Incontournable origan !

Dans les collines sèches aux sols basiques d’origines sédimentaires ou volcaniques des Limagnes d’Auvergne, j’ai souvent ramassé en début d’été avec mes grands-parents et mes parents l’origan (Origanum1 vulgare L., 1753)2 qui y pousse spontanément. Ils l’appelaient aussi marjolaine vivace, thym des bergers ou thé rouge, et je continue d’en cueillir de temps à autre pour abonder ma cuisine autant que ma petite armoire d’herboristerie familiale. Cette dicotylédone appartient à la vaste famille des Lamiacées comme la menthe ou la mélisse. Elle comprend trois sous-espèces dans l’Hexagone : O. v. subsp. viridulum3, O. v. subsp. vulgare, et O. v. subsp. hirtum.

Touffe d’origan en fleur – Talus sous Chadrat (Puy-de-Dôme), 2017 -©AlainBonjean

Cette vivace mellifère4 se présente en touffes poilues de 40-80 cm. Elle porte des tiges rougeâtres dressées, rameuses aux feuilles pétiolées, ovales ou elliptiques, vaguement denticulées ou entières. La floraison a lieu en France de juillet à septembre. Les fleurs roses, subsessiles, en épis ovoïdes-subtétragones agglomérés au sommet des rameaux et formant une panicule. Leurs bractées sont larges, ovales-lancéolées, d’un rouge violet, dépassant le calice ; celui-ci tubuleux en cloche, à 13 nervures, à gorge barbue, à 5 dents presque égales. La corolle est bilabiée, à tube saillant, à lèvre supérieure dressée, plane, émarginée, l’inférieure étalée, trilobée, 4 étamines didynames, droites, divergentes dès la base avec des anthères à loges divergentes. Les carpelles sont ovoïdes et lisses. Fruit formé de 4 akènes.

Détails de la feuille, 2013 – ©TelaBotanica-HGoedu ; fleurs, 2013 © TelaBotanica-GSAlama

Sa distribution est large : Europe (Corse comprise), Asie non tropicale et Afrique septentrionale. Elle est fréquente dans les lieux incultes ensoleillés et secs : talus, pelouses, bords de haies, lisières de forêts, sous-bois clairs.

Aire de distribution du genre Origanum – Source : Ietswaart, 19805

Moyennement riche en huile essentielle principalement composée de thymol et de carvacrol (deux phénols)6, c’est une plante aromatique au parfum afréable caractéristique intermédiaire entre ceux du thym et de la menthe fraîche avec une note poivrée en plus, tonique et apéritive.

En cuisine, sa feuille ciselée, fraîche ou séchée7, seule ou associée au thym ou au basilic, parfois au fenouil, est un aromate souvent associé en fin de cuisson à la tomate cuite, aux pizzas, aux farces, aux marinades, aux plats de poissons ou aux grillades. La fleur peut s’utiliser de même ou en décoration des mets.
Les inflorescences peuvent aussi s’employer comme bouquets secs parfumés.

En pharmacopée8,l’origan est utilisé depuis des millénaire en Egypte et en Inde, où cette plante a même été considérée comme sacrée. C’est un antibiotique naturel ainsi qu’un antiparasitaire. Il stimule le système immunitaire et devient un allié de choix contre les maladies hivernales. On en fait traditionnellement dans la région Auvergne-Rhône-Alpes une tisane stimulante aux propriétés antiseptiques, antitussives et antioxydantes9, intéressante l’hiver contre les refroidissements, seule ou en mélange avec du romarin, des baies de cynorhodon et du miel ; elle possède aussi un léger effet sédatif qui améliore la qualité du sommeil et facilte la digestion.

Exemple de tisane d’origan – ©Sunday.fr

Champ d’origan de Provence – ©Spigol ; exemple d’huile essentielle – ©Naturactive

Il est à noter qu’à côté de l’origan sauvage, le marché de la feuille sèche (origan vert/herbe à pizza) et secondairement le marché des huiles essentielles ont recours à des cultivars sélectionnés sous formes de clones d’une autre sous-espèce européenne Origanum vulgare subsp. heracleoticum, plus riche en carvacrol.

Les producteurs disposent ainsi des cultures plus homogènes, plus productives, généralement conduites sous label bio. En Drôme, les rendements annuels sont de l’ordre de 30 kg/ha d’huile essentielle, selon les clones et les chémotypes retenus. Ceux en feuilles sèches sortie moissonneuses batteuses oscillent entre 600 et 1500 kg/ha en agriculture biologique. Les exploitants intéressés par ce type de production pourront apprendre plus de détails sur ces productions, y compris des notions de marges brutes, sur les liens : https://aura.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/Auvergne-Rhone-Alpes/AB_origan_2018.pdf ; https://occitanie.chambre-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/Occitanie/Productions_techniques/FT-Origan-IO-AB-web-2020.pdf

Alain Bonjean, 86e article,
Orcines, le 12 janvier 2022

Mots-clefs : Origanum vulgare, Lamiacée, vivace, mellifère, aromatique, médicinale, Eurasie, Afrique du Nord

1 – Ce genre comprend une trentaine d’espèces habitant l’Europe, l’Asie non tropicale et l’Afrique septentrionale ; son nom d’origine grecque signifie « qui rend la montagne riante ».

2 – Selon TelaBotanica, en Europe, l’espèce porte les noms suivants : allemand : Gewöhnficher Dast, Kostets, Perennirender, Wilder Majoran, Winter Marjoram, Wohlgemuthe ; anglais : common marjoram, perennial marjoram, wild marjoram ; catalan : orenga ; espagnol : orégano commun, organo ; hollandais : oreganana, wilde marjolein; italien : acciughero, angano, maggiorana selvatica, organo comune, regamo, rigano.

3 – En Auvergne, cette sous-espèce est présente dans les Monts du Cantal à Albepierre-Bredons et dans le bassin du Puy-en-Velay.

4https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=46407&type_nom=&nom=&onglet=synthese

5 – J.H.A Ietswaart (1980). Taxonomic Revision of the genus Origanum (Labiatae), Leiden Botanical Series, Vol 4, Leiden University Press, The Hague, Netherlands.

6 – Cette huile essentielle relaxante est employée en cosmétiques : crèmes de visage de nuit, crèmes de bien-être du corps.

7 – L’origan se sèche facilement. Son parfum se bonifie et devient même un peu plus épicé en quelques semaines.

8 – Chez les Grecs, cette plante symbolisait le bonheur et était offerte aux jeunes mariés. Selon la mythologie romaine, la Déesse Vénus aurait créé l’origan pour apaiser les blessures provenant des flèches de Cupidon, petit Dieu de l’amour.

9 – S. Bouhdid et al. (2012). Les huiles essentielles de l’origan compact et de la cannelle de Ceylan : pouvoir antibactérien et mécanisme d’action. Journal de Pharmacie Clinique 31, 3, 141-148.

Pour bien débuter l’année, adoptez la plante ZZ !

Ce blog né en mars 2019, peu avant l’arrivée de la pandémie dans nos vies, a pris de l’ampleur avec cette dernière, puisque nous je viens de mesurer que nous en arrivons à mon 85e article en ce début janvier 2022. Le Covid-19 nous incitant au rangement, parfois même à l’introspection, je suis tombé récemment sur des photos prises dans le bureau de Pékin d’où j’ai travaillé plusieurs années jusqu’en 2014.

Mon assistante Tina Sang y avait déposé une plante d’intérieur, 金钱树, en bonne pratiquante du feng shui1, végétation que j’appréciais beaucoup pour son vert émeraude, ses frondes au profil archaïque et son aspect vigoureux inspirant. N’ayant jusque-là pas abordé l’univers des plantes ornementales, je vous propose d’en faire mon premier article de 2022 : il s’agit du Zamioculcas zamiifolia (Lodd) Engl.2 que les professionnels de la décoration d’intérieur ont rebaptisé par facilité la « plante ZZ » !


Cette espèce monocotylédone que les Anglais nomment « emerald palm3 », « aroid palm4 », « fat boy5 », « arum fern6 », « Zanzibar gem7 » ou « eternity plant 8», appartient à la famille des Aracées (qui comprend de nombreuses autres ornementales et aussi quelques plantes alimentaires comme le taro géant des marais ou le konjac) et est la seule représentante connue à ce jour de son genre. Le ZZ9 est une plante vivace acaule à feuilles persistantes et à rhizome tubéreux souterrain. Il mesure de 0,3 à 1,1 m. Généralement toujours vert, il a la particularité de devenir caduc en cas de sécheresse et survivant grâce aux réserves en eau de son rhizome jusqu’à ce que les précipitations reprennent – ce qui, en intérieur, peut s’avérer très pratique si on oublie de l’arroser de temps à autre. Ses feuilles charnues, luisantes, épaisses et droites de 40-60 cm de long, rarement plus et ne dépassant pas 100 cm, portent 6 à 8 paires de folioles épaisses, luisantes, alternées et elliptiques de 5-15 cm de long. Elles contiennent plus de 90% d’eau.

©jardindeVavou

La floraison intervient de l’été au début de l’automne. Les fleurs sont rares, en parties cachées par la base des feuilles et mesurent 5-7, voire10 cm. Elles sont vert pâle, entourées de spathes vertes, puis brunâtres à maturité et se retournent alors vers le sol. A l’état naturel, les plantes ne sont pas auto-fertiles et sont pollinisées par des insectes.

Originaire d’Afrique de l’Est10 et en particulier de l’île de Zanzibar et de Tanzanie, le Zamioculcas pousse à l’état naturel dans des savanes sèches arborées et des forêts tropicales humides peu denses, sur des sols sableux, rocailleux et généralement bien exposés au soleil. Il est aussi présent au Mozambique, au Malawi et jusqu’à la province sud-africaine du Natal. Ce n’est pas une plante de désert, toutefois sa région d’origine connaît une période sèche assez longue mais aussi une saison des pluies très intenses. Au Malawi, il pousse même dans des forêts tropicales humides avec des taux d’humidité de 80% et des températures moyennes de 22-28°C.

Bien que connu des botanistes depuis le début du XIXe siècle, l’introduction de ZZ comme plante de jardinerie en Europe est relativement récente puisqu’elle daterait de 1996, date à laquelle des horticulteurs hollandais ont commencé à la multiplier sous serres à des fins commerciales à grande échelle11, puis à la sélectionner développant de nouveaux cultivars à feuilles brun foncé12 , d’autres nains13 et d’autres encore polyploïdes14. Le ZZ connaît depuis les années 2000 un succès rapide grâce à sa rusticité et sa forme compacte qui fait penser à un palmier mais sans l’inconvénient de la taille et l’aspect très graphique de ses feuilles. La croissance de la plante reste assez lente. Il lui faut éviter les températures inférieures à 10°C qui lui sont fatales et les attaques de cochenilles farineuses. En horticulture, la plante est multipliée par division des rhizomes ou par bouturage des feuilles.

Même si l’espèce entre dans la pharmacopée traditionnelle en Tanzanie et au Malawi15 et si un texte scientifique récent indique que la plante contient des substances antibactériennes16, certaines rumeurs sur Internet annoncent que le ZZ est toxique. Il est vrai qu’il contient de l’oxalate de calcium, mais on trouve aussi ces substances dans les carottes, l’épinard, le persil, le radis, etc. Pas de quoi s’inquiéter, surtout que comme ce n’est pas une plante alimentaire !

Par suite, n’hésitez pas à adopter sous nos latitudes le ZZ en pot comme plante d’intérieur17 puisqu’elle aime la chaleur et réprouve les excès d’eau !

Avant de clore cet article, je vous adresse à toutes et à tous mes meilleurs vœux pour 2022 en espérant qu’entre vaccinations et contaminations le Covid nous y laissera sous quelques semaines un peu en paix. Une année 2022 pleines de belles rencontres et de nouvelles plantes !

Alain Bonjean, 85e article,
Orcines, le 9 janvier 2022

Mots-clefs : Zamioculcas zamiifolia, Aracée, monocotylédone, plante d’intérieur, Afrique de l’est

1 – Dans leur pratique traditionnelle plurimillénaire qui a pour but d’harmoniser l’énergie environnementale d’un lieu de manière à favoriser le bien-être, la santé et la prospérité de ses occupant, les praticiens modernes du feng shui ont adopté la plante ZZ comme plante fortunée. Ils le placent dans le « coin de la richesse » de leurs pièces de vie pour apportre la fortune dans leur existence.

2 – Son nom générique dérive du genre Zamia (genre de Cycadales de la famille des Zamiacées), et de l’arabe qolqas (قلقاس, prononcé en arabe égyptien : [qolˈqæːs]), désignant le taro (Colocasia esculenta), plante alimentaire tropicale cultivée pour son tubercule. La référence au genre Zamia provient de la ressemblance avec les feuilles opposées de certaines espèces de ce genre de Cycadales présentant également des folioles vert sombre plus ou moins résistants à des stress hydriques dont la forme rappelle celles du « ZZ ». Cette ressemblance superficielle est répétée – amusette de botaniste, sans nul doute –dans l’épithète « zamiifolia » (à feuilles de Zamia).
Il a été décrit pour la première fois en 1829 par le Britannique Georges Loddiges (1784-1846) sous l’appellation de Caladium zamiifolium, puis muté en 1856 dans son nouveau genre Zamioculcas par le botaniste autrichien Henrich Wilhelm Schoot (1794-1865), avant d’être nommé en 1905 Zamioculcas zamiifolium par l’Allemand Adolf Engler (1844-1930).

3 – Palmier émeraude.

4 – Palmier aroïde.

5 – Gros lard.

6 – Fougère arum (même si ce n’est pas du tout une fougère)

7 – Joyau de Zanzibar.

8 – Plante d’éternité.

9https://www.ncbi.nlm.nih.gov/Taxonomy/Browser/wwwtax.cgi?id=78374 ; http://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Araceae/2944/Zamioculcas_zamiifolia ;

10http://www.exoticrainforest.com/Zamioculcas%20zamiifolia%20pc.html ; http://legacy.tropicos.org/Name/2104727

11https://www.petalrepublic.com/zz-plant-guide/ ; M. Blanchard and R. Lopez (2007). ZZ plant is an easy tough indoor use. GMPro, 1, 50-56 ; J. Chen and R.J. Henry. (2003). Tropical ornamental foliage plant. HorTechnology 13, 3,458-432

12https://www.ourhouseplants.com/plants/zzplant

13https://cjs.sljol.info/articles/abstract/10.4038/cjs.v49i2.7741/

14https://www.actahort.org/books/813/813_72.htm ; https://www.globethesis.com/?t=2143360242496981

15 – En Tanzanie, ZZ est employé dans le traitement de certaines inflammations et au Malawi pour soigner les maux d’oreille.

16 – S. Rattanasuk and T. Phiwthong (2021). A New Potential Source of Anti-pathogenic Bacterial Substances from Zamioculcas zamiifolia (Lodd.) Engl. Extracts. Pak. J. Biol. Sci. 24, 235-240.

17 – La plante se porte mieux avec une lumière claire et indirecte mais peut se contenter d’un endroit peu éclairé. Elle a besoin d’une atmosphère humide, d’arrosages suffisamment espacés pour laisser sécher la terre. Elle ne supporte pas l’excès d’arrosage. Pour plus détails, lire : https://www.nature-and-garden.com/gardening/zamioculcas.html

Le piment royal qui n’est pas une Solanée !

Comme nous serons bientôt plongés dans les Fêtes de fin d’année, je vous propose de clore l’an 2021 par un article sur une épice ancienne, presque oubliée : le piment royal (Myrica1 gale2 L., 1753) qui, malgré son nom, n’est pas une Solanée comme le piment commun (Capsicum annuum) et ses apparentées qui sont pour lui autant d’homonymes.
C’est un court arbuste de la petite famille des Myricacées de l’ordre des Fagales qui comprend environ 55 espèces3. En France, il porte une palette d’appellations très variées – gala odorant, lorette, myrte bâtard, myrte des marais, myrte du Brabant, piment aquatique, poivre du Brabant, romarin du nord, que nos cousins québécois enrichissent encore en le nommant joliment bois-sent-bon ou myrique baumier (allemand : Galestrauch ; Sumpfmyrte ; anglais : bay gale, bay myrtle, bog myrtle, Dutch myrtle, moor myrtle, sweet gale, sweetgale ; danois : mose-pors, porse ; espagnol : arrayan de los pantanos ; mirto de Brabante ; estonien : harilik porss, lutikarohi, murdid, soo kaerad, rabaumalad ; finnois : suomyrtti ; gaélique : rideag ; hollandais : gewone gagel ; italien : myrica ; lithuanien : pajurinis sotvaras ; norvégien : pors, post ; polonais : woskownica europejska ; portugais : alecrim-do-norte, samouco-de-brabante ; russe : voskovnik bolotny, datski mirt).

Buissons de piment royal – Biganos (Gironde) ©Telabotanica-DSautet, 2007 ; jeunes pousses – Bussac-Forêt (Charente-Maritime) ©Telabotanica-LRoubaudi, 2013

Les arbrisseaux et arbustes de piment royal4 ont un port touffu, arrondi, résineux et odorant de 0,5 à 2 m de hauteur pour 1 à 2 m de diamètre et drageonnent facilement. Leurs jeunes pousses sont anguleuses et pubescentes. leurs feuilles vert foncé mat, sont alternes, caduques, atténuées en court pétiole à la base, oblongues-elliptiques (2-5 cm), dentées dans le haut ou entières, uninervées, coriaces, glabres ou pubescentes, sans stipules.

Dans l’Hexagone, la floraison de cette espèce dioïque (sexes portés séparément par des plants femelles ou mâles) a lieu en avril-mai : les fleurs sont sans périanthe, solitaires à la base d’une écaille persistante, disposées en chatons dressés, cylindriques pu ovoïdes, sessiles, paraissant avant les feuilles ; on note selon les types, 4-5 étamines ou 2 styles courts, stigmatifères. La pollinisation est anémogame

Fleurs mâles et femelles de piment royal ©SivDomeij

La fructification a lieu entre juillet et septembre avec des fruits drupacés, ovoïdes, comprimés-résineux-poisseux, uniloculaires, monospermes et indéhiscents. Leur dissémination est anémochore et les graines sont connues pour leur grande longévité (nécessité de stratification en culture).

Fruits séchés – https://nativeapothicaire.com/products/fruit-du-myrique-baumier

De manière naturelle, le piment royal est une espèce indigène subarctique du nord et de l’ouest de l’Europe ainsi que d’Amérique du Nord et d’Asie extrême-orientale5 (voir carte de gauche ci-dessous en vert et zone rouge, distribution éteinte ; carte de droite précisant la distribution française) croissant sur des sols pauvres, détrempés, acides, des marais et des tourbières.

Ses racines hébergent des actinobactéries6 fixatrices de l’azote atmosphérique pour compenser la pauvreté de ces environnements en azote minéral.

Les graines et le feuillage du piment royal contiennent des composants aromatiques dont la senteur résineuse, sucrée, boisée et camphrée, rappelle celle des peupliers baumiers (Populus balsmifera, P. trichocarpa). Cette plante est spontanément consommée par les cervidés, les moutons, les chèvres, les bovins ainsi que par de nombreux papillons.

Historiquement7, l’appellation de piment royal provient du fait que les bouquets de mariages royaux devaient contenir son feuillage. Plus largement, cette espèce a longtemps été employée en parfumerie-cosmétiques8 et aussi comme épice : ses feuilles peuvent remplacer en cuisine celles du laurier-sauce et ses graines broyées au mortier parfumer poissons, viandes et desserts.
Les fleurs femelles étaient aussi employées en amorce lors de pêches en étangs ou en rivière en Allemagne, Belgique et Royaume-Uni.


Du Moyen-Âge au XVIe siècle, le piment royal faisait partie d’un mélange de plantes incluant aussi l’achillée millefeuille (Achillea millefolium) et le lédon des marais (Rhododendron tomentosum), appelé le « gruit » qui servait en Europe du Nord-Ouest à parfumer la bière avant le houblon9 – cette tradition se retrouve encore au Danemark dans la production de la « Gageleer » ou en Suède où le piment royal sert à parfumer le schnaps. Dans l’Encyclopédie de 1751 de Diderot et d’Alembert, un texte du médecin Gabriel-François Venel (1723-1775) nous apprend également que « les feuilles de cette plante, séchées, & ensuite infusées comme du thé, ont un goût […] qui n’est point désagréable. Les Flamands nomment cette plante « gagel » ; les gens de la campagne en mettent dans leurs paillasses pour écarter les punaises, mais il est à craindre que son odeur qui est très-forte, n’empêche de dormir ceux qui auroient recours à ce remède. On dit qu’en mettant cette plante dans de la bière, elle enivre très-promptement ; & que par-là, non-seulement elle ôte la raison, mais encore qu’elle rend insensés & furieux ceux qui en boivent »10. Les graines bouillies servaient aussi à préparer une teinture jaune pour teindre la laine11. L’écorce, riche en tanins, étaient usitées en tannage.

Au niveau de la pharmacopée12, le piment royal était réputé comme antiseptique respiratoire et stimulant, cordial, stomachique, hépatique. Il a aussi été utilisé comme traitement de la gonorrhée (feuilles), vermifuge (écorce séchée), produit abortif (feuilles) et pour repousser les piqûres d’insectes (feuilles, huile essentielle). Dans la tradition amérindienne, les tisanes de cet arbuste étaient sensées « favoriser le rêve lucide (lorsque la personne est consciente qu’elle est en train de rêver) 13».

Récemment, un projet a été lancé en Ecosse par la société Alliance Boots en relation avec The University of Highlands and Islands pour tenter de domestiquer cette espèce et de la cultiver pour en extraire l’huile essentielle utilisable dans les soins de l’acné et d’autres soins de la peau14, mais aussi comme base d’agent anti-cancéreux15. Par ailleurs, certains composés du feuillage de cette espèce pourraient permettre de développer des bio-herbicides, des bio-fongicides ou des répulsifs contre les moustiques16.

Bien que nous l’ayons quasiment oublié, le piment royal mériterait incontestablement d’être réexaminé à l’aune de nos besoins contemporains et peut-être cultivé dans certaines régions humides d’Europe où il est naturellement adapté !

Par ailleurs, comme nous nous trouvons déjà dans la semaine des longues nuits du solstice d’hiver et de Noël, permettez-moi par-delà les contraintes de la pandémie que nous continuons de vivre collectivement de vous adresser à toutes et à tous d’excellentes fêtes de fin d’année ainsi qu’à vos proches.

Bien fidèlement,

Alain Bonjean,
Orcines, le 20 décembre 2021.


Mots-clefs : Myrica gale, piment royal, Myricacées, Fagales, arbuste, Europe, Amérique du Nord, mycorhize, actinobactéries, plante fourragère, plante à parfum, plante aromatique, plante tinctoriale, épice, plante médicinale, tisanes, répulsif contre les insectes,

1 – Transcription du grec « myrtkê » qui désignait un tamaris africain selon P. Fournier (1949). Le livre des plantes médicinales et vénéneuses de France, tome III, Ed. Le chevalier, Paris, p.64.

2 – Ancien nom celte du piment royal d’après P. Fournier précité.

3https://stringfixer.com/fr/Myricaceae ; on trouve également dans ce genre, l’arbre à suif ou cirier (Myrica cerifera) au Canada et dans l’est des Etats-Unis dont le fruit est cireux, la fraise chinoise (Myrica rubra), en Chine, aux fruits comestibles, et Myrica esculenta, en Inde, qui y sert à faire des savons et des bougies.

4https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/109130/tab/sources ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=43387&type_nom=&nom=&onglet=description ; https://www.promessedefleurs.com/arbustes/arbustes-de-a-a-z/bois-sent-bon-myrica-gale.html

5https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:300581-2 ; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Myrica-gale-distribution-map.svg

6 – A. Moiroud (1996). Diversité et écologie des plantes actinorhiziennes. Acta Botanica Gallica 143, 7, 651-661.

7http://gernot-katzers-spice-pages.com/germ/Myri_gal.html

8 – En Europe de l’Ouest et du Nord, ces rameaux entraient dans la confection de bouquets mais aussi pour parfumer le linge. https://www.bcliving.ca/the-inconspicuous-sweet-gale

9 – K.E. Behre (1983). Plants and Ancient Man. Studies in Palaethnobotany. W. van Zeist and W. Capsarie ed. Rottredam, The Netherlands. 344 p. ; S. Verberg (2018). Medieval herbal ale : Gruit demystified. Medievalmeadandbeer.worldpress.com ; S. Verberg (2019). Medieval gruit beer reconstructed : New theories about old beverages. Poster presentation at Homebrew Con 2019.
Selon les régions et les brasseurs, ils ajoutaient souvent aussi de la résine de pin, du miel des aromates européens (anis, cerise, myrtille, genévrier, romarin, etc.) ou exotiques (cannelle, gingembre, muscade, etc.), voire des grains.

10https://www.wikit.wiki/blog/fr/Piment_royal

11https://books.google.fr/books?id=V1-Cg_DD0L4C&pg=PA477&lpg=PA477&dq=(Myrica+gale)+Sweet+Gale+Scotlande+Sweden&source=bl&ots=yQUNrBmFkl&sig=ACfU3U37ZhD1v1iJJPH6BX0A96NIdjQrDQ&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiN2oiBy_D0AhUSlhQKHZ-oDGo4HhDoAXoECAIQAQ#v=onepage&q=(Myrica%20gale)%20Sweet%20Gale%20Scotlande%20Sweden&f=false

12 – Ibid 1 ; http://dico-sciences-animales.cirad.fr/mobile/liste-mots.php?fiche=30951&def=piment+royal ; https://phytotheque.wordpress.com/2016/05/12/piment-royal-myrica-gale/

13https://www.beaucerc.com/sites/24519/realisations/PDZA/PFNL/Arbustes_Myrique_baumier(1).pdf

14 – Ibid 7 ; https://www.uhi.ac.uk/en/ ; P. Martin and X. Chang (2010). Developing sweet gale (Myrica gale) as a new crop for the cosmetic industry. Aspects of Applied Biology 101, 115-122 ; il est à souligner que l’huile essentielle, surtout riche en myrcène, limonène, alpha-phellandrène et 6-caryophyllène, est toxique et ne doit pas être employée en usage interne.

15 – M. Sylvestre et al. (2005). A chemical composition and anticancer activity of leaf essential oil of Myrica gale L. Phytomedicine 2, 4, 299-304.

16 – C. Bertrand, C. Prigent-Combaret (2012). Les alternatives aux pesticides. Biofutur 31, 330, 39-40 ; J. Popovici et al. (2011). An allelochemical from Myrica gale with strong phytotoxic activity against highly invasive Fallopia x bohemica taxa. Molecules, MDPI 16, 2323-2333

L’ers, un des plus anciens protéagineux !

L’année 2020 aura été en France une nouvelle période de promotion des protéagineux. Le présent nous offrant fréquemment des exemples de boucles temporelles sur des faits préexistants, l’idée d’évoquer ce protéagineux, plus cité à notre époque en archéologie qu’en agronomie ou sélection, m’est intuitivement advenue.

L’ers1 (Vicia ervilia (L.) Willd., 1802), cher aux cruciverbistes, encore parfois appelé erse, ervilier, ervilière, faux orobe, lentille bâtarde, lentille du Canada, vesce amère, vesce bâtarde, vesce blanche, vesce ervilia (allemand : Linsen-Wicke ; anglais : bitter vetch, blister betch, ervil ; arabe : kersannah, kersenna ; arménien : karsanna ; berbère : kiker ; catalan : erb ; espagnol : alcarceña, alcarraceña, alcaruna, alverja, ervilla, lenteja bastarda, yero, yeros ; hollandais : linzenwikke ; iranien : gavdaneh ; italien : mochi, veccia capogirlo, vecciola ; polonais : wyka soczewicowata ; portugais : gèro ; turc : kara burçak) appartient à la famille des Fabacées. C’est l’une des plantes compagnes de l’orge, des blés et du lin du centre d’origine d’agriculture du Proche-Orient au même titre que la fève, la lentille, le pois et le pois-chiche2. A la fin de la dernière ère glaciaire, son ancêtre sauvage faisait déjà partie de l’alimentation courante des populations de Néandertal et d’Homo sapiens sapiens chasseurs-cueilleurs vivant alors dans cette région de la planète3.
Pour les botanistes4, c’est une espèce « herbacée, ramifiée et glabrescente, à tiges dressées ou ascendantes, ramifiées, pouvant atteindre de 20 à 50 cm de haut, dont les racines forment un réseau dense. C’est une plante au port dressé, très ramifié, aux feuilles sans vrille ou avec une vrille simple, peu développée. Les feuilles, composées pennées, comptent de 4 à 20 paires de folioles mucronées, oblongues-linéaires, de 5 à 15 mm de long sur 1 à 4 mm de large, densément couvertes de poils apprimés. Elles portent à la base des stipules dentées, presque en forme de flèche. Les inflorescences, portées par un pédoncule plus court que les feuilles, sont composées de 1 à 4 fleurs. Les fleurs, de 6 à 12 mm, ont des sépales soudés en tube, dont les extrémités (dents), en forme d’arêtes, sont plus longues que le tube. La corolle est blanchâtre, rosâtre ou bleu pâle, parfois avec des stries violettes. Les gousses lomentacées (c’est-à-dire resserrées entre chaque graine), pendantes, de couleur jaune paille à maturité, mesurent de 15 à 30 mm de long sur 5 à 6 mm de large et comprennent 2 à 4 graines. Jusqu’à cinq gousses peuvent se développer à partir d’un même nœud. Celles-ci sont de couleur marron ou avec un motif noir en surface, angulaires (tétrahédriques) ou globuleuses, glabres et ont 5 à 6 mm de diamètre. On compte de 25 000 à 35 000 graines par kg ».

Hampe florale d’ers – ©Alchetron ; graines d’ers – ©CNPMAI

Cette légumineuse est diploïde (2n = 2x = 14) et autogame. Elle fleurit entre avril et juin. Ses graines, mûries en juillet, sont riches en protéines (au moins 24%) et contiennent aussi divers facteurs antinutritionnels, notamment des glucosides cyanogénétiques, de la canavanine et des inhibiteurs de la trypsine5, la protégeant de divers prédateurs. Il faut les tremper quelques jours dans l’eau avant utilisation, puis les faire bouillir et renouveler l’eau de cuisson plusieurs fois pour enlever leur amertume, le produit final ayant une saveur agréable proche de celle de la noisette6.

L’ers est distribué à l’état sauvage en Anatolie, en Arménie, dans le nord de l’Irak, avec une extension de cette aire principale au sud le long des montagnes de l’Anti-Liban, y compris le mont Hermon et le Djebel el-Druze, en Syrie, au Liban et en Jordanie, jusque vers 1100 m ; dans la mesure où y trouve la plus grande diversité, cette zone apparaît comme le centre d’origine de l’espèce.
On trouve également entre 800 et 2000 m  des formes adventices ou férales de l’ers7 sur le pourtour méditerranéen, en Europe et du Caucase au Kazakhstan et à l’Afghanistan ainsi que dans quelques autres spots des terres émergées.

Distribution contemporaine de l’ers – source : https://www.gbif.org/species/2974887

L’ensemble de ces types sauvages se caractérisent par une croissance à partir d’une rosette et par leurs gousses déhiscentes, trait contrôlé par deux gènes dominants.

Des restes archéologiques très anciens d’ers ont été trouvés au Levant entre les XIVe et Xe millénaires av. J.-C.8, mais ils proviennent probablement de plantes sauvages ou de protocultures – la domestication ayant principalement joué sur l’indéhiscence des gousses, la taille légèrement plus grosse des graines et la composition chimique des grains9.

Localisation et datation de divers sites archéologiques contenant de l’ers au Proche-Orient et en Europe – ©Mikić et al, 2015

Les spécialistes considèrent aujourd’hui que sa domestication a eu lieu en Anatolie autour de 7000 ans av. J.-C.10. Sa culture s’est ensuite répandue en Asie centrale et dans le Bassin méditerranéen où elle apparut en Grèce et en Bulgarie à la fin du Néolithique.

Consommé par l’homme durant la Préhistoire, l’ers ne l’a plus guère été depuis l’époque romaine et, quand ce fut le cas, c’était lors de famine ou de disette – ainsi, on sait par ses écrits que Bernard de Clairvaux servit du pain d’ers à ses moines entre 1124 et 1126 et l’écrivaine Maguelonne Toussaint-Samat a signalé que l’espèce réapparut ponctuellement au marché noir dans le sud de la France durant la Seconde guerre mondiale11. En dépit de ces faits ponctuels avérés, l’ers fut avant tout employé durant la période historique comme aliment des ovicapridés, des mules et des bovins. Il est à noter également que Pline l’Ancien lui attribuait des vertus médicinales ainsi que d’autres médecins antiques12. Au Maroc, où la farine a servi « sous forme de purée » à l’alimentation humaine en période de disette dans le Rif, les Jbala et le Gharb, la pharmacopée traditionnelle l’utilise toujours « mélangée à de l’huile et du vinaigre »… « pour faire des cataplasmes et des topiques sur les morsures et les plaies. On l’emploie aussi, par voie orale, mélangée à de l’huile d’olive, contre la toux »13.

De nos jours, sa culture reste maintenue sur de petites surfaces essentiellement en Turquie, Maroc et Espagne, principalement comme fourrage en vert ou en grains pour les moutons (rendement moyen de 300 à 800 kg/ha, pouvant aller avec des variétés modernes à 3000 kg/ha). Outre les gains de productivité, la résistance à l’orobanche14 et aux pucerons noirs sont considérés les besoins les plus importants d’amélioration de cette culture.

Etant une espèce adaptée à des conditions méditerranéennes semi-arides à arides et sa diversité génétique étant assez large (par exemple, certains génotypes ont une teneur en protéines de 30%15), l’ers pourrait certainement constituer demain un axe de recherche porteur pour un centre d’investigations agro-climatiques situé dans le sud de l’Union européenne d’autant qu’un certain nombres de travaux récents en font une source de composants alimentaires humains et animaux de grande valeur ainsi que de composants fonctionnels16.

Alain Bonjean,
Orcines, le 14 décembre 2021.


Mots-clefs : Vicia ervilia, ers, vesce amère, Fabacée, légumineuse, centre d’origine d’agriculture du Proche-Orient, facteurs antinutritionnels, culture relictuelle, alimentation humaine, alimentation du bétail, fourrage, grain sec, plante médicinale, Espagne, Maroc, Turquie

1 – Emprunt à l’ancien provençal ers (1150), tiré du latin ervus de même sens.

2 – D. Zohary, M. Hopff (1973). Domestication of Pulses in the Old World: Legumes were companions of wheat and barley when agriculture began in the Near East. Science 82, 4115, 887-894,

3 – A.Miki, A. Medovi, Z. Jovanovi and N. Stanislavjevi (2015). A note on the earliest distribution, cultivation and genetic changes in bitter seeds (Vicia ervilia) in ancient Europe. Geography DOI: 10.2298/GENSR1501001M ; E. Lev, M. Kislev & O. Bar-Yosef (2005). Mousterial vegetal food in Keba Cave. Mt. Carmel. Journal ofArchaeological Science 32, 475-484.

4https://science.mnhn.fr/institution/mnhn/collection/p/item/p03032231?lang=fr_FR ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&module=fiche&action=fiche&num_nom=71581&onglet=synthese ;

5 -J. Vioque et al. (2020). Characterization of Vicia ervilia (bitter vetch) seed proteins, free amino acids and polyphenols. Journal of Food Biochemistry, https://doi.org/10.1111/jfbc.13271, https://digital.csic.es/bitstream/10261/212619/1/PostP_2020_JFB_e13271.pdf

6 – FAO (1994). Cultures marginalisées : 1492, une autre perspective. FAO, collection Productions végétales et protection des plantes, 26, 378 p. ; https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/jfbc.13271 ; D. Enneking & N. F. Miller (2014). Bitter Vetch (Vicia ervilia) Ancient Medicinal Crop and Farmers’ Favorite for Feeding Livestock. IN: Paul E. Minnis (ed.), New Lifes for Ancient and Extinct Crops, University of Arizona Press, 254-268.

7http://temperate.theferns.info/plant/Vicia+ervilia ; https://www.gbif.org/species/2974887

8 – G.C Hillman (1975). The plant remains from Tell Abu Hureyra: a preliminary report. The excavation of

Tell Abu Hureyra in Syria: a preliminary report.AMT Proceedings of the Prehistoric Society 41, 70-73 ; G.C. Hillman, S.M. Colledge & D.R. Harris (1989). Plant-food economy during the Epipalaeolithic period at Tell Abu Hureyra, Syria: dietary diversity, seasonality, and modes of exploitation. In : Harris D.R. & Hillman G.C. (Ed.) Foraging and Farming. London, Unwin Hyman, 240-268 ; W. Van Zeist & J.A.H. Bakker-Heers (1986). Archaeobotanical studies in the Levant 2-Neolithic and Halaf levels at Ras Sharma. Palaeohistoria 26, 151-170.

9 – G. Ladizinsky, H. Van OSS (1984). Genetic relationships between wild and cultivated Vicia ervilia (L.). Willd. Botanical Journal of the Linnean Society 89, 2, 97-100.

10 – Ibid 9.

11https://britishwildlife.fandom.com/wiki/Bitter_vetch

12 – N.F. Miller & D. Enneking (2014). Bitter vetch (Vicia ervilia), Ancient medicinal crop and frmers’ favorite for feeding livestock. In : Paul E. Minnis, ed. New lives fror ancient and extinct crops. The University of Arizona Press, 9, 254-268.

13 – J. Belhakhdar (1997). La pharmacopée marocaine traditionnelle. Ibis Press, p. 321

14 – C.I. Gonzalez-Verdejo et al. (2020). Identification of Vicia ervilia Germplasm Resistant to Orobanche crenata. Plants 9, 1568, doi:10.3390/plants9111568

15https://search.emarefa.net/en/detail/BIM-780494-selection-for-high-yield-and-quality-related-traits-in-bitte

16 – Ibid 5 ; https://agris.fao.org/agris-search/search.do?recordID=IR2011009033 ; http://ijas.iaurasht.ac.ir/article_513491.html ; https://www.aniara.com/PROD/a05-0114-50.html ; https://www.internationalegg.com/app/uploads/2010/08/Mohammadi_-_2009_1.pdf ; https://horizonepublishing.com/journals/index.php/PST/article/view/563 ; https://www.cabdirect.org/cabdirect/abstract/20103120797 ; http://www.idosi.org/gv/GV7(4)11/17.pdf ; https://libres.uncg.edu/ir/uncg/f/K_Gruber_Use_2009.pdf ; https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/0377840194901651 ;

Sortie du livre, « Le tour d’Europe des dynamiques agricoles » !

Bonjour à Toutes et à Tous,

Deux mois après l’édition de « L’homme et le grain », ouvrage d’anthropologie réalisé avec Benoît Vermander (https://leschroniquesduvegetal.wordpress.com/2021/10/11/sortie-imminente-du-livre-lhomme-et-le-grain-une-histoire-civilisationnelle-des-cereales/) autour des céréales, j’ai le plaisir en compagnie de mon complice Christophe Dequidt de vous annoncer l’édition d’un nouveau livre très différent, « Le tour d’Europe des dynamiques agricoles », aimablement préfacé par Michel Barnier, Ministre de l’Agriculture (2007-2009), et introduit par Christiane Lambert, présidente du Comité des Organisations Professionnelles Agricoles, chez les éditions Campagne & Compagnie du groupe La France Agricole.


« Le tour d’Europe des dynamiques agricoles » regroupe de manière très illustrée des récits de visites d’exploitations agricoles réalisés dernièrement par Christophe et Sylvie Dequidt dans 18 pays de l’Union européenne qui constituent, en ces temps de pandémie, autant d’opportunités de mesurer la diversité et la richesse actuelles des productions végétales et animales de notre sous-continent – à la fois marché commun régional et puissance d’exportations vertueuses vers le reste du monde.

Il analyse pour tous nos contemporains les enjeux d’alimentation, de santé et d’environnement déjà pris en compte par la majorité des agriculteurs européens et les défis qui restent les leurs dans un contexte de plus en plus urbanisé et normatif, sachant que redonner le goût et l’envie de devenir agriculteur n’est sans doute pas le moindre pour préparer les jeunes générations de notre civilisation aux challenges de demain.

« Le tour d’Europe des dynamiques agricoles » comprend aussi des scénarios d’évolution de notre secteur agricole et agro-industriel d’ici 2950 : cet exercice prospectif, volontariste et à la marge caricatural, a pour objet de pousser le lecteur dans la profondeur de ses propres réflexions pour l’amener à devenir un acteur de la construction d’une « Union Européenne politique, sociale, médicale, économique et environnementale, capable avec son agriculture de répondre à deux défis majeurs : nourrir sa population et répondre aux défis environnementaux et climatiques ».

Pour en savoir plus sur « Le tour d’Europe des dynamiques agricoles » , cliquez sur le lien :

https://www.editions-france-agricole.fr/site/gfaed/BEAUX-LIVRES__gfaed.4464.43137__/fr/boutique/produit.html

Bonne lecture,

Alain Bonjean,
Orcines, le 6 décembre 2021.


Mots-clefs : Union Européenne à 27, agriculture, politique agricole commune, exploitations agricoles, contraintes structurelles, agriculteurs, alimentation, autosuffisance alimentaire, commerce international, géopolitique, gaspillage, défis nouveaux débouchés, , intérêts européens, prospective, Christophe et Sylvie Dequidt

Lumières sur les origines et la diffusion de la fève/féverole !

La fève (Vicia faba L., 1753) à grosses graines riches en protéines1 et en amidon est une plante herbacée annuelle bien connue comme légume frais ou sec de la famille des Fabacées. Cette légumineuse, dite aussi féverole2 lorsqu’elle produit de plus petites graines destinées au bétail est diploïde (2n = 2x =12 ; génome 1C = 13,3 pg) et développe une symbiose sur son système racinaire pivotant avec des bactéries fixatrices d’azote (Rhizobium).

Culture de féverole et détail de la fleur ©FStoddard


C’est une plante3 dressée, relativement rigide et droite qui peut atteindre 120 cm ou plus si elle reçoit suffisamment de précipitations ou d’irrigation. Sa tige est de section carrée, les angles sont mis en relief par une proéminence issue de la base des feuilles qui se prolonge vers le bas. Au niveau des premiers nœuds à proximité du sol, la plante peut former des pousses latérales. Les feuilles vert glauque ou grisâtres et pruineuses, alternes sont paripennées, sauf les deux qui suivent directement les cotylédons, avec deux larges stipules. Les plus grandes feuilles caulinaires d’une plante peuvent présenter jusqu’à 4-5 paires de folioles. La pointe de la feuille pennée se termine par un prolongement caractéristique. Des stipules, quelquefois nommées oreillettes, se trouvent de part et d’autre du point d’insertion de chaque feuille pennée ; ils se démarquent par une tache sombre correspondant à un nectaire où les fourmis se nourrissent du nectar sécrété par la plante. C’est une plante à floraison précoce, partiellement allogame (19 à 79%) attirant abeilles et bourdons ainsi que d’autres pollinisateurs. Les fleurs subsessiles, généralement blanches, parfois orangées, aux corolles typiques des Papilionacées, sont grandes (20 à 40 mm de long) et se distinguent fréquemment par des taches noires, voire rougeâtres à mauves, à la base des pétales latéraux, due à une concentration de pigments. Elles apparaissent soit isolées, soit groupées, par cinq à huit, en racème naissant de l’aisselle des feuilles supérieures. Les fruits sont des gousses robustes et épaisses de 5-30 cm de long pour 2-3 cm de large contenant des graines réniformes oblongues de taille variables (poids de 0,3 à 2,5 g pour 8 à 30 mm de long) pouvant contenir des facteurs antinutritionnels parfois dangereux (tyramine, viacine, etc.) pour des individus prédisposés4.

Détails des gousses et des fèves décortiquées


Fèves dans des sites préhistoriques du Proche-Orient : a) carte de tous les sites néolithiques connus où
Vicia faba a été retrouvée ; b) carte détaillée des 2 sites récemment découverts par V. caracuta et al.

L’espèce a très longtemps été connue uniquement comme plante cultivée et très peu était connu sur ses origines. Des découvertes récentes de fèves carbonisées provenant de trois sites néolithiques de Basse-Galilée5, dans le sud du Levant, et d’un autre à El-Wad, Mt. Carmel6 près d’Haifa, offrent de nouvelles perspectives sur l’histoire ancienne de cette espèce même si son progéniteur reste incertain, voire peut-être éteint7. Les mesures biométriques et les datations au carbone 13 ont permis de dater les graines découvertes en ces lieux respectivement aux alentours de 10 200 AP (avant le présent) et de 14 000 AP. La grande quantité de graines trouvées dans les sites adjacents ne peut avoir été obtenue que par le semis de graines non dormantes : elle suggère que la domestication de la fève y aurait débuté dès le XIe millénaire AP et se serait poursuivie durant le Xe millénaire en raison de la capacité des agriculteurs de cette période à sélectionner des semences capables de germer en conditions relativement sèches.

A partir du Proche-Orient8, on suppose que l’espèce a été diffusée très tôt par différents groupes humains en Europe, en Afrique et en Asie centrale sans que les dates des différente vagues successives puissent toutes être précisées. L’Ethiopie et l’Afghanistan apparaissent aussi comme des centres de diversité secondaire de l’espèce.
On pense toutefois savoir que :
– l’espèce était présente en Chine du sud voici 4000-5000 ans, venue par l’Inde via le Yunnan ou par mer, et en Chine du nord, sans doute introduite par les Routes de la Soie, voici 2100 ans9, en Egypte pharaonique il y a 3000 ans10, puis chez les Hébreux à l’époque biblique11 ;
– la fève a été trouvée dans divers sites de l’Âge de Bronze au Portugal, en Espagne, dans le nord de l’Italie, en Suisse, en Grèce et au Moyen-Orient12 ; seule la présence de la féverole à petites graines (V. faba ssp. minor) est alors attestée.

– la fève à grosses graines n’apparut qu’assez tardivement, vraisemblablement qu’après l’ère romaine. Dans l’édit Capitulare de villis de Charlemagne, la fève à grosses graines est mentionnée sous la désignation « fabas majore s»13.
– la fève a été introduite en Amérique du sud lors de l’échange dit colombien, aux USA et au Canada au XVIIe et plus récemment en Australie (1788)14.

Surfaces et productions mondiales de fèves de 1961 à 2017 et importance relative des 10 premiers producteurs mondiaux 2017. Source : FAO, 2019

De nos jours, l’espèce reste cultivée dans nombre de régions tempérées et subtropicales de la planète. Elle est même présente en altitude dans les régions tropicales à équatoriales15 et se situe au 5e rang mondial des protéagineux. Il n’est pas certain que le réchauffement climatique favorise son avenir.

Alain Bonjean
Orcines, le 20 Novembre 2021

Mots-clefs : fève, fèverole, Vicia faba, Fabacée, légumineuse, protéagineux, plante alimentaire, légume frais, légume sec, domestication, sud du Proche-Orient, diffusion

1 – Entre 20 et 30% dans les graines.

2 – Quelques autres noms européens – Ackerbohne (Allemagne, Autriche), bob obecny (République tchèque), broad bean, faba bean, field bean, horse bean, (Royaume-Uni), favetta (Italie), haba (Espagne), hestebønne (Danemark), põlduba (Estonie), favera (Portugal), boby kurmouvje (ex-URSS) et autres – bakela (Ethiopie), ful masri (Soudan), yeshil bakla (Turquie), kala matar, bakala (Inde), gourgane (Québec), etc.

3https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/129171 ; https://uses.plantnet-project.org/fr/Vicia_faba ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=77531&type_nom=&nom=&onglet=synthese

4 – Voir le point 10.

5 – V. Caracuta et al. (2015). The onset of faba bean farming in the Southern Levant. Scientific Reports 5, 14970, DOI : 10.318/srep14730

6 – A. Rottenberg (2020). The origin of Vicia faba (Fabaceae): a quest of five decades. — Fl. Medit. 30, 365-368.

7 – On ne connaît pas la forme primitive de V. faba, mais plusieurs chercheurs s’accordent pour reconnaître dans V. faba ssp. paucijuga une forme ancestrale par rapport aux représentants du groupe eu-faba dont la sous-espèce V. faba ssp. major serait la forme la plus évoluée. Voir notamment : J. Le Guen (1993). Incompatibilité unilatérale chez Vicia faba L. I. Analyse globale de croisements intraspécifiques entre quatre sous-espèces. Agronomie, EDP Sciences, 3 (5), 443-449. hal-02717982 ; A. Rottenberg (2020). Ibid. ; O.E. Kosterin (2014). The lost ancestor of the brod bean (Vicia faba L.) and the origin of plant cultivation in the Near East. Вавиловский журнал генетики и селекции (Vavilov Journal of Genetics and Breeding), 18, 4/1, 831-840

8 – D. Zohary, M. Hopf (1973). Domestication of pulses in the Old World : Legumes were companions of wheat and barley when agriculture began in the Near East. Science 192, 4115, 887-894.

9 – X. Zong et al. (2009). Molecular variation among Chinese and global winter faba bean germplasm. Theor. Appl. Genet. 118, 971-978.

10 – En Egypte ancienne, les prêtres ne consommaient jamais de fèves. En Grèce, selon Pausanias, il en était de même au sanctuaire de Demeter à Pheneus en ancienne Arcadie et les Pythagoriciens considérant que les âmes des morts se réfugiaient dans leurs graines refusaient aussi d’en consommer. Certains ont suggéré que cet interdit alimentaire pourrait avoir pour source le risque de favisme, maladie génétique affectant certaines personnes ayant un déficit en glucose-6-phosphate déshydrogénase après ingestion de fèves et se traduisant par la destruction des hématies, pathogénie parfois mortelle.
Pour en savoir plus sur ce thème, lire : K.B. Flint-Hamilton (1999). Legumes in ancient Greece and Rome. Hesperia 68, 3, 371-385.

11 – V. Mihailovic, A. Mikic, B. Cupina, P. Eric (2005). Field pea and vetches in Serbia and Montenegro. Grain Legumes 44, 25-26 ; A.K. Singh et al. (2013). An assessment of faba bean (Vicia faba L.) current status and future prospect. African Journal of Agricultural Research 8, 50, 6634-6641.

12 – K. Albala (2007). Beans : A history. New York, Berg.

13 – P. Schiperrord (2017). Plantes cultivées en Suisse – La fève commune des champs. Verein für alpine Kulturpflanzen, 33 p.

14 – L. Kaplan (2000). Beans, Peas and Lentils, in : Kenneth F. Kiple et Kriemhild Coneè Ornelas (ed.), The Cambridge World History of Food, vol. 1, Cambridge University Press, 279-280 ; B.K. Singh and A.J. Gupta (2012). Improvement of Faba bean (Vicia faba L.). https://www.researchgate.net/publication/256982114

15 – H. Khazaei et al. (2018). ILB 938, a valuable faba bean (Vicia faba L.) accession. In : Plant genetic Resources, vol.16. Special Issues 5 : Legume Genetic and Prebreeding Resources, 478-482

Le cakilier maritime, condiment de nos côtes sauvages !

Le cakilier maritime (Cakile1 maritima Scop., 1772) est aussi dénommé buniade maritime, caquilier, coquilier maritime, roquette de mer et de manière plus amusante tétine de souris (allemand : Meer-Senf ; anglais : European searocket ; catalan : rave de mar, ravenissa de mar ; espagnol : caquile, oruga de mar, oruga maritima, rabonillo maritimo, rucamar ; hollandais : zeeraket ; italien : bacherone, ravastrella maritima ; portugais, eruca marinha). Cette Brassicacée est une espèce pionnière des laisses de mer, des hauts de plages et des dunes littorales riches en nitrates de toutes les côtes de France. Autrefois très commune, elle est actuellement en régression du fait du nettoyage mécanique désormais fréquent des bords de mer.

Station de Tarnos (Landes), 2013 ©FlorentBeck, TelaBotanica ;  pied feuri, Les-Moutiers-en-Retz (Loire-Atlantique), 2017,©YvesHardouin, TelaBotanica

C’est une plante2 herbacée annuelle halonitrophyle de pleine lumière. Malgré sa vie de quelques mois, elle possède une importante racine pivotante d’au moins 1 m et forme des touffes vertes à port étalé. Elle mesure de 10 à 30 cm, voire 60 cm de haut, et est très ramifiée – ce qui lui permet de fixer le sable. Ses feuilles charnues subsucculentes, sinuées-dentées ou pennatifides, à lobes inégaux, obtus, entiers ou dentés sont verdâtres, luisantes. La floraison a lieu de mai à octobre (pollinisation entomogame/autogame). Les fleurs cruciformes sont grandes (0,5 à 1,5 cm), avec des sépales libres dressés, les latéraux bossus à la base, et des pétales libres blancs, roses ou violets, odorants. Elles forment des grappes fructifères simples, souvent à plus de 20 fleurs.

 Détails de la fleur et du fruit, Fleury (Aude) ©Liliane Roubaudi, TelaBotanica, 2014et 2015 ;

Le fruit est une silique caractéristique 4 fois plus longue que large (2-3 cm de long), coriace, à 2 articles indéhiscents, le supérieur tétragone-comprimé, caduc, à 1 graine dressée, l’inférieur en cône renversé, à 2 cornes au sommet, persistant, à une graine pendante, oblongue (dissémination anémochore et hydrochore : sa dispersion se fait en deux temps : emportée par la marée, la partie supérieure du fruit se détache et peut flotter jusqu’à quatre semaines grâce au tissu ouateux qu’elle contient ; dans un second temps, la partie inférieure, poussée par le vent, tombe au sol où elle s’enracine). Les graines brunes peuvent aussi être transportées par les grandes marées de plage en plage. Elles ne germent qu’après l’équinoxe vernal de fin mars.

En termes de distribution géographique3, le cakilier maritime est présent entre 0 et 50 m d’altitude sur les sables des littoraux d’Europe, d’Afrique septentrionale et d’Asie Mineure – en Europe, plusieurs sous-espèces4 sont décrites : Cakile maritima subsp. maritima distribué le long des côtes atlantiques et méditerranéennes ; C. m. subsp. baltica présent dans les régions donnant sur la mer Baltique ; C. m. subsp. euxina limité aux côtes de la mer Noire ; C. m. subsp. islandica qui est répartie en Islande, aux îles Féroé, à la zone arctique de la Norvège et au sud-ouest de la Russie.
Actuellement, la plante est aussi présente et en extension dans les archipels des Canaries, de Madère et des Açores. Elle a été diffusée en Amérique du Nord à l’est et à l’ouest des USA, à Saint-Pierre-et-Miquelon ainsi qu’à l’ouest du Canada. Son introduction récente est signalée sur les côtes de l’Atlantique Sud du Brésil et d’Argentine ainsi qu’en Australie après une introduction datant de la fin du XIXème siècle et sur les côtes nord de la Nouvelle Zélande à la suite d’une importation en 1940. Sa présence est aussi attestée, vraisemblablement introduit, en Nouvelle-Calédonie.

C’est une très ancienne simple mineure (on utilise toute la plante, de préférence fraiche) : antiscorbutique, apéritive, digestive, diurétique, excitante, purgative, etc5. On l’employait notamment en Bretagne dans le traitement des plaies et de l’eczéma en cataplasme, des pellicules et dartres en friction et contre l’anémie et les bronchites en usage interne mélangée à du vin blanc. L’abbesse bénédictine et guérisseuse Hildegarde de Bingen (1098-1179) la considérant également plus propice à éveiller aux jeux de l’amour qu’à la méditation religieuse l’interdisait à ses moniales.
Elle s’avère très riche en vitamine C, en soufre et en minéraux6. Des études récentes7 ont aussi révélé des activités biologiques nouvelles, antioxydante, antibactérienne, antifongique, molluscicide et un intérêt dans le traitement des maladies démyélinisantes, ainsi que des propriétés anti-cancéreuses (chimio-préventives et anti-mutagéniques). Cette plante présente aussi une propriété hydratante ouvrant sur des applications et soins dermatologiques ou cosmétiques8.

Cette espèce a été collectée depuis le Moyen-Âge, sans doute auparavant, parmi des mélanges d’autres herbes. Ses racines ont été utilisées au Canada en temps de disette nous dit l’ethnobotaniste François Couplan : on les broyait pour les mélanger à de la farine avant d’en faire du pain9.
Ses jeunes feuilles ainsi que ses fleurs un peu acres et amères peuvent se consommer encore aujourd’hui en salades sauvages (ou pour corser un vinaigre), mais leur saveur en bouche est amère, puis très piquante – un peu comme celle des radis anciens, et saline. Attention : tout le monde n’est plus habitué à des saveurs aussi relevées !

On peut de préférence les faire bouillir légèrement avec d’autres herbes alimentaires ou les faire sauter dans une poêle avec de l’ail, de l’oignon et de l’huile, voire avec une tomate et du piment pour agrémenter un plat de pâtes et de fruits de mer. A doses raisonnables, le cakilier maritime devient alors un parfait condiment.

Alain Bonjean
Orcines, le 10 novembre 2021

Mots-clefs : cakilier maritime, roquette de mer, téton de souris, Cakile maritima, Brassicacée, espèce pionière, halonitrophyle, annuelle, plante médicinale, pharmacie, cosmétiques, alimentation humaine, salade sauvage, condiment

1 – Le genre Cakile semble originaire d’Asie occidentale et d’Europe méridionale et comprend une quarantaine d’espèces. Son nom scientifique est emprunté à partir de l’arabe kakeleh, qaqila ou qaqulla, un nom qui ferait référence à la cardamome. Il aurait été choisi par le médecin et physicien syrien Jean Sérapion (seconde moitié du IXe siècle).

2https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/87197 ; https://www.tela-botanica.org/eflore/?referentiel=bdtfx&niveau=2&module=fiche&action=fiche&num_nom=11756&type_nom=&nom=&onglet=synthese

3http://www.plantsoftheworldonline.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:30179231-2 ; https://doris.ffessm.fr/Especes/Cakile-maritima-Cakilier-maritime-3996

4https://www.monaconatureencyclopedia.com/cakile-maritima/?lang=fr

5https://uses.plantnet-project.org/fr/Cakile_(Cazin_1868) ; https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/00378941.1964.10838433 ; http://www.ethnopharmacologia.org/wp-content/uploads/2018/05/Ethnopharm59-Hamel.pdf ; https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01858408/document

6https://www.phytoreponse.fr/cakile-maritime/phyto-cakile-maritime-lp168.htm

7 – H. Merchaoui, M. Hanana et R. Ksouri (2018). Notes ethnobotaniques et phytopharmacologiques sur Cakile maritima Scop. Phytothérapie 16, S197-S202 ; https://www.europeanreview.org/wp/wp-content/uploads/2280-2292.pdf

8https://patents.google.com/patent/WO2000071143A1/fr

9 – François Couplan (2015). Le régal végétal. Ed. Sang de la terre, p. 306.

Origines et diffusion du théier, arbre civilisationnel s’il en est !

Le thé est la première boisson du monde après l’eau, loin devant le café, le vin et les sodas.
« Boire du thé vous fait oublier que le bruit du monde existe » affirme un proverbe chinois. « Dans le thé, nous puisons amitié et éternité » ajoute un proverbe japonais.

Qu’on se place sur le temps long ou dans le temps court, le thé provient à la base de l’infusion des feuilles du théier [Camellia sinensis (L.), Kuntze 1887], un arbre d’Extrême-Orient de la famille des Théacées (génome d’environ 3 Gb, 2n = 2x = 30). La classification APG III de 2009, basée sur la phylogénie des espèces, a fait éclater cette famille botanique qui n’avait rien d’un groupe monophylétique et la situe désormais dans l’ordre des Ericales. Aujourd’hui, les Théacées proprement dites ne comptent plus que 195 espèces réparties en 9 genres qui regroupent des arbres et des arbustes des régions tropicales et subtropicales. C’est aussi la famille des magnifiques et fragiles camélias à vocation ornementale.

Dégustation de thé pu’er chez un producteur exploitant de vieux théiers centenaires, province du Yunnan, R.P. de Chine ©AlainBonjean, 2012. Feuilles, fleur, fruit et graine de théier.

Le théier est à l’état spontané un arbre à feuilles persistantes qui peut atteindre 10 à plus de 30 m et peut vivre plus de 3000 ans. Son ancêtre, Camellia taliensis1, est un arbre que l’on trouve encore, bien qu’il soit aujourd’hui en danger d’extinction du faut de la fragmentation de son habitat, dans les forêts du sud-ouest de la Chine et dans le nord de l’Indochine (Myanmar, Thaïlande).

Carte des différents groupes de C. taliensis au Yunnan, avec en bleu clair la zone présumée de domestication de l’espèce en théier cultivé. Source : note 1.

Sa domestication2, initiée il y a un peu plus de 4000 ans a eu lieu dans le Yunnan, province très montagneuse dont le nom signifie en chinois « au sud des nuages ». Il y est cultivé de nos jours entre 1000 et 3000 m.

Trois variants de théiers cultivés anciens en Chine et en Inde – Source : note 1.

Elle a abouti à deux variants de théiers cultivés et trois types3 :
– Camellia sinensis var. sinensis
. Génome séquencé depuis 20204.
. Variant le plus ancien, naturellement buissonnant, de 3 à 10 m; souvent taillé à 1m environ, à floraison abondante.
. Feuilles épaisses, petites (environ 8 cm), vert foncé.
. Tolère des altitudes élevées, des températures basses; robuste et tolérant à la sécheresse.

Jardins de thé de C. sinensis var sinensis, district de Pu’er, Yunnan, R.P. de Chine ©AlainBonjean, 2012

– Camellia sinensis var. assamica
. Draft genome disponible depuis 20185.
. Variant le plus récent, incluant arbuste à arbre jusqu’à 20 m à floraison clairsemée.
. Grandes feuilles (jusqu’à 20 cm), souples et claires.
. Apprécie les fortes pluies (mousson) et les zones de collines.
. On en distingue 2 types très voisins : Camellia sinensis var. assamica, Chinese type et Camellia sinensis var. assamica, Indian type (les plus grands, repérés seulement vers 1830).

Arbres anciens de thé de C. sinensis var assamica, Chinese type, district de Pu’er, Yunnan, R.P. de Chine ©AlainBonjean, 2012

Le théier étant assez interfertile, il existe aujourd’hui également de nombreuses formes de théiers cultivés6 hybrides spontanées ou créées par l’homme. Elle sont propagées soit par semis, soit par bouturage.

Au niveau historique, la découverte du thé et de ses vertus est attribuée au légendaire empereur Shennong (littéralement, le « Divin agriculteur ») ou … à une de ses épouses. En effet, lors d’une sorte de pique-nique en forêt, une feuille de thé serait tombée fortuitement d’un arbre dans l’eau chaude qui bouillait dessous pour abreuver l’empereur…
Selon les archéologues, la diffusion antique du théier aurait initialement suivi à partir du Yunnan les bassins des grands fleuves de Chine, d’Inde et d’Indochine (Yangzi, Mékong, Irrawady, Brahmapoutre). Du thé a été retrouvé dans la tombe de l’empereur Jing Di (également appelé Liu Qi), sixième empereur de la dynastie Han (188 av. J.C. – 141 av. J.C.)7. On sait que le thé a été commercialisé au royaume du Tibet au moins dès le IIIe siècle8 et qu’il aurait été introduit au Japon entre 589 et 618. Ensuite, en 879, un marchand arabe mentionne dans un texte le thé de Canton et Marco Polo le cite en 1285. Il faut toutefois attendre 1600 pour que le thé apparaisse à la cour du Portugal et 1606 pour qu’un navire de la Dutch East company délivre du thé chinois en Hollande. La cour de Russie teste le thé en 1618, puis celle de Louis XIII en 1636. L’Angleterre découvre le thé en 1644 en … l’important de Hollande. Il dut y plaire car la British East India Co. obtint le monopole de l’importation du thé de Chine entre 1669 et 1834.

En 1823, le major écossais Robert Bruce découvrit les théiers de l’Assam9 et initia avec son frère la culture du thé en Inde, puis en 1833 l’Anglais Robert Fortune déroba des théiers chinois10 consolidant la culture anglaise du thé en Inde et au Népal voisin, le thé indien devenant par suite le thé dominant en Europe aux alentours de 1840. Le théier fut aussi diffusé et cultivé au Brésil11 (1812), en Géorgie (1847), Sri Lanka (1850), Afrique du sud (1877), Iran et Turrquie (fin XIXe), Kenya (1903), Malawi et Tanzanie (1905), Ouganda (1909), Cameroun (1914), Zimbabwe et Mozambique (1920), Bangladesh (1947), Rwanda et Argentine (1951), Vietnam (1955), Papouasie Nouvelle-Guinée (1964).

Marché mondial du thé en 2020

Et ces dernières années, le marché mondial du thé a continué de croître d’environ 4,5% l’an, incluant désormais les boissons chaudes traditionnelles, le thé glacé12 et nombre de boissons fraîches aromatisées au thé !

Alain Bonjean
Orcines, le 1er novembre 2021

Mots-clefs : théier, Camellia sinensis, Théacées, Ericales, domestication, Chine, Yunnan, Japon, Inde, Extrême-Orient, boisson, thé, diffusion

1https://bmcecolevol.biomedcentral.com/track/pdf/10.1186/1471-2148-12-92.pdf ; http://www.plantsoftheworldonline.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:829983-1 ;

2https://bmcplantbiol.biomedcentral.com/track/pdf/10.1186/1471-2229-14-14.pdf ; https://www.researchgate.net/profile/Tony-Maritim-2/publication/281925711_The_Tea_Plants_Botanical_Aspects/links/606efc7b299bf1c911b80ca9/The-Tea-Plants-Botanical-Aspects.pdf

3https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpls.2017.02270/full ; https://storage.googleapis.com/plos-corpus-prod/10.1371/journal.pone.0155369/1/pone.0155369.pdf?X-Goog-Algorithm=GOOG4-RSA-SHA256&X-Goog-Credential=wombat-sa%40plos-prod.iam.gserviceaccount.com%2F20211028%2Fauto%2Fstorage%2Fgoog4_request&X-Goog-Date=20211028T151038Z&X-Goog-Expires=86400&X-Goog-SignedHeaders=host&X-Goog-Signature=4d4d8b2a08e318633b621a7d306cebacef3cb5b2ab3c02d0000a9fac3ed0d6bf031e41b8b89b1300f87b8de4b01e0f6cecf63edc672d0854a6b9b84d35941582280426ab44db5d4b42f49298ffebb69ae9cf71ea303068cc4d3bf8d2bfb79d1d0e7a61e569f27feb232357c3fbdab79d59cdf9b3f5268a4b644addb60312d083c5c51c2e6cd28b227d8b418e21b806bfbb41a89771b0ce9d9ebab80c9c0bb2c98c39491f492bb1bd0a934b2dffcec1c6c3a53351e72ca790de5dcefa937657e049d7fd0bb8200498f7fdf551806c7f650da0c08589ce80df652f6299bfc2fefe6174ab8148c7c3d95a9f4d5dad8f5d17aa10bacd14e1b1a2af312d663786c57d ; https://www.nature.com/articles/s41598-020-80431-w.pdf ; https://indiabiodiversity.org/species/show/281405 ; https://researchoutput.csu.edu.au/en/publications/discovery-of-the-tea-plant-thea-assamica-now-camellia-sinensis-va ; https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fnut.2021.706770/full ; http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=2&taxon_id=200014043

4https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1674205220301349

5https://www.pnas.org/content/115/18/E4151

6https://www.ias.ac.in/article/fulltext/secb/080/04/0178-0187 ; https://www.nature.com/articles/s41438-019-0225-4?proof=t%29

7https://www.archaeology.org/news/4067-160112-han-dynasty-china-tea

8http://www.nature.com/articles/srep18955 ; https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4704058/

9https://teaworld.kkhsou.in/page-details.php?name=Discovery-of-Assam-Tea-Plant&page=9d34bb5c4a06966fcf6ceb4bf ; https://www.findmypast.com.au/blog/discoveries/the-bruce-brothers-how-two-scottish-siblings-kick-started-the-indian-t

10http://www.scmp.com/magazines/post-magazine/long-reads/article/2095707/great-tea-robbery-how-british-stole-chinas

11https://america.cgtn.com/2019/11/07/the-history-of-tea-and-how-it-travelled-from-china-to-brazil

12 – Inventé et commercialisé formellement en 1904 par l’Américain Richard Blenchynden à partir de recettes familiales issues de Virginie, publiées en 1878.

Sortie imminente du livre, « L’homme et le grain : une histoire civilisationnelle des céréales » !

Bonjour à Toutes et à Tous,

Ce second post d’octobre sur mon blog m’amène à vous informer de la sortie prochaine du livre, « L’homme et le grain ; une histoire civilisationnelle des céréales », par l’éditeur Les Belles Lettres de Paris.

Mon ami Benoît Vermander, professeur à l’Université Fudan de Shanghai, expert en anthropologie religieuse et herméneutique des classiques chinois, et moi-même avons mis huit ans pour finaliser la rédaction de cet ouvrage de réflexions sur le temps long des interactions survenues entre ces plantes alimentaires si importantes et les sociétés humaines successives.
Il combine les connaissances aujourd’hui disponibles, parfois encore fragmentaires, concernant la domestication de ces espèces et des pseudo-céréales qui leurs sont associées au travers de leurs usages, de leurs modalités de diffusions antiques et historique, de leur sélection moderne et de très nombreux exemples sur tous les continents habités de la portée symbolique et religieuse de ces plantes à travers les époques et les civilisations. Ce livre ouvre aussi des portes sur les réponses que les céréales peuvent apporter aux défis alimentaires, environnementaux et spirituels des générations de demain.

A vous de le découvrir et d’enclencher vos propres analyses.

Bonne lecture,

Alain Bonjean,
Orcines, le 10 octobre 2021.

Mots-clefs : homme, grain, céréales, pseudo-céréales, domestication, diffusion, nutrition, échanges biologiques, échanges technologiques, civilisations, symbolique, religions, rituels, prospective, défis environnementaux, défis alimentaires, défis spirituels

De l’enjeu de l’eau en notre siècle de changement climatique à l’anticipation des cultures de 2050 : l’exemplarité du guayule !

Invité il y a peu à Clermont-Ferrand aux « Rencontres techniques de l’eau » » coorganisées par Limagrain et France Water Team, j’ai retrouvé en Limagne un thème – l’enjeu de plus en plus crucial de l’eau pour nos territoires – que j’évoquais en juillet 20201 en tirant une sonnette d’alarme quant à la nécessité d’anticiper dès que possible un renouvellement significatif de la génétique des blés tendres de l’Union européenne face au changement climatique.

Si je peux comprendre que les semenciers privés contraints par la pression concurrentielle répondent à cette problématique en accumulant essentiellement de petits progrès de tolérances aux stress abiotiques, j’ai été frustré et déçu des esquisses émises à cette réunion par l’INRAE dont j’attendais profondeur de vue et propositions de solutions. Nous étions là très loin du pragmatisme d’un André Cauderon (1922-2009)2 qui introduisit en Basse-Auvergne au sortir du deuxième conflit mondial le maïs hybride, le tournesol hybride, et stimula le progrès génétique du blé, de l’orge et du colza en France, puis créa de manière visionnaire le Bureau des ressources génétiques.

S’il convient de regrouper plus de données territoriales pour mieux analyser les impacts du changement climatique sur les productions agricoles avec des outils comme le RMT Clima3 qui nous a été présenté, l’expérience montre que les propositions envisagées de reconceptions des systèmes de culture et d’élevage aboutiront le plus souvent à des pertes massives de productivité, donc de revenus pour les agriculteurs, et ne pourront performer à l’horizon 2050 – autrement dit demain en temps agraire. Elles m’ont fait penser aux réductions de charges souvent prônées comme une panacée par des financiers incapables d’imaginer des solutions plus habiles, génératrices de nouveaux marchés et de revenus. Cette rhétorique superficielle d’une écologie qui s’annonce « positive »4 en réponse mécanique aux vœux de consommateurs de plus en plus instrumentalisés par les influenceurs des réseaux sociaux, éloignée des attentes des exploitants n’incitera pas les nouvelles générations à succéder à leurs parents agriculteurs au risque de menacer notre souveraineté alimentaire. Par contre, on peut craindre sans grand risque de se tromper – l’exemple de la lavande, plante valorisant pourtant des sols à faible capacité hydrique, en est une démonstration récente5, qu’elle conduise à la promulgation de nouvelles normes européennes de plus en plus restrictives, pour ne pas dire absurdes.

En lieu et place de ce discours lénifiant, avec beaucoup d’autres participants à cette journée, j’aurais apprécié prêter attention à des propositions concrètes de nouvelles gestions des sols, de méthodes de meilleure valorisation de l’eau, d’adaptation des cultures actuelles utilisant tous les outils d’amélioration génétique et agronomique disponibles et même de remplacement d’espèces car à l’échelle de nos courtes vies humaines, le réchauffement climatique et la raréfaction de l’eau progressent inéluctablement. Toutefois, comme l’a montré en réunion le professeur Pierre Blanc de l’Université de Bordeaux, même s’il évolue, l’environnement de l’Auvergne, et plus globalement celui de l’Hexagone, est loin d’être aussi sec que ceux des zones arides d’Afrique du Nord, du Proche- et du Moyen-Orient, que certaines régions d’Inde, de Chine, d’Australie, du Soudan, de Bolivie ou du Mexique.

Dans ces conditions, je suis étonné qu’un inventaire des cultures qui sont traditionnellement conduites dans ces zones ingrates ne soit pas établi par l’INRAE afin de tester certaines de ces espèces dans nos régions et d’étudier si demain nous pourrions les y adapter. Heureusement, certains autres chercheurs ont ponctuellement effectué une telle démarche souvent en relation avec des industriels. Tel est le cas du CIRAD qui depuis plusieurs années6 s’intéresse aux alentours de Montpellier au guayule (Parthenium7 argentatum A. Gray, 1859), une plante à caoutchouc, qu’il adapte au climat méditerranéen.

Pour celles et ceux qui n’en ont jamais entendu parler, le guayule8 est un petit arbuste dioïque de 30-150 cm9 de la famille des Astéracées (Composées) natif du désert calcaire de Chihuahan du nord du Mexique et du sud du Texas aux USA, situé entre 600 et 2100 m (2n = 36, 54, 72, 108 et beaucoup d’aneuploïdes10) où la pluviométrie annuelle atteint entre 250-380 mm. Au Mexique on l’appelle aussi : hule ou régionalement afinador (Zacatecas) ; Yerba del hule (région de Pasaje, Durango); Jehuite ou Jihuite (Zacatecas, Durango.).

Guayule, Parthenium argentatum, au centre et espèces apparentées P. tomentosum et P. incanum cultivés dans l’Arizona – source : Greag Leake, USDA-ARS.

Son système racinaire peut descendre à 3 m de profondeur, tout en disposant de racines latérales dans les 15 premiers cm du sol11 profiter de la moindre pluie. Il possède aussi des pousses secondaires (retoños en mexicain) qui l’aident à lutter contre l’érosion12.
Les feuilles lancéolées à divisées peuvent atteindre 10 cm de long pour un tiers de largeur : leurs tailles et leurs formes varient selon les accessions. La présence de trichomes en forme de T sur la surface des feuilles leur confère la couleur gris argenté caractéristique de l’espèce.

Feuilles de différentes accessions de guayule – source : Greag Leake, USDA-ARS.

La tige principale se termine par la formation de la première inflorescence, puis, avec la croissance de la plante, de nouveaux boutons apparaissent sur les nouvelles branches. L’espèce fleurit dans sa zone d’origine en avril-juin. Les fleurs apparaissent en têtes de 5 fleurs tubulées fertiles, avec 2 disques floraux stériles. La pollinisation se fait par le vent et les insectes.
La présence de latex est surtout localisée dans les parenchymes corticaux des tiges et des racines13.

Voici au moins 3500 ans14, les populations natives d’Amérique centrale savaient que le guayule contenait un élastomère. Plus tard, les Aztèques, par exemple, utilisaient dans un jeu collectif à vocation cérémoniale, dit « ullamaliztli », des balles de caoutchouc de 3,5 à 4,0 kg fabriquées après mastication de l’écorce de guayule.

Scène du jeu ullamaliztli pratiqué par les Aztèques d’après un codex – source : Revue Arquelogia.


Aujourd’hui, après sélection15, le guayule partiellement domestiqué peut être récolté après deux ans de plantation en le coupant à 10 cm au-dessus du sol, puis ses repousses peuvent être valorisées annuellement pendant 5 ans : contrairement à l’hévéa qui nécessite d’être « saigné » manuellement, d’où un coût élevé de main d’œuvre, le guayule se récolte mécaniquement en exploitation industrielle. On broie ensuite la plante pour extraire le latex16.

Plant de guayule fleuri – source : https://blog.growingwithscience.com/tag/guayule/ ; parcelle de guayule en Languedoc Roussilon – source : CIRAD-SergePalu

Désormais, le guayule peut être valorisé au travers de plusieurs débouchés :
– extraction par broyage du latex pour la production et la commercialisation de caoutchouc hypoallergénique17 ;
– production de résines18 ;
– extraction de molécules pour la pharmacie19 ;
– production de biomasse-combustible ou de biomatériaux à partir de la bagasse20.
Les agriculteurs-producteurs en tirent un revenu très acceptable, comparable à celui de la culture d’endive21.

D’après le CIRAD22, « au début il faut bien sûr bien arroser pour qu’elle puisse s’enraciner mais après nous n’intervenons quasiment plus. C’est une plante vivace qui résiste à des sécheresses extrêmes. Nous avons atteint les 46 degrés cet été et elle n’a pas bougé alors que nous n’avons même pas irrigué le champ. Et plus on la met en situation de stress hydrique, plus elle produit de latex. Elle n’a aucun parasite et nous n’avons pas besoin d’utiliser de traitement. Si toutes les plantes poussaient de cette façon-là, ce serait le paradis ! » … « C’est une plante sensible au froid (elle ne tolère pas de températures inférieures à −10 °C) et à l’humidité (les précipitations annuelles ne doivent pas dépasser 800 mm) car elle ne supporte pas l’asphyxie racinaire ». Par suite, « elle est adaptée au climat méditerranéen et l’on peut donc envisager de la cultiver dans le sud de l’Europe et dans le nord de l’Afrique ».

Je n’irai pas jusqu’à prétendre que d’ici quelques années le guayule sera cultivé partout en France mais je trouve particulièrement inspirante la démarche d’avoir repéré une espèce native d’une zone aride de l’Amérique centrale à des latitudes beaucoup plus basses que celles du Midi de la France et de l’adapter actuellement à la zone méditerranéenne en notre période de changement climatique d’autant qu’elle intéresse déjà plusieurs marchés significatifs. Cette stratégie, issue d’un travail classique d’intelligence économique, anticipe les modifications projetées de notre environnement d’ici 2050 et offre aux agriculteurs du sud de notre pays une réelle alternative aux cultures et aux façons culturales qu’ils pratiquent actuellement : moindre consommation d’eau et d’intrants (donc amélioration des marges), tolérance à la sécheresse et à des pics de chaleur, contribution environnementale.

En Limagne et ailleurs, cette méthode d’étude, suivie d’expérimentation dans nos régions de cultures issues de zone semi-arides à arides mériterait certainement d’être abordée dès aujourd’hui de manière pragmatique avant que nos paysages soient plus impactés par le manque d’eau et les coups de chaleur.


Alain Bonjean,
Orcines, le 1er octobre 2021.

Mots-clefs : changement climatique, eau, manque d’eau, André Cauderon, Mexique, USA, URSS, guayule, Parthenium argentatum, latex, caoutchouc, résines, chimie verte, pharmacie, biomatériaux, biomasse, biocarburant, diversification, adaptation au changement, CIRAD

1https://leschroniquesduvegetal.wordpress.com/2020/07/22/alarme-lavenir-des-bles-tendres-de-lunion-europeenne-face-au-changement-climatique-passe-par-un-renouvellement-significatif-de-leur-genetique/

2https://www.academie-sciences.fr/archivage_site/academie/membre/hommage_Cauderon.pdf ; https://www.academie-agriculture.fr/actualites/academie/seance/academie/hommage-andre-cauderon

3https://www.gis-relance-agronomique.fr/GIS-UMT-RMT/Les-RMT/CLIMA

4 – Celles et ceux pratiquant une « autre » écologie apprécieront cette formule…

5 – Dans le cadre de son nouveau Pacte vert, Bruxelles souhaite revoir la réglementation sur certaines molécules présentes naturellement dans les huiles essentielles, ce qui fait craindre aux producteurs de lavande des restrictions sur la culture de lavande, pourtant plusieurs fois millénaire, ou de nouvelles lourdeurs administratives.
Cf. https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/drome/drome-l-europe-va-t-elle-tuer-la-lavande-le-thym-et-le-romarin-2194015.html ; https://www.lefigaro.fr/conjoncture/une-reglementation-europeenne-en-discussion-inquiete-les-producteurs-de-lavande-20210730 ; https://www.lepoint.fr/economie/la-filiere-de-la-lavande-francaise-ebranlee-par-la-reglementation-europeenne-26-08-2021-2440336_28.php

6 – Jean-Baptiste Serier (1979). Le guayule Parthenium argentatum : Son intérêt économique, sa culture ; l’extraction et les propriétés de son caoutchouc (IRCA-23/79). Paris : GERDAT-IRCA, 28 p. ; https://umr-agap.cirad.fr/toutes-les-actualites/le-guayule-une-plante-a-caoutchouc-en-cours-d-adaptation-au-climat-mediterraneen

7 – Le genre Parthenium qui appartient à la sous-tribu des Ambrosiinacées comprend 17 espèces.
Cf. R.C. Rollins (1950) The guayule rubber plant and its relatives. Contrib. US Nat. Herb. 171, 3–72

8http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=1&taxon_id=200024339 ; https://www.ncbi.nlm.nih.gov/Taxonomy/Browser/wwwtax.cgi?mode=Info&id=35935 ; B.L. Hammond, L. G. Polhamus (1965). Research on guayule (Parthenium argentatum) 1942–1959, Technical bulletin, vol 1327. USDA, Washington, DC ; R.W. Downes (1986) Guayule physiology, genetics and adaptation. In: Stewart GA, Lucas SM (eds) Potential production of natural rubber from guayule (Parthenium argentatum) in Australia. Commonwealth Scientific and Industrial Research Organization, Australia, 13–26 ; R. Goss (1991). The morphology, anatomy, and ultrastructure of guayule. In: Whitworth JW, Whitehead EE (eds) Guayule natural rubber. Office of Arid Lands Studies, University of Arizona, Tucson, 33–45 ; Hussein Abdel-Haleem, Zinan Luo, and Dennis Ray (2019).Genetic Improvement of Guayule (Parthenium argentatum A. Gray): An Alternative Rubber Crop. In : J. M. Al-Khayri et al. (eds.), Advances in Plant Breeding Strategies: Industrial and Food Crops, chap. 6, 161-178, https://doi.org/10.1007/978-3-030-23265-8_6 ; http://www.conabio.gob.mx/conocimiento/info_especies/arboles/doctos/8-aster2m.pdf

9 – Parfois un peu plus en culture irriguée. A noter aussi qu’il est devenu féral en Andalousie.

10 – G. Ledyard Fr., Masuo Kodani (1944). Chromosomal variation in guayule and mariola. Journal of Heredity 35, 6, 163-172 ; C. Zeven and P.M. Zhukovsky, (1982). Dictionary of cultivated plants and their regions of diversity, 2nd ed. PUDOC, Wageningen, p. 188.

11 – C.H. Muller (1946). Root development and ecological relations of guayule. USDA Tech Bull 923,114.

12 – B.L. Hammond, L. G. Polhamus (1965). Research on guayule (Parthenium argentatum) 1942–1959, Technical bulletin, vol 1327. USDA, Washington, DC 

13 – O.F. Curtis Jr. (1947). Distribution of rubber and resins in guayule. Plant Physiology 22, 4, 333-359.

14https://arqueologiamexicana.mx/mexico-antiguo/pelotas-de-hule-mesoamericanas ; Ted J. J. Leyenaar (1992). « Ulama », the Survival of the Mesoamerican Ballgame Ullamaliztli. Kiva 58, 2, 115-153 ; Manuel Aguilard-Moreno (2014). Ulama : pasado, presentey futuro dela juego de pelota mesocamericano. An. Antrop. 49, I, 73-112 ; https://arqueologiamexicana.mx/mexico-antiguo/ulama-el-juego-de-pelota-prehispanico-que-sobrevivio-hasta-nuestros-dias ; https://www.inah.gob.mx/boletines/5001-descubren-restos-de-la-principal-cancha-de-juego-de-pelota-de-tenochtitlan ; https://arqueologiamexicana.mx/mexico-antiguo/el-juego-de-pelota-en-jalisco ; https://arqueologiamexicana.mx/mexico-antiguo/un-juego-de-pelota-en-teotihuacan

15 – Pour celles et ceux qui veulent en savoir un peu plus sur la sélection et la production de cette espèce qui s’est déroulée historiquement au XXe siècle en URSS (en 1931, N.I. Vavilov a collecté du guayule dans le Yucatan au Mexique) et aux USA avant d’être envisagée en Europe, lire :
– Francis Ernest Lloyd (1911). Guayule (Parthenium argentatum Gray), a rubber-plant of the Chichihuan desert. Carnegie Institution of Washington, 288 p.

– Anonym (1934). Rubber-Growing Research in the U.S.S.R. Nature 133, 539-540, https://doi.org/10.1038/133539a0
– National Research Council (1977). Guayule: An Alternative Source of Natural Rubber. Washington, DC: The National Academies Press, 94 p. https://doi.org/10.17226/19928

– Dominic Michelin (2013). Le guayule, plante historique du futur ? Traduire 229, 49-66, –

– R. Mutepe et al. (2013). The establishment of a micropropagation procedure for guayule (Parthenium argentatum) vegetative cultivation. University of the Western Cape – ARC-LNR, 1 p.
– Daniel C. Ilut et al. (2017). A century of guayule: Comprehensive Genetic Characterization of the Guayule (Parthenium argentatum A. Gray) USDA Germplasm Collection. bioRxiv, https://doi.org/10.1101/147256
– Francisco M. Jara, Katrina Cornish and Manuel Carmona (2019). Potential Applications of Guayulins to Improve Feasibility of Guayule Cultivation. Agronomy 9, 804, doi:10.3390/agronomy9120804

– W.G. McGinnies, E.F. Haase (2021). Guayule: A Rubber-Producing Shrub for Arid and Semiarid Regions. The University of Arizona, 275 p., http://hdl.handle.net/10150/239313

https://doi.org/10.4000/traduire.590
https://sbar.arizona.edu/sites/default/files/guayule_history_fact_sheet_final.pdf

https://agritrop.cirad.fr/595424/1/ID595424.pdf

16 – M. Dorget, S. Palu et D. Pioch (201). Latex et caoutchouc de Guayule. CCTM-CIRAD, 2 p. ; https://agritrop.cirad.fr/426830/ ; https://www.amicaledesanciensducirad.fr/images/pdf/confAdacGuayule.pdf

17https://rangelandsgateway.org/dlio/18006 ; https://cornishlab.cfaes.ohio-state.edu/sites/hcs-cornishlab/files/imce/Similarities%20and%20differences%20in%20rubber%20biochemistry%20among%20plant%20species.pdf ; Paul Moga (2016). Patagonia lance la première combinaison de surf sans Néoprène. Les Echos du 27 juin 2016 ; Frédéric Jouvet (2021). Sarthe. Cette société veut développer la production de latex naturel en France. Actu Le Mans du 17 août 2021.

18 – Mostafa Dehghanizadeh, Catherine E. Brewer (2020). Guayule Resin: Chemistry, Extraction, and Applications.ASABE 2001143, https://doi.org/10.13031/aim.202001143 ; Hector Belmares, Laura L. Jimenez, Martha Ortega (1980). New Rubber Peptizers and Coatings Derived from Guayule Resin (Parthenium argentatum Gray). Ind. Eng. Chem. Prod. Res. Dev. 1980, 19, 1, 107–111, https://doi.org/10.1021/i360073a025 ; Amandine Rousset et al. (2021). Guayule (Parthenium argentatum A. Gray), a Renewable Resource for Natural Polyisoprene and Resin: Composition, Processes and Applications. Molecules 26, 664 https://doi.org/10.3390/molecules26030664

19https://www.drugs.com/npp/guayule.html ; https://second.wiki/wiki/luis_posadas_fernc3a1ndez

20 – David N. Richardson, Steven M. Lusher (2013). The Guayule Plant a Renewable Domestic Source of Binder Materials for Flexible Pavement Mixtures. Highway IDEA Program, Missouri University of Science and Technology, 41 p. ; CIRAD (2014). Une étape vers la bioraffinerie du guayule : l’analyse rapide des teneurs en caoutchouc et en résines par spectroscopie, CIRAD mars 2014 ; https://www.fpl.fs.fed.us/documnts/pdf2000/nakay00a.pdf ; https://www.natureworldnews.com/articles/44715/20201119/biochar-created-agricultural-waste-adsorbs-wastewater-contaminants.htm

21 – Jan van Beilen, Yves Poirier, Hans Mooibroek (2009). EU-PEARLS. https://edepot.wur.nl/50720

22 – Ibid ; https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/plante-productrice-latex-occitanie-1748915.html

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