses à l’état jeune. Feuilles moyennes ovées à surborbiculaires rarement ovales-oblongues de 5-12 cm vertes à pétiole généralement glabre brun-rosé. Inflorescences cymeuses axillaires ou latérales. Fruit jaune verdâtre ou rouge-violet à maturité, globuleux à oblong, 2-3 cm, rostré ou inconsciemment, glabre, lenticelle et sépales persistants absents. 2n = 58, 116, 174, 232.

Kiwi arctique : feuillage et fruits ©mesarbustes.fr
Le kiwi arctique7 est une espèce dioïque très vigoureuse qui peut atteindre 14 m. Il est natif des sous-bois des forêts de résineux en Chine (Hebei, Heilongjiang, Jilin, Liaoning, du Sichuan, du Yunnan), au Japon (Hokkaido, Honshu), en Corée, en Russie dans la région du fleuve Amour, les îles de Sakhaline, Itouroup et Chikotan et peut pousser jusqu’à 1400 m d’altitude. Les fleurs des pieds mâles et femelles produisent des fleurs blanches ou roses. Comme ses feuilles changent de couleur durant la saison (verte, puis blanches, puis rose et rouge), il est cultivé comme fruitier et plante ornementale depuis 1855. A l’état naturel, l’espèce est mature vers 9 ans. En culture, les pieds femelles produisent dès la deuxième ou la troisième année Leurs fruits ovoïdes avec des rayures longitudinales sont plus petits que ceux du kiwaï et avoisinent la taille d’un grain de raisin. Ils aident à lutter contre l’avitaminose. 2n = 58, 116.

Kiwi polygame : feuillage, fleur femelle et fruit- ®Gardenia.net ®CCWiki ®Alsagarden


Le kiwi polygame
8, autre grand arbuste grimpant à feuilles caduques se trouve dans les zones boisées entre 500 et 1900 m en Chine (Anhui, Chongqing, Gansu, Guizhou, Hebei, Heilongjiang, Henan, Hubei, Hunan, Jilin, Liaoning, Shaanxi, Shandong, Sichuan, Yunnan), en Corée, en Russie de l’Est et au Japon. Rameaux glabres à lenticelles discrètes à feuilles bicolores, vert pale dessous, vert à blanc ou jaunâtre dessus, ovales à oblongues de 14 cm de long, et pétiole rouge violacé. Curieusement, l’infusion de ses feuilles a un effet stimulant chez l’homme alors qu’il est fortement sédatif chez les félins du chat au lion et au tigre. Inflorescence fasciée, fleurs blanches. Fruit jaune-orange à maturité, ovoïde à cylindrique-ovoïde à oblong-ovoïde, 2,5-3 cm, glabre, lenticelles absentes, rostre à l’apex. Graines 1,5-2 mm. 2n = 58, 116.

Alors, me direz-vois, si toutes ces espèces sont indigènes d’Asie, pourquoi portent-elles un nom maori, copiant celui de l’oiseau coureur (Apteryx australis, Shaw 1913)9 emblème de Nouvelle-Zélande ?

Zespr.com©

Même si des échantillons botaniques séchés en furent expédiés en Europe par l’Anglais Robert Fortune (1812-1880), il semble que c’est en 1889 que le botaniste britannique Ernest Henry Wilson (1876-1930)10 en rapporta des plants vivants en Europe aux fruits pas plus gros que des noix qui furent diffusés initialement surtout dans un but ornemental par divers pépiniéristes sous le nom de « groseillers de Wilson »11. Des plants furent ensuite exportés aux Etats-Unis à la fin du XIX siècle par des horticulteurs et en Nouvelle-Zélande en 190412 par l’enseignante Mary Isabel Fraser (1893-1942) après un voyage à Ichang en Chine. Elle en transmit des graines au pépiniériste néo-Zélandais Alexander Allison qui les sema chez lui. Les plants issus de ces semis portèrent leurs premiers fruits dans l’hémisphère sud vers 1910.

Mary Isabel Fraser à 47 ans en 1910 ® Annual Magazine of the Girls’ College, Wanganui, New Zealand (Vol.13, Year 1910) ; anciennes publicités ®nzgki.org.nz ®nzhistory.govt.nz


Les groseilles de Chine commencèrent de devenir commercialement populaires en Nouvelle-Zélande dans les années 1930-1940. Durant la Guerre froid, leur nom fut d’abord changé en melonette et la Nouvelle-Zélande commença d’exporter ce fruit dès 1953. Cette dénomination, trop proche de celle du melon et nécessitant par suite de payer de fort droits de douanes aux USA, fut finalement modifiée en kiwifruit en 1959 par la société fruitière d’Auckland Turner & Growers afin de favoriser ses exportations13. Kiwifruit est alors devenu très vite l’appellation standard du fruit dans les milieux horticoles internationaux et certains pays, dont la France, l’ont raccourci en kiwi.

Et c’est ainsi que ces plantes natives de Chine et de territoires voisins se « déguisèrent » de facto en Maoris l

En complément de cette affaire d’appellations, rappelons que même si le kiwi a été décrit vers 1750 pour la première fois en Occident par le Jésuite Pierre Nicolas Le Chéron d’Incarville (1706-1757)14 et était connu depuis longtemps des botanistes de l’Hexagone, ce n’est qu’environ deux siècles plus tard, dans les années 1960, qu’un architecte français en poste en Chine, Jacques Rabinel rapporta des fruits qui lui avaient été offerts et les présenta au responsable du jardin des Plantes de Paris. Peu de temps après, il devint à Pessac-sur-Dordogne le premier fournisseur de plants français – preuve, une fois de plus, qu’il n’est pas facile d’innover surtout quand on touche à l’alimentation et néanmoins qu’il est de vieilles opportunités qu’il faut savoir saisir au bon moment !

Simultanément deux chercheurs de l’INRA, Henri Pedelucq et Jean-Louis Soyez contribuèrent à acclimater les kiwis dans le bassin de l’Adour15. En 2020, la France était le 8ème producteur mondial de kiwis après la Chine, la Nouvelle-Zélande, l’Italie, la Grèce, l’Iran, le Chili et la Turquie16.

Pour clore cet article, je voudrais encore signaler quelques points :
Actinidia deliciosa et Actinidia chinensis semblent originaires du bassin du fleuve Yangtze. Même si certains poèmes chinois du Ier millénaire av. J.C. font mention d’actinidias sauvages, leur pré-domestication paraît remonter au moins à 1200 ans, car à l’époque selon des textes du poète Cen Shen (715-770) de la dynastie Tang des jardiniers faisaient pousser ces plantes sur des tonnelles de jardins. La fin de cette domestication est cependant toute récente et date des années 1930-195017.
– Depuis les années 1960-70, la sélection moderne18 des Actinidias a beaucoup modifié ces plantes dont beaucoup ont été transformées de dioïques en autofertiles et surtout, après un énorme travail d’hybridation sur de ces espèces, les couleurs et saveurs de leurs fruits19.
– La culture de ces espèces est relativement aisée en France hors des zones calcaires, surtout dans sa moitié sud20.
– D’un point de vue nutritionnel21, les kiwis possèdent un fort pouvoir antioxydant, sont peu caloriques (60,5 kcal pour 100g), particulièrement riches en vitamine C et une bonne source de fibres végétales. Ils favorisent la santé cardiovasculaire et contribuent à prévenir nombre de maladies chroniques22.

Vous pouvez donc les planter dans vos jardins et les déguster régulièrement.

Alain Bonjean, 114e article
Orcines, le 21 octobre 2022

Mots-clefs : Actinidiacées, Actinidia spp., Asie de l’est, Asie du Sud-Est, Asie du Sud, fruitier, kiwi, Marie-Isabel Fraser, Chine, Nouvelle-Zélande, France, domestication, sélection, culture, nutrition

1 – Peuples polynésiens habitant les îles Cool et la Nouvelle-Zélande, et plus particulièrement sir l’île du Nord.

2http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=100431

3 – Auguste Chevalier (1946). Sur un arbre fruitier intéressant, peu connu : Actinidia chinensis var. deliciosa Chev. Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée 281-282, 126-129.

4http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=200013894 ; https://temperate.theferns.info/plant/Actinidia+deliciosa 

5http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=250076893 ; https://temperate.theferns.info/plant/Actinidia+deliciosa

6http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=250076893 ; https://temperate.theferns.info/plant/Actinidia+arguta

7http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=200013929 https://temperate.theferns.info/plant/Actinidia+polygama

8http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=200013948

9https://www.oiseaux.net/oiseaux/kiwi.austral.html

10https://www.wikiwand.com/fr/Ernest_Henry_Wilson

11 – J. Yan (1981). Histoire d’Actinidia chinensis Planch et conditions actuelles de sa production à l’étranger. Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, 28, 3-4, 281-290.

12 – A. R. Ferguson ‘(004). 1904 – The year that kiwifruit (Actinidia deliciosa) came to New Zealand. New Zealand Journal of Crop and Horticulture Science, 32, 1, 3-27.

13https://nzhistory.govt.nz/the-chinese-gooseberry-becomes-the-kiwifruit ; M. Kilgour, C. Saunders, F. Scrimgeour, E. Zellman (2008). Kiwifruit – The key elements of success and failure in the MZ kiwifruit industry. AREN-AGMARDT, 73 p., https://core.ac.uk/download/pdf/35460007.pdf

14https://www.lesfruitsetlegumesfrais.com/fruits-legumes/fruits-de-plantes-grimpantes/kiwi/tout-savoir-sur-le-kiwi

15https://www.lekiwidefrance.fr/les-producteurs/pionniers/

16https://www.statista.com/statistics/812434/production-volume-of-leading-kiwi-producing-countries/

17file:///C:/Users/Alain/Downloads/B978-0-12-803066-0.00004-6.pdf

18https://hort.purdue.edu/newcrop/proceedings1999/v4-342.html : S. Huang et al. (2013). Draft genome of the kiwifruit Actinidia chinensis. Nature Communications. DOI : 10.1038/ncomms3640 ; J. Chat (2003). Transmission des génomes cytoplasmiques et phylogénie moléculaire chez Actinidia. Sciences du Vivant, INA Paris-Grignon tel-02831323 ; https://www.jstage.jst.go.jp/article/hortj/87/4/87_OKD-163/_html/-char/en ; https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2924827/pdf/mcq129.pdf ; https://medcraveonline.com/APAR/kiwifruit-a-botany-chemical-and-sensory-approach-a-review.html ; https://cordis.europa.eu/project/id/80010110

19 – H. Huang, Y. Liu (2014). Natrural hybridization, introgression breeding, and cultivar improvement in the genus Actinidia. Tree genetics & Genomes 10, 1113-1122.

20https://gironde.chambre-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/Nouvelle-Aquitaine/100_Inst-Gironde/Documents/pdf_diversifier_votre_activite/Kiwis_juin2021.pdf ; http://www.eolss.net/sample-chapters/c10/e1-05a-23-00.pdf ; https://www.doc-developpement-durable.org/file/Culture/Arbres-Fruitiers/FICHES_ARBRES/Kiwi/Kiwi%C2%A0planter%20et%20tailler%20les%20kiwis.pdf ; https://verger.ooreka.fr/fiche/voir/684293/reussir-la-culture-du-kiwi ; http://www.produire-bio.fr/wp-content/uploads/2017/12/Fiche_Kiwi-chambre-2008.pdf

21https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6833939/ ; https://ifst.onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/jfpp.15588 ;

https://www.santemagazine.fr/alimentation/aliments-et-sante/fruits/le-kiwi-un-anti-age-naturel-172408 ; https://www.aprifel.com/fr/fiche-nutritionnelle/kiwi/?gclid=CjwKCAjw7eSZBhB8EiwA60kCW-mH8eUP8J1jiXkxzE7o5nqVKFhfer31px7BGC3dgNWGY2VP7iYvsBoCcikQAvD_BwE

22https://www.researchgate.net/profile/Sachin-Tyagi-8/publication/316701273_Kiwifruit_Health_benefits_and_medicinal_importance/links/590ddb12aca2722d185e93fb/Kiwifruit-Health-benefits-and-medicinal-importance.pdf

Pour vous adapter facilement au passage à l’automne, buvez des jus de pousses de blé.

Dans l’hémisphère nord, depuis l’équinoxe du 23 septembre, nous sommes entrés en automne, saison de transition qui prépare la flore, la faune et l’homme à l’hiver. Les températures baissent, les jours raccourcissent, les feuilles des arbres ne vont pas tarder à tomber et déjà les champignons se font plus nombreux. L’horloge interne est perturbée, phénomène qu’intensifiera en octobre le passage à « l’heure d’hiver ». Il s’en suit des troubles de l’équilibre physiologique de chacun, une sensation de fatigue et même pour certains des perturbations du sommeil, des douleurs articulaires, une diminution du système immunitaire, de l’anxiété et une baisse de moral. La tradition chinoise y voyait une variation brutale du « qi », l’énergie vitale, correspondant à une diminution du Yang et une augmentation du Yin au sein du corps. En son temps, le médecin grec Hippocrate (460-377 av. J.-C.), considéré en Occident comme le « Père de la médecine » avertissait que le début de l’automne vidait les organismes de l’énergie accumulée durant le printemps et l’été et les affaiblissait. Il suggérait de l’exercice et la consommation de plantes adaptogènes1 lors du changement de saison pour nous y adapter, éliminer nos toxines, retrouver de la vitalité et stimuler nos esprits. Parmi ces plantes, même si cela peut vous étonner, voire paraître extravagant, il en est une, le blé tendre (Triticum aestivum, L. 1753), céréale bien connue de la famille des Poacées dont le jus des jeunes pousses constitue ce que certains nutritionnistes américains n’hésitent pas à qualifier de superaliment sous l’appellation locale de « wheat grass ».

Jus de blé traditionnel pressé à la maison Healthline.com et poudre de jus de blé à reconstituer ®shop.drberg.com

Comme les diététiciens bénéficient outre-Atlantique d’une audience importante et largement médiatisée, souvent relayée par des sportifs et des artistes, auprès des consommateurs souvent menacés par l’obésité, la consommation des jus de blé manufacturés a dépassé 41 millions de $ aux Etats-Unis en 2022 d’après le cabinet US Grand View Research ont 45% sous formes de jus frais et 55% sous formes de jus reconstitués à base de poudres de pousses de blé. Cette même année, selon la même source, le marché mondial était estimé à 185 millions de $ et devrait atteindre environ 400 millions de $ en 2030. Dans la mesure où un grand nombre de consommateurs sèment eux-mêmes du blé avant d’en broyer les pousses pour en extraire le jus, ce marché reste par ailleurs fort sous-évalué.

La très ancienne médecine ayurvédique, holistique et préventive qui remonte en Inde à plus de 5000 ans, considère les jeunes pousses de blé comme un trésor. Les Hindous fervents leur vouent un véritable culte et ne manquent pas d’en faire offrande lors de leurs fêtes à leur Dieu-éléphant Ganesh. La médecine chinoise antique les utilisait aussi pour traiter différentes maladies ainsi que la médecine pharaonique. En Occident, l’ingénieur agricole américain Charles Franklin Schnabel2 (1895-1974) fit connaître les bienfaits de ces jeunes pousses dès les années 1920 en les ajoutant dans l’alimentation de poules pondeuses et triplant leur production hivernale d’œufs. Ses recherches ultérieures montrèrent d’autres bénéfices de ce supplément alimentaire dans la production laitière et la santé d’autres animaux, et, chez l’homme, dans la baisse de la mortalité infantile. Ils débouchèrent sur la commercialisation des jus de blé en herbe en Amérique du Nord dès les années 1940. La praticienne et naturopathe lithuanieno-américaine Ann Wigmore (1909-1994) développa cette pratique et en fit un succès à grande échelle dans les années 1970-1990. La large diffusion de son livre, The Wheat Grass Book3. facilita la poursuite de cet engouement y compris après sa mort. Aujourd’hui, loin des chiffres précités et par-delà ces données historiques, le jus d’herbe de blé est désormais reconnu scientifiquement4 dans de nombreux pays pour ses bienfaits pour la santé.

ComposantsJus de bléFarine complète
Protéines (g)
Fibres totales (g)
Hydrates de carbone (g)
Vitamine A (U)
Chlorophylle (mg)
Fer (mg)
Calcium (mg)
Vitamine C (mg)
Acide folique (mcg)
Niacine (mg)
Riboflavine (mg)
32
37
37
23 /136
543
34
277
51
100
6,1
2,03
13
10
71
0
0
4
41
0
38
4,3
0,12
Comparaison de la valeur nutritionnelle du jus de blé et de la farine complète de blé (pour 100 g de poids sec ®Schnabel

Les jeunes pousses de blé, et le jus que l’on en extrait par pressage dans un extracteur en métal (idéalement à bi-vis) pour consommation tel quel, forment un concentré exceptionnel de nutriments et de vitamines, et de plus, même si cela étonnera un grand nombre de personnes mal informées par les médias et les réseaux sociaux, un produit « zéro gluten »5.
Ces produits accessibles dans des formes prêtes à être consommées dans les magasins diététiques contiennent en effet  :
– 92 des 118 minéraux, et notamment du calcium, du cuivre, du fer, du magnésium, du phosphore, du potassium, du zinc, etc.,
– une forte teneur en protéines vivantes, prêtes à être assimilées, dont 17 acides aminés dont 8 acides aminés essentiels,
– les vitamines A, B1, B2, B3, B5, B6, B8, B9, C et E,
– environ 80 enzymes digestives,
– une très forte concentration en chlorophylle.
– des fibres végétales favorables à la digestion, notamment des populations urbaines.

Shots de jus glacés de blé ®Perfectfood-800wheatgrass.co

Les produits à base de pousses de blé, tels leur jus ou les poudres6 qui en sont issues, ont par suite des effets favorables à la santé dans divers domaines. Les plus attractifs sont sans doute les suivants :
– Les jus de blé ont un effet positif sur le système immunitaire et l’énergie7 via leur grande richesse en nutriments. Les consommateurs reconnaissent que leur boisson apporte un sentiment de bien-être physique et mental et facilite un sommeil apaisant.
– Ces jus ont une remarquable vertu détoxifiante8, préviennent les ulcères et aident le foie à éliminer les toxines (métaux lourds, alcools, cigarettes, etc.) que nous ingérons. Ils permettent de retarder le vieillissement des cellules et à combattre les maladies neuro-dégénératives, comme l’Alzheimer, et les maladies cardiovasculaires.
– Ils ont d’abord un effet anti-inflammatoire et alcalinisant9 principalement dû à leur forte teneur en chlorophylle. Les jus de blé aident ainsi à prévenir les stress oxydatifs, l’acné, l’eczéma, l’obésité10, le diabète de type II11, les douleurs articulaires, l’arthrite12, certains cancers13, etc. Ils sont également recommandés pour accélérer la cicatrisation des plaies et apaiser les coups de soleil et les brûlures. Ils contribuent aussi à supporter les effets secondaires des chimiothérapies14.
– Les jus de blé ont des propriétés anti-bactériennes15 et aident à combattre les infections récalcitrantes aux antibiotiques.
– Ils aident à éliminer les graisses et réguler le taux de cholestérol sanguin16, lutter contre l’anémie par le fer qu’ils apportent à l’organisme, régénèrent le taux de globules rouges17 et apportent de l’oxygène à l’organisme, ce qui contribue à un régime alimentaire efficace.

Pour bien aborder l’automne, n’hésitez donc pas à vous offrir une cure de drainage de jus de pousses de blé durant un ou deux mois que vous renouvellerez lors de la venue du printemps !

Alain Bonjean, 113e article
Orcines, le 14 octobre 2022


Mots-clefs : blé, Triticum spp., blé tendre, Triticum aestivum, céréale, plante adaptogène, nutrition, jus, boisson

1 – Les plantes adaptogènes forment une classe de régulateurs métaboliques qui permet d’augmenter la capacité d’adaptation de l’organisme aux variations des facteurs environnementaux et d’éviter les effets négatifs sur l’organisme de ceux-ci. Parmi les plus réputées, citons l’astragale (Astragalus mebranaceus), le ginseng (Panax ginseng), la rhodiole (Rhodiola rosea), le romarin (Rosmarinus officinalis), etc. … Le blé tendre en fait aussi partie, ce qui est moins connu.

2https://web.archive.org/web/20140306092334/http://cerophyl.net/cerophyl-1937.html

3 – Ann Wigmore (1985).The Wheat Grass Book, Avery Publishing Group Inc., 74 p. 

4 – R. Mujoriya, S. Patel (2011). A study on wheat grass and its nutritional value. Food Science and Quality Management 2, 1-9 ; https://ijppr.humanjournals.com/wp-content/uploads/2017/08/21.Jayshree-Aate-Pallavi-Urade-Lata-potey-Dr.-Satish-kosalge.pdf ; https://actascientific.com/ASNH/pdf/ASNH-03-0526.pdf ; https://www.rroij.com/open-access/a-mini-review-on-wheatgrass-.pdf ; https://www.ijsr.net/archive/v5i10/ART20161876.pdf ; http://medcraveonline.com/IJCAM/IJCAM-03-00092.pdf ; https://www.bibliomed.org/mnsfulltext/196/196-1569002946.pdf?1664123277 ; https://www.luzvida.com/articuloscientificos/Multiples_potenciales_del_wheatgrass.pdf

5 – Ce sont les protéines du grain de blé et de la farine qui sont sources de gluten, pas les jeunes pousses de cette céréale. En effet, le gluten ne se forme que lorsque les protéines de la farine de blé sont mélangées à l’eau et créent un réseau viscoélastique qui s’avère nuisible aux personnes – peu nombreuses – malades de la maladie cœliaque, de la sensibilité non-cœliaque au gluten et de la dermatite herpétiforme sont allergiques. Le Jus de jeunes pousses de blé ne contient donc pas de gluten : vous pouvez l’utiliser en toute confiance. https://www.glutenfreeliving.com/gluten-free-foods/gluten-free-nutrition/gluten-questions-and-answers/wheat-grass/

6 – A noter que les poudres de pousses de blé, outre la reconstitution de boissons, peuvent être incorporées dans l’alimentation quotidienne.
S. Gautam, G. Saxena (2018). Cultivation of wheat grass and development of value added products incorporating wheat grass juice and wheat grass powder. Food Science Research Journal 9, 1, 20-25 ; https://gcris.iyte.edu.tr/bitstream/11147/6267/1/6267.pdf ; http://researchjournal.co.in/upload/assignments/9_20-25.pdf

7https://medcraveonline.com/APAR/APAR-09-00423.pdf

8https://medcraveonline.com/APAR/APAR-09-00423.pdf ; https://ajbs.journals.ekb.eg/article_196457_218710e99952108f91a02e6a9b9df1cf.pdf ; https://innovareacademics.in/journal/ijpps/Vol6Suppl2/8512.pdf

9 – B. Santosh et al. (2018). Qualité nutritionnelle et activité antioxydante de l’herbe de blé (Triticum aestivum) -Déballage par profilage du protéome et tests DPPH et FRAP, https://ift.onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/1750-3841.14224 https://www.functionalfoodscenter.net/files/47516971.pdf ; https://pharmeasy.in/blog/ayurveda-uses-be nefits-side-effects-of-wheatgrass/ ;

10 – Ji-Young Im et al. (2015). Anti-obesity effect of Triticum aestivum sprout extract in high-fat-diet-induced obese mice, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/09168451.2015.1006567 ; https://medcraveonline.com/APAR/APAR-09-00423.pdf

11https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25116122/

12 – M. Chauham (2014). A pilot study on wheat grass juice for its phytochemical, nutritional and therapeutic potential on chronic diseases. Int. J. of Chemical Studies 2, 4, 27-34

13https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25782530/ ; https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26156538/ ; https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25782530/

14https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25782530/

15 – L. Rajpurohit, N. Mehta, A.V. Ankola, A. Gadiyar (2015). Evaluation de l’activité antimicrobienne de diverses concentrations d’extrait d’herbe de blé (Triticum aestivum) contre les bactéries Gram-positives : Une étude in vitro . J. Dent. Res., 2:70-2 ; J. Singh Pannu, R. Kumar Kappor (2014). « The green blood » wheatgrass juice, a health tonic having antibacterial potential. World J. of Ph. Res. 4, 3, 46-54.

16https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21485304/

17https://medcraveonline.com/APAR/APAR-09-00423.pdf ; https://pdfs.semanticscholar.org/782a/ba63e71ad06114be758202025f518ffc35a0.pdf

Origines, dispersion, culture et usages du millet des oiseaux

Ces chroniques ayant déjà traité du millet commun (Panicum miliaceum L, 1753)1, je vous parlerai aujourd’hui de son compère le millet des oiseaux (Setaria italica subsp. italica, L. (P. Beauv) 1812), autre Poacée et Panicoidée sans doute moins connue du fait de la petite taille de ses grains et pourtant céréale asiatique civilisatrice presque autant que le riz. On l’appelle aussi mil boudin, mil d’Inde, miliade, millet allemand, millet à grappes, millet d’Italie, moha, panic, panic d’Italie, panis, petit mil, sétaire d’Italie [allemand : Italienische Borstenhirse, Kolbenhirse, Pfennich ; anglais ; foxtail bristle-grass, foxtail millet, German millet, Hungarian millet, Italian millet, panic grass ; catalan : mill italià, panis, trepó ; chinois mandarin : su (粟), xiǎomǐ (小米) ; coréen : jo (조) ; espagnol : mijo de Italia, mijo menor, panicchio, panizo de Italia ; géorgien : ghomi (ღომი) ; hindou : kangni (कांगणी) ; hollandais : trosgierst, vogelgierst ; hongrois : köles, mohar ; italien : pabbio coltivato, panico d’Italia, paníco degli uccelli ; japonais : awa (粟) ; portugais : painço ; roumain : parinc ; russe : chumiza (чумиза), mogara (могара) ; sanscrit : kangu (कङ्गु), priyangu (प्रियङ्गु)].

Personnellement, cette plante me rappelle le souvenir du Professeur Jean Pernès (1939-1989) d’Orsay, sa passion de déchiffrer les mécanismes de l’évolution des plantes cultivées et de leurs apparentées qui m’a fort influencé, son souci de préserver des ressources génétiques in situ, des échanges passionnants avec mon ami Benoît Vermander sur l’importance tant nutritionnelle que spirituelle de ce grain dans les cultures des Peuples Premiers de Taïwan et enfin le village natal de mon épouse Yunfang, Shuangshan, implanté sur le plateau de lœss en Chine centrale, où je côtoie souvent ses productions traditionnelles avant de les y consommer en famille.

Culture de millet des oiseaux produite à des fins de consommation autarcique à Shuangshan, dans le nord du Shaanxi, Chine, juillet 2019 ©AlainBonjean

Le millet commun est une plante2 annuelle d’été diploïde (2n = 2x = 18 ; génome d’environ 423 Mb3) robuste, érigée et scabre au sommet, à racine fibreuse et tallant à la base, lui donnant un port en touffe. Ses tiges hautes de 0,5 à 1,50 m portent des feuilles vertes, alternes, simples, étroites (1,0-2,5 cm de large), longues (jusqu’à 45 cm) et rugueuses, à gaine et ligule poilues.

Panicules et grains, Hebei, Chine, septembre 2002 ©AlainBonjean 

L’inflorescence est une grande panicule spiciforme longue, assez compacte de 15-50 cm de long et large de 2-3 cm, voire 5 cm pour des variétés hybrides récentes4, composée, irrégulièrement cylindrique, compacte, au rachis poilu sur lequel sont insérés des épillets à soies ; à maturité, elle bascule vers le sol. Les épillets petits, elliptiques, presque sessiles, à deux fleurs, sont équipés de l-3 longues soies, vertes, saillantes, à denticulés dressés ; les glumes sont inégales, la supérieure un peu plus courte que la fleur, avec deux styles terminaux allongés. La fécondation est majoritairement autogame, avec un faible taux d’allogamie variant autour de 4%. Les caryopses sont ronds (2 mm de diamètre), aplatis et de petite taille. La couleur de la graine enfermée dans ses glumelles varie du jaune pâle à l’orange, au rouge, au brun ou au noir selon les différentes variétés. C’est une plante à photosynthèse en C4.

Le millet vert, ancêtre du millet des oiseaux, Shuangshan, Shaanxi, Chine, juillet 2019 ©AlainBonjean

Le millet des oiseaux a été domestiqué dans le Nord de la Chine entre 9000 et 6000 av. J.-C.5 après une très longue période de pré-domestication (23 000 – 9000 av. J-C.)6 et a pour progéniteur le millet vert (Setaria italica ssp. viridis)7, adventice aujourd’hui encore largement répandue. Le syndrome de domestication a réduit le tallage du millet des oiseaux par rapport à son ancêtre sauvage, lui a conféré un port plus dressé, une floraison plus courte et des inflorescences et des grains plus gros bien que nettement plus petits que ceux du millet commun, D’après diverses études génétiques, son centre de diversité est l’Asie de l’Est et plus probablement la zone septentrionale de forêts mixtes à feuilles caduques de la Chine aux frontières de la steppe sino-mongole8. Diverses fouilles archéologiques récentes9 ont révélé les premières traces de culture du millet domestiqué des oiseaux sur les plateaux de lœss et dans les plaines alluviales du nord de la Chine, spécialement dans le bassin versant du Fleuve jaune à Chengtoushan, Cishan et Peligang autour de 6000 av J.-C. Les processus de domestication10 paraissent avoir été prolongés et complétés par ou pendant la période de Chenopodium giganteum D.Don. jusque vers 5000 avant J.-C.

Schéma du système agricole millets-porc du Néolithique chinois ©Yang et al., 2022

L’espèce devint ainsi la céréale la plus importante du centre de la Chine11 avant que les premiers états y émergent et faisait partie des « cinq grains sacrés » de la Chine Antique comme en témoignent ses textes classiques12 – par ailleurs, le système des mesures dans la Chine ancienne était basé sur le volume des grains de millet, ce qui en relève toute l’importance à cette période. Plus tard, voici environ 5000 ans, associé avec le millet commun, le millet des oiseaux a été au Néolithique à la base d’un système agricole millets-porc 13qui a contribué à la richesse du Nord de la Chine. Celui-ci caractérisé par l’alimentation des porcs avec les résidus des productions de millet et la fertilisation des champs de millets avec les excréments de porc et/ou humains a permis une intensification durable de l’agriculture locale et nourri les premières sociétés complexes de la région.


A partir de la Chine centrale, cette céréale a été diffusée vers le sud dans la région du Yangtze moyen avant 4000 av. J-C14, puis dans le bassin du Sichuan15 au millénaire suivant. Au Sichuan, des systèmes de cultures incluant riz et millet des oiseaux ont été établis autour de 2700 av. J.-C.16, puis transposés au Yunnan vers 2500 av. J.-C17 et à la frontière du Guangxi et du Vietnam autour de 2000 av. J.-C.18 . En Asie du Sud-Est, un site de la vallée du Khao Wong Prachan datant de 2470-2200 av. J.-C.19 suggère que le millet des oiseaux a été cultivé au centre la Thaïlande mille ans avant le riz. Par la suite, il semble que le millet des oiseaux a été cultivé en Thaïlande centrale et péninsulaire avec du riz au moins à l’âge du Bronze, et que sa culture s’est maintenue de manière secondaire jusqu’à l’époque historique, comme à Phromthin Tai20. Dans le nord des Philippines, le millet des oiseaux a aussi été longtemps une importante culture alimentaire avant qu’il soit remplacé par le riz et la patate douce21.

Le millet des oiseaux a également été introduit sur le plateau tibétain, en particulier au site de Karuo daté de 3000 av. J.-C. et par la Chine du Sud à Taiwan avec le millet commun au sein de la culture Dapenkeng autour de Nankuanli vers 2800 av. J.-C.22.

Au l’est de la Chine, au Japon, la première culture confirmée de millet des oiseaux a été découverte sur le site archéologique d’Usuriji23 qui remonte à la culture Jōmon et a été daté d’environ 4000 av. J.-C. Dans l’est de la Sibérie, le site de Krounovka24, daté de 3620-3370 av.-J.C, constitue le premier témoignage accepté de cette production tandis que la première trace certaine de cette production dans la péninsule coréenne est sitée à Dongsam-dong Shell Midden25, site Jeulmun site de Corée du sud remontant autour de 3360 av. J.-C.

Graines de millet des oiseaux retrouvées à Siiard-Geleen, Pays-Bas, datées de l’Âge de Fer (800-500 av. J.C.) ©CBakels, 2012

Loin dans l’ouest de la Chine, les premières cultures mises en place apparaissent en Europe centrale durant le IIe millénaire av. J.-C.26 Elles sont l’« elumos » ou le « melinos » de la Grèce antique, puis le « panicum » romain cite par Pline dans ses livres 18 et 22. Toutefois, les voies de transfert de l’espèce depuis la Chine jusque dans la partie occidentale de l’Eurasie sont encore très mal comprises. Une explication à cela : les restes archéologiques du millet des oiseaux sont plus petits que celui du millet commun et lorsqu’ils sont conserves different peu de ceux du millet vert dont ils dérivent; de plus, des travaux de marquage moléculaire27 ont montré des hybridations entre les deux espèces, postérieures au syndrome de domestication du millet des oiseaux, ce qui explique probablement les differences morphologiques actuelles entre les populations de millet des oiseaux d’extrême-Orient det d’Europe.

D’un point de vue agronomique, le millet des oiseaux a besoin d’au moins 15 ° C pour germer et compléter son cycle biologique qui dure 70-90 jours selon la variété. Il préfère les sols fertiles à pH autour de 6,5 mais tolère aussi les sols pauvres et les climats arides et secs, même s’il n’est pas aussi tolérant à la sécheresse que le millet commun. Cette céréale s’avère sensible au froid et à l’engorgement des sols en eau. Du fait de son cycle court, cette espèce a souvent été utilisée comme culture intercalaire dans les sols légers, voire sableux, dans les régions où les précipitations avoisinent 120 mm durant la période estivale. Etant donné la petite taille de la graine, le sol doit être soigneusement préparé, en enterrant la quantité d’engrais fournie pour la culture. Le semis est effectué dans des rangs espacés de 20 à 40 cm, en utilisant 6 à 8 kg/ha. Selon les cultivars et les lieux, le rendement en grains varie de 15 à 40 qx/ha pour les populations et les variétés et peut atteindre 60 qx/ha, voire plus, pour les récents hybrides chinois développés dans le Shandong.

Le millet des oiseaux est parfois aussi produit comme fourrage, notamment en Amérique du Nord, et fournit alors une biomasse de 10 à 25 T/ha. Il peut être consommé vert ou en ensilage28 par les animaux. Il est aussi employé en oisellerie, d’où son nom commun.

Diverses utilisations du millet des oiseaux : fabrication de pâtes alimentaires à la maison, Mongolie intérieure, Chine ©AlainBonjean ; pack de lait vegetal ©Isola Bio ; offrande vin de millet aux ancêtres lors d’une fête dans un village Paiwan, Taiwan ©BenoîtVermander

En termes d’usage, le millet des oiseaux reste aujourd’hui utilisé en Chine du Nord, Inde et divers autres pays de l’Asie pour la nutrition humaine, alors qu’en Europe et Amériques il est principalement perçu comme un aliment du bétail.
En Chine, la culture est aujourd’hui principalement concentrée dans les zones sèches de la moitié nord du pays. Dans ce vaste pays qui a inventé la cuisson à la vapeur et dans l’eau bouillante bien avant le four, il y est surtout consommée en soupes, bouillies, brouets, gruaux, pâtes alimentaires, galettes ou petits desserts. C’est aussi un remède la médecine traditionnelle chinoise pour traiter la malabsorption, les troubles gastriques, les vomissements, voire la suralimentation et l’insomnie, et conforter les convalescents ou les femmes venant d’accoucher ou allaitantes – on l’utilise seul, ou avec des graines de lotus, de l’igname ou le champignon fu ling (茯苓, Poria cocos (Schw.) Wolf).
A Taïwan, l’espèce est identitaire du territoire et cultivée notamment par les Peuples Premiers qui s’en nourrissent et produisent un alcool renommé qu’ils emploient dans de nombreux rituels.

En Inde, le millet des oiseaux reste une culture commune des zones arides et semi-arides. Dans le sud du pays, il constitue l’aliment de base de diverses populations depuis la période Sangam (VIe av. J.-C. – IIIe) et est mentionné dans des textes de l’ancien Tamil Nadu, souvent associé au dieu Murugan, dit aussi Kartikeya, et à son épouse Valli.
Dans d’autres parties de l’Asie centrale et en Asie du Sud-Est, l’espèce est également cultivée dans les zones arides de montagne pour la consommation tant humaine qu’animale.


En Amérique et en Europe, depuis la culture du maïs, sa production limitée en plaines et principalement dédiée à l’alimentation animale (plante entière, fourrage pour porcs et polygastriques, panicule pour les oiseaux), même si certains milieux urbains commencent de consommer régulièrement des laits végétaux fermentés qui s’inspirent de préparations traditionnelles de Roumanie et de Macédoine et le prennent pour base.

Vu son intérêt alimentaire couplé à sa relative tolérance à la sécheresse et à la chaleur, le changement climatique pourrait éventuellement contribuer au renouveau de la culture de cette céréale, un peu comme cela s’est déjà produit pour le quinoa. Sujet à suivre ou mieux à creuser…


Alain Bonjean, 112ème article
Orcines/Shuangshan, le 1er octobre 2022

Mots-clefs : millet des oiseaux, Setaria italica subsp. italica, Poacée, Panicoïdée, céréale, Chine du Nord, Asie de l’Est, Asie du Sud-Est, Europe, Amérique, domestication, diffusion, culture, usages, alimentation humaine, alimentation animale, lait végétal, fourrage, oisellerie, cuisson dans l’eau bouillante, cuisson à la vapeur, médecine traditionnelle chinoise

1https://leschroniquesduvegetal.wordpress.com/?s=millet+commun

2https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-63621-synthese ; https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:1207294-2 ; http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=200026272

3https://www.nature.com/articles/nbt.2195

4 – La sélection moderne du millet des oiseaux a débuté en Chine dans les années 1920s, puis a repris dans la décennie 1950s et se poursuit encore aujourd’hui, incluant désormais la création d’hybrides de millet des oiseaux et de cultivars tolérants au sel sous l’encadrement du Prof. Zhao Zhihai de l’Institut de recherche du millet basé à Zhangjiakou dans le Hebei Pour en savoir plus sur ces travaux lire notamment R. Cheng and Z.Dong (2010). Breeding and production of foxtail millet in China. In : Zhonghu He and Alain P.A. Bonjean, ed. Cereals in China, Mexico D.F., CIMMYT, CAAS-CIMMYT-Limagrain, chap. 7, 97-96, https://www.academia.edu/8348069/Cereals_in_China; mais aussi A. Doust, X. Diao, ed. (2017). Genetics and Genomics of Setaria. Plant Genetics and Genomics : Crops and Models 19. Springer, 375 p. (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6882946/pdf/fgene-10-01198.pdf https://www.cabdirect.org/cabdirect/abstract/20183118219
Dans le cadre de diverses coopérations sino-africaines, certains de ces hybrides sont actuellement en essais au Burkina-Faso, en Ethiopie et Ouganda. https://web.s.ebscohost.com/abstract?direct=true&profile=ehost&scope=site&authtype=crawler&jrnl=21644993&AN=147664040&h=gRMYHQL%2fSbPdye%2fZIhJUmhM6rPC4HfRaaUmaC78NL%2bUOZBv6GjOWojSWs5u6vUIrXJP8iIe6QsknLINYWA0rgA%3d%3d&crl=c&resultNs=AdminWebAuth&resultLocal=ErrCrlNotAuth&crlhashurl=login.aspx%3fdirect%3dtrue%26profile%3dehost%26scope%3dsite%26authtype%3dcrawler%26jrnl%3d21644993%26AN%3d147664040 ; http://europe.chinadaily.com.cn/epaper/2018-10/12/content_37057473.htm ; https://africachinareporting.com/how-chinese-millet-gives-ugandan-farmers-hope/ ;

5https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpls.2018.00719/full ; https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1115430109

6https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3309722/pdf/pnas.201115430.pdf ; https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23793027/

7https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2964552/ ; C. Wang et al. (2010). Population genetics of foxtail millet and its wild ancestor. BMC Genetics 11, 90, http://www.biomedcentral.com/1471-2156/11/90 ; G. Jia et al. (2013). Molecular diversity and population structure of Chinese green foxtail (Setaria viridis (L.) Beauv.) revealed by microsatellite analysis. Journal of Experimental Botany 64, 12, 3645-3655. Pour mémoire, certains éctoptypes de cette espèces sont tolérantes à la triazine.

8 – M. Eda et al. (2013). Geographical variation of foxtail millet, Setaria italica (L.) P. Beauv. Based on rDNA PCR-RFLP. Genetic Resources and Crop Evolution 60, 265-274.

9 – X. Liu et al. (2009). River valley and foothills: changing archaeological perceptions of North China’ earliest farms. Antiquity 83, 82-95; C.J. Stevens et al. (2016). Between China and South Asia: a middle Asian corridor of crop dispersal and agricultural innovation in the Bronze Age. The Holocene 26, 10, 1541-1555; C. J. Stevens and D. Q. Fuller (2017). The spread of agriculture in eastern Asia: archaeological bases for hypothetical farmer/language dispersal. Language Dynamics and Change 7, 152-186; H. Nasu et al. (2007). The occurrence and identification of Setaria italica (L.) P. Beauv. (foxtail millet) grains from the Chengtoushan site (ca. 5800 cal B.P.) in Central China, with reference to the domestication centre in Asia. Veget. Hist. Archaeobot. 16, 481-494; G. W. Crawford (2009). Agricultural origins in North China pushed back to the Pleistocene-Holocene boundary. Proc. Natl. Acad. Sc. USA 106, 18, 7271-7272.

10 – C.J. Stevens and D.Q. Fuller (2017). Ibid 8.
La culture du millet des oiseaux a lentement été remplacée en Chine du Nord par celle du blé à partir de la période des Printemps et Automnes (771-476 av. J.-C.) et sa production a été dépassée par celle du riz au milieu de la dynastie Tang (618-907) tout en restant une culture secondaire indispensable durant les périodes de pénurie y compris durant les dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1912). C’est encore une culture notable de nos jours.

11https://www.persee.fr/doc/jatba_0183-5173_1981_num_28_3_3848/ ; D.Z. Zhang, J.J. Liu, B.L. Feng (2018). History of foxtail millet planting, husbandry, and societal utilization in China [in Chinese]. Acta Prataculturae Sinica, 2, 3, 173-186 ; K.C. Chang (1980). Shang civilization. New Haven, Yale University Press ;

G.A. Lee et al. (2007). Plants and people from the Early Neolithic to Shang periods in North China. Proceedings of the National Academy of Sciences 104, 1087-1092.

12 – A chaque fête du printemps, on affiche sur les portes des maisons des textes porte-bonheurs, les « chulians ». L’un des plus traditionnels que l’on observe chez les foyers paysans s’écrit 五穀豐登,六畜興旺 et signifie « Puissent les cinq grains s s’épanouirent, les six animaux de ferme prospérer ».

13 – J. Yang et al. (2022). Sustainable intensification of millet–pig agriculture in Neolithic North China. Nature sustainability, https://doi.org/10.1038/s41893-022-00905-9

14 – H. Nasu et al. (2007). The occurrence and identification of Setaria italica (L.) P. Beauv. (foxtail millet) grains from the Chengtoushan site (ca. 5800 cal B.P.) in central China, with reference to the domestication centre in Asia. Vegetation History and Archaeobotany, 16, 481–494.

15 – J. D. A. Guedes (2011). Millets, rice, social complexity, and the spread of agriculture to the Chengdu Plain and southwest China. Rice, 4, 104–113 ; J. D. A. Guedes et al. (2013). Site of Baodun yields earliest evidence for the spread of rice and foxtail millet agriculture to south-west China. Antiquity, 87, 758–771. l

16 – J. D.A. Guedes (2011). Ibid 15 ; J. D. A.Guedes et al. (2013). Ibid 15.

17 – R. Dal Martello et al. (2018). Early agriculture at the crossroads of China and Southeast Asia: archaeobotanical evidence and radiocarbon dates from Baiyangcun, Yunnan. Journal of Archaeological Science: Reports, 20, 711–721 : Y. Gao et al. (2020). . A review on the spread of prehistoric agriculture from southern China to mainland Southeast Asia. Science China. Earth Sciences, 63, 5, 615-625.

18 – T. L. D. Lu (2009). “Prehistoric coexistence: the expansion of farming society from the Yangzi River to western South China, iin Ikeya, K., Ogawa, H., and Mitchell, P. (eds.) In­teractions between Hunter-Gatherers and Farmers: From Prehistory to Present, pp. 47– 52. Osaka: National Museum of Ethnology.

19 – Weber et al. (2010). Rice or millets: early farming strategies in prehistoric central Thailand. Archaeological and Anthropological Sciences, 2(2), 79–88.

20 – J. D. A. Guedes et al. (2019). The wet and the dry, the wild and the cultivated: subsistence and risk management in ancient central Thailand. Archaeological and Anthropological Sciences. doi: 10.1007/ s12520-019-00794-8

21 – C.M. Shehan (2017). Plant guide for foxtail millet (Setaria italica). USDA Natural Resources Conservation Service, Cape May Plant Material Center.

22https://antropocene.it/en/2019/05/11/setaria-italica/ ; Z. Deng et al. (2017). The ancient dispersal of millets in southern China : New archaeological evidence. The Holocene, DOI: 10.1177/09596836177 ; C.H. Tsang et al. (2017). Broomcorn and foxtail millet were cultivated in Taiwan about 5000 years ago. Bot. Stud. 58, 3, DOI 10.1186/s40529-016-0158-2

23 – X. Diao, G. Jia (2017). Origin and domestication of foxtail millet. In book Genetics and Genomics of Setaria, 19, 61-72 

24 – X. Diao, G. Jia (2017). Ibid 22 ; https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1040618221004171 ; https://www.mra-ihae.ru/doc/2019.1/20-33.pdf

25https://catalog.lib.kyushu-u.ac.jp/opac_download_md/1812318/Asian%20Archaeology%20Vol.3.pdf

26 – C. Bakels (2012/13). Foxtail millet (Setaria italica (L.) P. Beauv.) in Western Central Europe. Offa 69/70, 139-145.

27 – M. Le Thierry d’Ennequin, O. Panaud, B. Toupance, et al. (2000). Assessment of genetic relationships between Setaria italica and its wild relative S. viridis using AFLP markers. Theor Appl Genet 100, 1061–1066. https://doi.org/10.1007/s001220051387/

28https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0921448822000931?dgcid=rss_sd_all

Notule sur la courge à huile de Styrie

Si les courges (Cucurbita pepo L., 1753)1, espèces de la famille des Cucurbitacées, sont indéniablement des espèces d’origine américaine très ancienne qui regroupent plusieurs types de formes et de tailles différentes (vraies citrouilles, courgettes, glands, gourdes ornementales, pâtissons, etc.), la courge à huile de Styrie (Cucurbita pepo subsp. pepo var. styriaca Grebenscikov, 1949 ; synonyme : Cucurbita pepo var. oleifera Pietsch, 1942) est issue d’une mutation naturelle2 survenue au cours des années 1880 dans le Land de Styrie en Autriche-Hongrie. Ce cultivar, aujourd’hui produit la plupart du temps de manière biologique en Autriche, Slovénie, Hongrie, Suisse, Ukraine, bénéficie en Autriche d’une IGP.

Champ de production en végétation en Suisse ©AgroFlash 2011, puis lors de la récolte en Styrie ©https://news.salon-gourmet-selection.com/

Cette plante annuelle, dont la culture est facile, est une liane herbacée à tiges rampantes à buissonnantes et feuillage caduc qui ne supporte pas les températures négatives. Elle apprécie les sols humifères, riches et bien drainés ainsi que les situations ensoleillées et les arrosages réguliers mais espacés.
Cette potagère émet de grandes fleurs jaunes en juin-juillet. Son fruit est une courge vert-orangé, ronde d’environ 25-30 cm de diamètre et pesant de 5 à 8 kilogrammes. Cette dernière est récoltée de fin septembre à mi-octobre. Sa chair est légèrement sucrée, terreuse avec un arôme de noisette, pauvre en calories (environ 25 kcal/100 g) et riche en nutriments, notamment en bêta-carotène, un pigment qui soutient la fonction cérébrale, la bonne vue et le développement cellulaire.
Chaque courge contient une centaine de grammes de graines oléagineuses vert-foncé. Celles-ci ont – résultat de la mutation, la particularité de ne pas avoir d’écale, c’est-à-dire d’enveloppe protectrice. Elles sont bonnes à griller et à grignoter comme snacks car elles constituent une riche source de protéines végétales complètes, contenant les neuf acides aminés essentiels, ainsi qu’une grande diversité de vitamines et de minéraux, y compris la vitamine A, la vitamine B, la vitamine C, le zinc, le magnésium, le fer, le phosphore, le potassium, le cuivre et le sélénium.

Graines de courges oléagineuses de Styrie ©MrPlantes et ©lesbocauxdeclo.com


Huile de courge, ©lesillon.fr, et sa composition ©Fruhwirth & Hermetter, 2007

Acides grasVariations de la teneur
C14:0, acide myristique
C16:0, acide palmitique
C18 :0, acide stéarique
C18:1, acide oléique C18:2, acide linoléique
0.1-1.2 11.4-13.3 4.8-6.7 28.6-38.1 43.8-52.4

Depuis la fin des années 1940, ces graines ont également été sélectionnées pour accroître leur richesse en huile qui atteint aujourd’hui 46 à 50%. Pressées à froid3, elles fournissent une huile verte, l’« or de Styrie » au parfum de noisette grillée excellente pour la santé. Sa consommation régulière abaisse notamment le taux de cholestérol et diminue les risques d’hyperplasie de la prostate chez l’homme4.

Alain Bonjean, 111e article
Orcines, le 22 septembre 2022

Mots-clefs : Cucurbitacée, courge, courge à huile de Styrie, potagère, oléagineux, huile, Autriche, Europe centrale #alainbonjean

1 – B.D. Smith (1991). The initial domestication of Cucurbita pepo in the Americas 10,000 years ago. Science 276, 932-934 ; L. Gong et al. (2011). Genetic relationships and evolution in Cucurbita pepo (pumkin, squash, gourd) as revealed by simple sequence repeat polymorphism. TAG 124, 975-891 ; G. Chomicki et al. (2019). Origin and domestication of Cucurbitaceae crops : insights from phylogenies, genomics and archaeology. New Phytologist 226, 1240-1255 ; C. Martinez-Gonzalez et al. (2021). Recent and historical gene flow in cultivars, landraces, and a wild taxon of Cucurbita pepo in Mexico. Frontiers in Ecology and Evolution 9:656051, doi: 10.3389/fevo.2021.656051

2 – H. Teppner (2000). Cucurbita pepo (Cucurbitaceae)—history, seed coat types, thin coated seeds and their genetics. Phyton (Horn) 40, 1–42, https://www.zobodat.at/pdf/PHY_40_1_0001-0042.pdf ; https://cucurbit.info/2000/07/the-origin-and-breeding-of-the-hull-less-seeded-styrian-oil-pumpkin-varieties-in-austria/

3 – G.O. Fruhwirth, A. Hermetter (2007). Seeds and oil of the Styrian oil pumpkin : Components and biological activities. Eur.J. Of Lipid Sc. Technol. 109, 1128-1140 ; G.O. Fruhwirth, A. Hermetter (2008). Production technology and characteristics of Syrian pumpkin seed oil. Eur. J. Lipi Sci. Technol. 110, 637-644.

4 – Ibid 3 ; S. Adsul and V. Madkaikar (2020). Pumpkin (Cucurbita pepo) seeds. In : B. Tanwar and A. Goyal, ed. (2020). Oilseeds : Health attributes and food applications. Springer, 473-506.

Aperçu sur le royaume du Bhoutan et son agriculture

Depuis quelques mois, en compagnie de mon ami Christophe Dequidt avec qui j’ai publié « Le tour d’Europe des agricultures audacieuses »1 aux éditions de la France Agricole l’an passé, je contribue, entre autres, à suivre et appuyer les études qu’un jeune agronome du Bhoutan, Wang Gyeltshen, a repris en France pour renforcer sa formation initiale. Occasion unique d’approcher au travers de nos rencontres et échanges cet Etat montagnard énigmatique, essentiellement connu en Europe pour avoir développé depuis 1972 à l’initiative de son roi Jigme Singye, quatrième de la dynastie Wangchuck, le concept de « Bonheur National Brut » ou BNB, et de partager avec vous des éléments concernant son agriculture.

Situation géographique du Bhoutan ©club-des-voyages.com, ©www.axl.cefan.ulaval.ca/asie/bhoutan, et ©Agritop-Cirad

Le royaume du Bhoutan, localement nommé Brug-yul et souvent transcrit en Druk-yul qui signifie « terre du dragon », se situe en Asie du Sud dans l’est de l’Himalaya. Avec ses 38 394 km2, c’est un tout petit2 pays enclavé entre deux géants, l’Inde (3 287 283 km2) au sud, à l’est et à l’ouest-sud-ouest et la Chine (9 596 960 km2) au nord et à l’ouest-nord-ouest, avec lesquels il partage respectivement 605 km et 470 km de frontières. Il est aussi positionné non loin au nord du Bangladesh (147 570 km2) et à l’est du Népal (147 516 km2). Sa population est faible : selon l’ONU, 782 455 habitants en 2022, soit moins que Marseille intra-muros (870 731 habitants à la même date). La capitale Thimphou, située à 2200 m d’altitude dans une haute vallée, regroupe 115 000 habitants. La densité moyenne de population est de 20 habitants par km2.

Ensemble de fiefs mineurs du sud de la culture tibétaine depuis le VIIe siècle, le Bhoutan fut unifié au début du XVIIe siècle par le lama Shabdrug Ngawang Namgyal (1594-1651) avant d’entrer en contact au siècle suivant avec l’Empire britannique établi en Inde. Il prit la forme d’une monarchie absolue en 1907. Cette dernière a fait du bouddhisme vajrayāna la religion d’Etat et a exilé au début des années 1990 des milliers de membres de la communauté lhotshampa (minorité bhoutanaise hindouiste d’origine népalaise) vers le Népal voisin3. Elle est devenue monarchie constitutionnelle depuis 2008.

Le territoire du Bhoutan est majoritairement montagneux, avec plusieurs sommets dépassant les 7000 m d’altitude dont le Kula Kangri avec 7 553 m est considéré comme le point culminant, bien qu’il soit revendiqué totalement par la Chine.

Types d’arbresSurfaces (hectares)% de la forêt globale
Arbres à feuilles caduques1 763 89965
Pin bleu101 1554
Pin de l’Himalaya101 5374
Sapin230 9848
Conifères mixtes519 58619
Totaux2 717 161100

Diversité de la forêt bouthanaise, d’après FMRD, 20174


Contrairement à la région dite autonome du Tibet voisin, sinisée depuis 1959 et largement déboisée, la forêt couvre 71% du Bhoutan et la constitution exige que 60% de son territoire reste indéfiniment boisé. Seul, le sud du royaume dispose de plaines subtropicales et regroupe la majorité des terres arables du territoire national.

ZonesAltitude (m)Pluies (mm)Temp. an. max. (°C)Temp. an. min. (°C)Temp. an. moyen. (°C)
Alpine3600-4600<65012,0-0.95,5
Temp. froide2600-3600650-85022.30.19,9
Temp. chaude1800-2600650-85026.30.112,5
Subtrop. séche1200-18001200-180028.73.017,2
Subtrop. humide600-12001200-250033.04.619,5
Subtrop. chaude150-6002500-550034.611.623.6

Zones agro-écologiques du Bhoutan, d’après Gurung et Trébuli, 20165


Au niveau climatique, le Bhoutan présente des climats extrêmement contrastés du selon les régions et leurs altitudes respectives aussi bien au niveau des variations annuelles de températures que du niveau des précipitations (pluies et neiges incluses).
Au nord, le climat est clairement himalayen et froid avec des glaciers et des neiges éternelles sur les sommets, même si ces régions sont fortement impactées par le changement climatique. Les vallées du centre et du sud bénéficient d’un climat tempéré frais ou chaud selon leurs expositions tandis que les plaines méridionales dont l’altitude s’abaisse jusqu’à 97 m au point le plus bas sur la frontière avec l’Inde, disposent d’un climat subtropical particulièrement chaud, humide à très humide sous influence annuelle de la mousson, surtout celles de l’ouest.

Carte des zones protégées et des corridors biologiques établis au Bhoutan, ©BiodiversityConservationBlog, 20166


Le relief difficile, l’isolement très ancien7, la faible population et le régime largement autarcique du Bhoutan ainsi que sa politique suivie de zones protégées au niveau de la flore, des champignons et de la faune8 en font un méga-écosystème parmi les mieux préservés au monde. La politique du « « bonheur national brut »9 et le maintien d’une volonté de fermeture du pays au tourisme de masse donnant la priorité à la tradition et à l’écologie – le tourisme est limité par visa à plusieurs centaines de $ par jour pour ne pas impacter brutalement le mode de vie présent du pays – préservent indéniablement l’environnement bhoutanais tout en permettant au pays de couvrir ses besoins essentiels de sa population.

Le Bhoutan est ainsi, avec le Suriname en Amérique du Sud, l’un des deux seuls pays actuels à disposer d’un bilan carbone négatif10.

ZonesCultures principalesAnimauxCueillettes
AlpineAucuneYacks, bovins, ovinsCordyceps, plantes médicinales, plantes ornementales
Temp. froideBlé, orge, moutarde, colza, pomme de terre
Temp. chaudeBlé, orge, maïs, sarrazin, colza, moutarde, pomme de terre, légumes, pommier, poirier, pêcher, prunierBovins, porcs, volaillesChampignons, orchidées, asperges, plantes tinctoriales
Subtrop. sécheRiz, blé, maïs, millets, moutarde, oranger, bananier, goyave, légumesBovins, porcs, volaillesRotin, canne, fougères, champignons, badianier
Subtrop. humideRiz, blé, maïs, millets, moutarde, oranger, aréquier, cardamone, gingembre, goyaveBovins, porcs, caprins, buffles, volailles,Rotin, canne, fougères, champignons, chirata
Subtrop. chaudeRiz, blé, maïs, millets, moutarde, oranger, aréquier, gingembre, goyaveFougères, bambous, champignons, orties, pipla, chirata

Principales activités agricoles selon les zones agro-écologiques du Bhoutan, d’après Gurung, 201111

LE PIB du Bhoutan a atteint 2,5 milliards de $ US en 2020, soit 3 560 $/habitant. L’économie du pays repose sur l’agriculture et la foresterie, même si la principale ressource du royaume consiste dans la vente d’électricité à l’Inde. L’agriculture12 occupe encore un peu plus de 48% de la population active du Bhoutan (59% de femmes, 41% d’hommes). La taille moyenne des exploitations s’élève à 1,5 ha en moyenne : une moitié étant irriguée, l’autre se contentant de la pluviométrie naturelle.

CatégoriesUtilisations des terresSurfaces (hectares)
1Cultures annuelles54 102
2Cultures pérennes11 426
3Prairies temporaires et pâtures2 258
4Prairies permanentes et pâtures2 107
5Bâtiments et infrastructures3 058
6Jachères temporaires26 759
Total99 710

Classification des terres agricoles, d’après RSD, 2019


Selon des statistiques récentes13, les terres occupées par les activités agricoles seraient en légère régression : 99 710 hectares en 2019 pour 105 682 ha en 2016, soit respectivement 2,60% et 2,75% du territoire national. Il est à noter qu’en 2015, seules 2% des surfaces étaient partiellement mécanisées et les travaux prenaient 180 à 237 jours par paysan par hectare. Le Bhoutan est de fait l’un des pays dont la production est la plus organique au monde, même si seulement 1% des terres arables du pays était certifié organique en 2020.

Il est à souligner qu’aujourd’hui le Bhoutan a très peu d’échanges avec le monde extérieur, à l’exception de l’Inde14 qui lui fournit une main d’œuvre saisonnière essentielle pour la construction de ses routes, barrages et autres infrastructures.

Production 2020 des céréales et pseudo-céréales, d’après RSD, 2021


Traditionnellement, les agriculteurs cultivaient « Dru-Na-Gu », c’est -à-dire les Neuf Grains15 : riz, maïs, blé de printemps, orge, sarrasin (commun, amer), millets, (commun, des oiseaux, chandelle, éleusine, etc..), légumineuses (adzuki, haricot, mungo, pois, soja, autres Vigna, etc.), oléagineux (surtout colza et moutarde) et amarantes (amarante, quinoa).

Aujourd’hui, le riz, types indica et japonica, est devenu la céréale alimentaire dominante dans le pays bien qu’il ne couvre pas 100% de ses besoins et doive en importer régionalement, même si le maïs qui tarde à passer hybride dans le cadre de la doctrine du BNB, grâce à sa forte adaptabilité, est déjà devenu une ressource alimentaire importante dans l’est et certaines parties méridionales du pays. En parallèle, les productions de blé de printemps, d’orge, des diverses sortes de millet et de sarrasin ont fortement régressé au cours des dernières décennies.

Paysanne bhoutanaise moissonnant son riz à la serpe, zone tempérée ©WikiCC ; récolte manuelle d’une variété de pays de maïs, zone tempérée ©WGyeltsgen


La pomme de terre et les légumes sont également désormais des productions significatives, de même que la cardamone qui est partiellement exportée vers l’Inde et le Bangladesh.

Champ d’amarante dans le centre-ouest ©Ifad.org ; pâtures estivales de yacks dans le nord du pays entre 3500 et 4500m, © http://happy-bhutan.weebly.com/

Bien entendu, dans les terres très élevées du nord du pays, l’élevage traditionnel du yack se perpétue également, même s’il ne semble pas s’y développer, tandis que bovins, buffles, ovi-capridés, porcs et volailles sont produits à plus basses altitudes. La majorité de la viande et des produits laitiers est de nos jours importée d’Inde car l’implantation d’abattoirs est désormais interdite au Bhoutan.

En évitant les clichés qui ramènent inévitablement le Bhoutan au lieu imaginaire du mythique roman « Lost horizon » publié par James Hilton (1900-1954) à Londres chez Macmillan en 1933, repris en français sous le titre « Les horizons perdus » ou d’autres avoisinants depuis de multiples fois et adapté au cinéma par Franck Capra (1897-1991) dès 1937, le Bhoutan apparaît ainsi comme un pays surprenant qui nous donne à réfléchir par les voies prudentes et mesurées qu’il s’est choisies pour tenter de trouver un équilibre entre maintien de ses traditions et maîtrise de son développement. Sa philosophie, résumée par deux questions de son premier ministre Lotay Tshering – « S’il faut penser à un projet permettant le développement économique, est-ce que cela nous rendra plus heureux ? Certes plus riche, mais plus heureux ? » – donne à réfléchir même si l’on n’est pas un adepte de la décroissance.

Haute vallée, rizières et forêt près de Thimphou dans l’ouest du pays ©WGyeltshen

Pour intéressante que soit cette alternative au modèle de développement dominant fondé sur la croissance économique, il paraît toutefois difficile sur le long terme de figer durablement une nation dans un état de croissance donné même si, dès les années 1970, l’économiste Richard Easterlin a mis en évidence que, passé un certain niveau, la poursuite de la hausse du revenu n’induit pas forcément un accroissement de la sensation de bonheur individuel ou plus simplement de bien-être. Sur un autre plan, les élites émettant fréquemment un discours idéologique pour justifier de leur politique, pourquoi le Bhoutan échapperait-il à cette règle ? Je n’ai pas de certitude face à la complexité du sujet. Cette perplexité me ramène inéluctablement à la profondeur et à la subtilité toute orientale, et peut-être ironique, d’une phrase de Mencius (372-289 av. J.-C.), « contempler l’eau, c’est tout un art » mise en exergue par Benoit Vermander dans son dernier livre16 que je vous ai déjà signalé. Et aussi à une citation d’Alexandre Vialatte (1901-1971) – « Le bonheur date de la plus haute Antiquité. Il est quand même tout neuf car il a peu servi » – écrivain qui, dans un genre très différent, mérite aussi d’être relu.

Par-delà mon questionnement embarrassé et ces citations exutoires, il est indéniable que pour une aussi petite nation le chemin est particulièrement étroit et hasardeux entre d’un côté les appétits territoriaux de la Chine qui a croqué et dépecé le royaume voisin du Tibet et de l’autre les susceptibilités souvent exacerbées de son partenaire historique l’Inde. Puisse pourtant l’expérience du Bhoutan se poursuivre longtemps et continuer à faire réfléchir le reste de l’humanité !

Alain Bonjean,110e article
Orcines, le 12 septembre 2022

Mots-clefs : Royaume du Bhoutan, pays, Asie, Himalaya, géographie, démographie, économie, agriculture, forêt, bonheur national brut #alainbonjean

1https://www.editions-france-agricole.fr/site/gfaed/NOUVEAUTES__gfaed.4464.43137__/fr/boutique/produit.html

2 – Historiquement, le territoire du Bhoutan couvrait d’autres terres au sud, incluant une partie de l’actuel État indien d’Assam ainsi que le protectorat de Cooch Behar dans l’actuel Bengal occidental. À partir de 1772, la Compagnie des Indes orientales repoussa progressivement les frontières vers le nord jusqu’au traité de Sinchulu de 1865, qui restitua une partie des terres prises au royaume.

3https://www.strifeblog.org/2021/07/15/bhutans-well-kept-secret-the-lhotshampa-exodus-and-the-plight-of-the-100000/ ; https://www.jstor.org/stable/48609815 ;

4 – FRMD. (2017). Land Use and Land Cover of Bhutan 2016 – Maps and Statistics. Forest Resources Management Division (FRMD), Department of Forests & Park Services.

5https://agritrop.cirad.fr/585266/1/AgricultureBhoutan_Trebuil_Agritrop_Janvier2016.pdf

6https://biodiversityconservationblog.wordpress.com/2016/10/14/biodiversity-is-a-place-bhutan/

7 – Le Bhoutan construit sa première route en 1961, a ouvert ses portes en 1974 à ses premiers touristes et autorisé la télévision et Internet seulement en 1999.

8 – A. Banerjee and R. Bandopadhyay (2018). Biodiversity hotspot of Bhutan and its sustainability. Current Science 110, 4, 521-527.

9 – Cet indice se base sur 4 principes, piliers du développement durable : 1, croissance et développement économiques responsables ; 2, conservation et promotion de la culture bhoutanaise ; 3, préservation de l’environnement et promotion du développement durable ; et 4, bonne gouvernance responsable.

10https://www.nationalgeographic.fr/environnement/2021/08/le-bhoutan-seul-pays-au-monde-a-avoir-un-bilan-carbone-negatif

11 – T. J. Guring (2011). Analyse comparée de l’usage de la modélisation d’accompagnement pour faciliter la gestion adaptative de l’eau agricole au Bhoutan. Thèse en géographie humaine, économique et régionale. Univ. Paris-Ouest Nanterre-Le Défense, 405 p.

12 – Wang Gyeltsen, communication personnelle.

13 – FRMD. (2017). Land Use and Land Cover of Bhutan 2016 – Maps and Statistics. Forest Resources Management Division (FRMD), Department of Forests & Park Services ; RSD. (2019). RNR Census of Bhutan 2019. Renewable Natural Resources Statistics Division (RSD), Ministry of Agriculture and Forests.

14 – Celles let ceux qui voudront en savoir plus sur l’économie bhoutanaise liront avec intérêt : https://export.agence-adocc.com/fr/fiches-pays/bhoutan/economie-3?accepter_cookies=oui ; https://donnees.banquemondiale.org/pays/bhoutan

15https://www.sji.bt/wp-content/uploads/2018/12/Dru-Na-Gu.pdf

16https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251453118/comment-lire-les-classiques-chinois

Le pavot de Californie à la fois plante ornementale et très ancienne médicinale !

Le pavot de Californie (Eschscholzia1 californica Cham., 1820), aussi appelé pavot d’Amérique ou beaucoup plus rarement eschscholzie de Californie, est une gracieuse espèce de la famille des Papaveracea introduite des plaines ouvertes, caillouteuses et arides, d’Amérique du Nord occidentale et méridionale en Europe et dans d’autres régions du monde au XIXe siècle et cultivée depuis assez fréquemment dans nos jardins d’ornement (allemand : Eschscholtzie, Kalifornischer Mohn, Kappenmohn, Schlafmützchen ; anglais : California poppy, californian poppy, drowsy one, gold poppy ; catalan : rosella de Califòrnia ; espagnol : amapola amarilla, amapola de California, cop adel oro, dedal de oro, fernados, rasos ; hollandais : slaapmutsje ; italien : eschscholzia, escolzia californica, papaverero dorato)2, dont elle s’échappe parfois comme adventice. Il comprend deux sous-espèces3, californica et mexixana distinguables selon les formes de leurs cotylédons, leur dormance et leurs racines.

Pieds de pavot de Californie, Durtol, Puy-de-Dôme, mai 2022 ©ABonjean


Cette espèce herbacée4 vivace à vie courte5 de lumière, emblème de l’Etat de Californie, apprécie la chaleur et les climats sous influence maritime tout en étant paradoxalement intolérante au sel. Elle apprécie les sols secs argileux drainants de pH neutre à alcalin riches en nutriments, mais pas forcément en matières organiques, et est très facile à cultiver en semis direct (par contre, elle n’aime pas du tout être replantée).

Distribution mondiale de l’espèce : en vert, centre d’origine ; en violet, introductions6.

Ce pavot à croissance rapide développe une racine pivotante orangée profonde en tonnelet renflé et un réseau de racines fines qui l’ancrent profondément en terre ainsi que plusieurs rosettes de feuilles gris bleuté, légères, tripennatifides finement découpées, du centre desquelles s’élèvent des tiges florifères pouvant atteindre 20-45 cm de hauteur.

Détails du début de la floraison, Fleury, Aude, mai 2003 ©TelaBotanica-LRoubaudi ; détails de la fleur, Vaison-la-Romaine, Vaucluse, septembre 2018 ©TelaBotanica-CVisquenel



La floraison débute sous nos latitudes en mai-juin et dure jusqu’en octobre. Les fleurs hermaphrodites comprennent deux sépales soudés, quatre grands pétales libres d’un orange brillant (4-8 cm de diamètre, durant plusieurs jours7), plus de dix étamines soudées aux pétales et deux carpelles soudés portant quatre stigmates. Elles sont nombreuses et attirent les insectes pollinisateurs.

Les fruits forment des capsules longues à ouverture suturale très allongées, déhiscente à maturité, contenant de nombreuses petites graines rondes à ellipsoïdes, brunes à noires, à albumen huileux.

Fruit, Montbreton,Tarn-et-Garonne, Mai 2016 ©TelaBotanica-ABigou

Comme toutes les Papavéracées, le pavot de Californie dispose d’un appareil sécréteur de latex, contenant des alcaloïdes à effets hypnotiques, sédatifs et anxiolytiques bien que moins puissants que ceux du pavot à opium (Papaver somniferum).
Ce latex incolore est assez concentré dans ses racines (2 à 3%) et moins dans partie aérienne (0,5%) : certains de ses alcaloïdes8 – des pavines comme l’eschscholzine et la californidine – lui sont spécifiques et comptent pour 85% du total, tandis que d’autres – chélidonine, fumarine, glaucine bisnorargémonime, sanguinarine, etc. – existent aussi chez diverses Papavéracées. Ces alcaloïdes ne semblent pas présenter de danger de toxicité aux doses conseillées9.

Le pavot de Californie renferme également des composés plus courants comme des caroténoïdes, des flavonoïdes, des phytostérols et de la linamarine.

Jusqu’à la colonisation, les Peuples premiers d’Amérique du Nord utilisaient régulièrement le pavot de Californie dans leur herboristerie traditionnelle comme sédatif pour traiter les maux de tête, les rages de dents et pour aider à dormir petits et grands.

En pharmacopée européenne, la plante est désormais connue pour ne pas provoquer d’accoutumance contrairement au pavot à opium. Elle est employée, seule ou en mélange avec d’autres plantes, sous diverses formes – infusions, teintures mères, extraits secs ou fluides, lixiviation, poudre issue de cryobroyage, etc. – pour traiter insomnie, anxiété, migraines psoriasis et certaines autres maladies de peau. Son usage reste cependant contre-indiqué chez la femme enceinte.

IndicationsAssociations
Difficultés d’endormissementEschscholtzia + Aubépine
Sommeil non réparateurEschscholtzia + Passiflore
Réveils nocturnes avec anxiété et troubles digestifsEschscholtzia + Mélisse
Réveils nocturnes avec anxiété et fringale nocturneEschscholtzia + Passiflore
Réveil matinal précoceEschscholtzia + Valériane
Insomnie de la personne âgéeEschscholtzia + Ginkgo biloba
Insomnie en période de ménopauseEschscholtzia + Houblon + Valériane
Insomnie occasionnelleEschscholtzia + Aubépine
Cauchemars chez l’enfantEschscholtzia + Passiflore
Enurésie nocturneEschscholtzia + Eleuthérocoque

Exemples d’associations thérapeutiques possibles avec le pavot de Californie d’après Demir, 2019


Après avoir évoqué cette espèce venue de loin et ses usages, permettez-moi de terminer cet article de manière inhabituelle par une citation du lauréat américain du Nobel de littérature 1962 qui célèbre ce splendide pavot en évoquant ses souvenirs de la vallée de Salinas d’où il est natif :
« And mixed with these were splashes of California poppies. These too are of a burning color – not orange, not gold, but if pure gold were liquid and could raise a cream, that golden cream might be like the color of poppies »,
John Steinbeck, 1952, East of Eden. The Viking Press, New York.

Alain Bonjean, 109e article
Orcines, le 1er septembre 2022

Mots-clefs : Pavot de Californie, Eschscholzia californica, Papavéracée, Amérique du Nord, plante médicinale, plante ornementale, latex, alcaloïdes, hypnotique, sédatif, anxiolytique

1 – Ce genre botanique comprend douze espèces – https://www.cpp.edu/~jcclark/poppy/biblio.html.

Il a été nommé par le poète et botaniste franco-allemand Adalbert von Chamisso (1781-1838) en l’honneur de son ami, le médecin et naturaliste germano-balte Johann Friedrich von Eschscholtz (1793-1831), suite au voyage scientifique qu’ils firent ensemble autour du monde entre 1815 et 1818 à bord du Rurick, vaisseau impérial russe commandé par l’explorateur germano-balte Otto von Kotzebue (1787-1846).

2file:///C:/Users/Alain/Downloads/Eschscholzia_californica.pdf ; http://nature.jardin.free.fr/vivace/ft_pavotcalifornie.html

3 – S. A. Cook (1962). Genetic system, variation and adaptation in Eschscholtzia californica. Evolution 16, 3, 278-299.

4https://www.tela-botanica.org/bdtfx-nn-25658-synthese ; https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/97346

5 – Cette espèce peut germer et fleurir dans la même année. Son cycle rapide permet de ce semer ce pavot ç l’automne, au début du printemps et même au début de l’été si l’arrosage est alors possible , ce qui permet d’étaler plus encore sa floraison.

6https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:30043364-2

7 – Selon une légende amérindienne, les pétales orangés de ce pavot tombant au sol se transformaient en or le gorgeant de pépites… preuve indirecte que les Peuples premiers savaient parfois berner les envahisseurs européens et devaient s’amuser à les voir s’épuiser creuser le sol !

A noter toutefois qu’il il existe des sélections de pétales à couleur bronze, blanche, crème, jaune, écarlate, mauve, rose, unis ou panachés, parfois chiffonnés, et à fleurs semi-doubles à doubles.

8 – E. Demir (2019). Le pavot de Californie (Eschscholtzia californica Cham.) : caractéristiques, propriétés et utilisations d’une plante médicinale. Sciences pharmaceutiques. Université de Lorraine, Diplôme d’Etat de Docteur en Pharmacie, 111 p., https://hal.univ-lorraine.fr/hal-03297912/document ; https://www.phytomania.com/eschscholtzia.htm

9 – Toutefois, la sanguinarine étant soupçonnée certains praticiens de provoquer une maladie grave de l’œil, le glaucome (à noter que les parties aériennes du pavot de Californie n’en contiennent que des traces), sélectionner des variétés sans sanguinarine pourrait constituer un objectif à venir.

La horchata de chufa, boisson tirée du souchet, culture africaine pharaonique !

En cette période estivale où nous connaissons de forts pics de chaleur, il m’est venu à l’esprit de vous parler d’une boisson rafraîchissante, la « horchata de chufa », un lait végétal sucré traditionnellement produit depuis quelques siècles en Espagne dans la région de Valence à partir du souchet comestible (Cyperus esculentus L., 1753), une des rares Cypéracées domestiquées avec la châtaigne d’eau (Eleocharis dulcis) et le papyrus (Cyperus papyrus), à ne pas confondre avec le beau canard éponyme, Spatula clypeata. Cette espèce porte aussi en français les noms variés d’amande de terre, de gland de terre, de noisette ou de noix tigrée, de pois sucré, de souchet doré, de souchet sucré, de souchet sultan et de souchet tubéreux (allemand : Erdmandel, Eßbares Zypergras ; anglais : chufa flatsedge, earth almond, ground almond, nut grass, rush nut, tiger nut, water grass, yellow nut-grass, yellow nut-sedge ; arabe : habb-al-‘aziz, namir aljawz ; bangali : motha ; catalan : xufa, xuflera ; espagnol : chufa, juncia avellanada ; grec : Κίτρινη κύπερη, Κύπερη κίτρινη, Μάννες; hindi : kaseru ; hollandais : aardamandel, knolcyperus ; italien : docichini, babagigi, mandoria di terra, zigolo dulce ; portugais : chufa, tochufa). Selon les botanistes du Jardin royal de Kew, le souchet compte cinq sous-espèces dont la forme cultivée ssp. sativus Boeck1.

Champ de souchet, Alboraya à 3 km au nord de Valencia, Espagne, avec au fond le Museo de la Horchata ©IGCasado2

Cette plante vivace typique de zones humides, cultivée comme une annuelle, est caractérisée par des rhizomes fins portant des tubercules hypogés annelés, écailleux, de couleur marron jaunâtre, à la saveur douceâtre pouvant atteindre 1,5-2,0 cm de long, voire plus, chez la forme cultivée et des stolons jaunâtres. Elle forme des touffesde tiges triangulaires sans nœud, glabres, de 60-70 cm de haut avec des feuilles rigides vert clair brillant, glabres, en forme de W, insérées alternativement à 120° sur les tiges, à la base lancéolées, larges de 2-10 mm à bord entier. La floraison non systématique va généralement de juin à août. Les inflorescences sont en ombelles de 4-10 rayons, avec des épillets jaunâtres à verts-bruns, cylindriques de 6-22 fleurs. L’espèce est auto-incompatible et forme des quantités variables de semences (akènes) selon les années en sus de sa multiplication végétative clonale par tubercules. Elle peut facilement devenir envahissante et, peu sensible aux herbicides, est présente aujourd’hui comme adventice sur tous les continents sauf l’Antarctique3.

Détails d’un tubercule formant des pousses @Recherche agronomique suisse-ACW ; détail d’une inflorescence @Recherche agronomique suisse-ACW ;

Cycle de la culture @Infoweb

Cette plante a été domestiquée en Egypte sur les bords du Nil. On en connait des restes dès l’époque prédynastique (IVe millénaire av. J.-C.)4. Les Minoens consommaient du souchet dans la zone de la Mer Egée aux débuts de l’Âge de Bronze5. Théophraste (371-288 av. J.-C.) décrit cette plante cultivée sous les noms de « malinathalié » et de « mnausion », indiquant qu’on en rôtit en Egypte les tubercules dans la bière et qu’on les consomme comme des friandises sucrées. A cette époque, l’espèce était aussi considérée comme simple médicinale et source de parfums6.
L’ethnobotaniste Michel Chauvet estime que « sa diffusion en Méditerranée a dû être favorisée par les Arabes, qui la considéraient comme un aliment de luxe et un aphrodisiaque »7. Il existe notamment des traces écrites du XIIIe siècle mentionnant la consommation d’une boisson faite à partir du souchet aux alentours de Valence.
Le souchet est aujourd’hui cultivé, et parfois sélectionné, dans divers pays : Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Espagne, Ghana, Inde, Italie, Mali, Niger, Nigéria, Portugal, Togo, USA, etc.

Carte de la répartition du souchet @MChauvin

Dans l’hémisphère nord, la récolte des tubercules se fait en octobre, avant que le feuillage soit desséché par les gelées. Ils sont ensuite séchés au soleil ou sous un hangar à l’air libre, puis conservés à l’abri de la lumière et de l’humidité.

Ces organes possèdent une excellente valeur nutritionnelle, combinée à une teneur élevée en fibres8, et sont particulièrement riche en acide oléique9. Ils sont peu sucrés, riches en phosphore, potassium, magnésium, fibres et vitamines C, E, et ont une saveur de noisette. Leur apport énergétique est de 460 Kcal par 100 g.

Profils biochimiquesTubercules (g/100 g MS)Horchata (%)
Lipides Amidon Protéines Cendres Fibres Sucrose Solides solubles30,2 35,0 12,0 1,2 9,8 11,82,5 2,2 1,8 0,4 0,1
4,5-12,0

Réhydratés, écrasés et pressés, puis filtrés, ils fournissent un lait végétal, la fameuse « horchata de chufa » qui se boit traditionnellement fraîche ou sur de la glace pilée, agrémentée de sucre de canne, d’épices ou de fruits – non pasteurisée, celle-ci se conserve un à deux jours. Selon une légende, le nom « horchata » remonterait à Jacques Ier d’Aragon. Assoiffé, il aurait répondu « Això és or, xata » (« Ceci est de l’or, petite ») à une jeune fille qui lui offrait cette boisson lors de sa reconquête de Valence sur les Maures.

La farine de souchet s’utilise également désormais en panification et pâtisserie, ou même saupoudrée sur des crudités. Il en existe des versions valorisées sous formes de pâtes à tartiner. L’huile, dont la composition est proche de celles des huiles d’olive ou de tournesol oléique a un goût de fruit sec, un peu sucré, apprécié sur les salades.

Britanniques et Espagnols ont même fait de ses tubercules cuits un appât, parait-il irrésistible, pour la pêche de la grosse carpe10 !

Ce qui fait beaucoup de raisons pour redécouvrir ce très ancien légume souterrain !

Alain Bonjean, 106e article
Orcines, le 1er août 2022

Mots-clefs : Souchet comestible, Cyperus esculentus, Cypéracée, Afrique, Egypte pharaonique, Espagne arabe, Valence, plante vivace, plante comestible, boisson, appât pour la pêche

1 – S.J. ter Borg and P. Schippers (1992). Distributíon of varieties of Cyperus esculentus L. (yellow nutsedge) and their possible migration in Europe. IXe Colloque Intemational sur la biologie des mauvaises herbes. Annales, 417-425.

2 – I.G. Casado (2022). Una tarde en Alboraya para probar horchata de chufa. PlanesConHijos.com du 20 juin 2022.

3 – C. Borhen et J. Wirdth (2013). Souchet comestible (Cyperus esculentus L.) : situation actuelle en Suisse. Recherche Agronomique Suisse 4, 11-12, 460-467.

4 – J. Serrallach (1927). Die wurzelknolle von Cyperusesculentus L. Ph.D. thesís, University Frankfurt am Main ; https://www.archeonil.com/images/revue%2094%2096/AN1996-06-Wetterstrom.pdf

5 – B. Le Guen et al. (2019). Naissance de la Grèce : De Minos à Solon. 3200 à 510 avant notre ère. Ed. Belin, 686 p.

6 – M. Negbi (1992). A sweetmeat plant, a perfume plant and their weedy relatives: a chapter in the history of Cyperus esculentus L. and C. rotundus L. Economic Botany 46, 64-71.

7 – M. Chauvet (2018). Encyclopédie des plantes alimentaires. Ed. Belin, 239-240.

8 – P. España et al. (2000). Chufa (Cyperus esculentus L. var. sativus Boeck.): An Unconventional Crop. Studies Related to Applications and Cultivation. Economic Botany54(4):425-435. doi:10.1007/BF02866543.

9 – Certains ont du coup voulu en faire une source de biodiesel… https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0960852401000268

10https://pechonscarpe.fr/tiger-nuts/